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Interview / Lana Del Rey

“J’en avais marre de moi-même, j’ai presque fait un burn out”

Pour la sortie de son deuxième album, le très attendu Ultraviolence, Lana Del Rey nous a reçues dans un palace versaillais. Rencontre. 
© Neil Krug
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Lana Del Rey est une île. Lana est un continent. Lana est tout ce qu’on aime, plus une chic fille joyeuse et bavarde, qui semble avoir oublié sa jupe et se balade en robe-chemise blanche ultra courte dans une suite luxueuse d’un palace versaillais. Elle se lève pour baisser la musique de son iPod. Ramasse un paquet de cigarettes par terre. En extirpe une, la dernière, par miracle. Elle la partage, enthousiaste, avec moi, assise à côté d’elle sur le canapé. On se croirait presque à une veillée au coin d’un feu, la nuit, sur une plage de Los Angeles. Sauf que l’attaché de presse qui attend derrière la porte nous a donné trente minutes pour parler de son nouvel album, Ultraviolence, un opus âpre et beau comme une menace. Et pour évoquer, en vrac, son succès (sept millions d’albums vendus), la campagne de dénigrement dont elle a fait l’objet, son travail avec Dan Auerbach des Black Keys qui a réalisé l’album, ou ses ongles ultra bling. Bref, pour parler enfin d’autre chose que de sa bouche. Et trente minutes, c’est peu. À toi, Lana.

Pourquoi avoir choisi ce titre d’album, qui sonne comme un titre de film de Tarantino? Parce que c’est sexy? 

Je l’ai choisi parce que j’adore le son qu’il produit quand il sort de la bouche. Comment vous dites en français? La juxtaposition des deux mots est parfaite. “Ultra” donne une certaine idée de luxe. “Violence” a un côté street. Dans l’album, il y a ces deux idées. Je chante de façon assez normale et puis, tout à coup, le son est violent, dynamique, chaotique, avec un beat assez street. On plonge dans une certaine confusion et j’aime bien ça, parce que c’est assez symbolique de ce que je vivais à l’époque où j’ai commencé l’album. 

Que vivais-tu? 

J’atteignais une espèce de palier de normalité et de stabilité dans ma vie, notamment en amour. Pendant un mois, j’avais un emploi du temps normal. Et puis, soudain, plein de choses me tombaient dessus, à la fois des opportunités super et des trucs vraiment nuls: une mauvaise presse et des mauvaises nouvelles d’ordre privé. Mon sentiment de sérénité était constamment brisé par quelque chose d’inattendu, que je n’avais pas du tout anticipé. Voilà pourquoi j’aime ce mot, “Ultraviolence”. J’aime avoir une narration et un son forts. 

“Boire du whisky, boire de tout, oui, c’est dans mes gènes! Et être un peu perturbée aussi.” 

En même temps, c’est souvent la tristesse qui t’inspire, non? 

Pas la tristesse, la mélancolie. C’est quoi le mot, en français? (Décidément). La mélancolie est un thème qui irrigue toute ma vie. Bien sûr, il m’est arrivé des choses merveilleuses. Mais j’ai eu aussi pas mal de problèmes personnels à surmonter. J’ai une grande famille, géniale mais compliquée. J’ai pris en charge mon frère Charlie et ma sœur Caroline qui sont plus jeunes, et qui essaient de trouver leur voie. Ils vivent avec moi. J’ai parfois du mal à passer d’un monde à l’autre. 

Est-ce que la période où tu te battais avec l’alcool a été traumatisante? 

Pas traumatisante. Disons plutôt que j’ai vécu des expériences difficiles. Je suis une buveuse née. On est tous comme ça, dans la famille, depuis des générations. 

Boire du whisky, c’est dans tes gènes? 

(Rires.) Boire du whisky, boire de tout, oui, c’est dans mes gènes! Et être un peu perturbée aussi. Mais ce qui m’a le plus inspirée pour mes chansons, c’est ma soif de liberté. L’envie de faire exactement ce que je veux. J’ai toujours adoré rencontrer des gens nouveaux, des personnalités qui m’inspirent. 

Comment s’est passée la collaboration avec Dan Auerbach des Black Keys? Il a dit que vous vous étiez un peu fightés…

Il a dit ça? (Morte de rire). Il y a eu une alchimie naturelle entre nous. Moi qui travaille avec les mêmes personnes depuis des années, ça ne me ressemble pas tellement de décider tout à coup d’aller travailler avec quelqu’un que je ne connais pas, à Nashville. Mais j’avais l’impression que je l’intéressais, et moi qui ne me trouvais plus du tout intéressante, ça m’a aidée. J’en avais marre de moi-même, j’ai presque fait un burn out. Au début, c’est vrai qu’on s’est un peu battus, parce que c’est un mâle alpha, très dominateur. Et moi, je ne suis une femelle alpha qu’en studio. 

LanaDelRey Neil Krug 2

© Neil Krug

Tu as réussi à analyser l’hystérie collective qui a poussé certains journalistes à te démolir? 

Sur le moment, j’étais décontenancée et déçue. Quand tu fais un album, tu te dis d’abord que personne ne va l’écouter, puis si beaucoup de gens l’écoutent, qu’ils vont l’aimer. Je n’ai pas pensé au fait qu’ils pourraient l’écouter, mais le trouver nul. À vrai dire, je ne connais aucun artiste par le passé qui ait eu des réactions aussi extrêmes. Je n’avais donc pas de références, je ne savais pas quoi faire, ni quoi dire. Du coup, je n’ai rien dit. 

Tu penses que c’était une réaction sexiste? 

Non, parce qu’il y a plein de chanteuses célèbres qui ont bonne presse. Je crois que ça tient à ma personnalité. Les gens se sont demandé si j’étais authentique. Ou bien pour qui je me prenais à parler ainsi des relations entre les hommes et les femmes. Et puis, ce n’était pas une réaction machiste puisque beaucoup d’attaques sont venues de journalistes femmes. Je me suis dit que toute cette affaire en disait plus long sur le journalisme moderne que sur ma musique, puisque la plupart des commentaires parlaient de moi et pas de mes chansons. Du coup, j’ai essayé de me déconnecter de moi-même et de voyager, faire des tournées. 

“Je parsème mes clips ou mes chansons de petits clins d’œil, de surprises à moi-même pour plus tard.”

Est-ce que ça ne tient pas aussi au fait que tu prends des clichés pour les détourner, au risque que ce soit mal compris? 

Tu as totalement raison. Il y a quatre ans, quand j’ai commencé à faire des interviews, on me demandait souvent pourquoi j’exploitais des stéréotypes: “Pourquoi tu parles de Marylin Monroe? c’est tellement cliché…” Mais moi, j’ai tellement vécu dans mon monde que je ne savais même pas que c’était cliché. J’avais une relation presque intime avec ces stars, je lisais et relisais leurs autobiographies et ce que je savais de Marylin me semblait vrai pour moi-même. Je l’aimais très sincèrement.

Dans ton dernier clip, West Coast, tu es à l’arrière d’une décapotable avec un type plus âgé, et tu mets toi-même en scène le cliché de la jeune starlette avec le vieux beau.  

Le type dans la voiture, c’est mon tatoueur, Mark Mahoney, quelqu’un qui a changé ma vie. Il a réalisé les tatouages de Tupac et Biggie (Ndlr: The Notorious B.I.G.) dans les années 1990. Il est cool, intéressant et très généreux. Quand je vivais à New York, il me sortait un peu de ma solitude. Depuis que j’ai arrêté de boire, je recherche la compagnie de gens plus stables, mûrs, qui ont une histoire et une forte personnalité. Donc le mettre dans la voiture avec moi signifie beaucoup de choses pour moi, au-delà du cliché, dont je suis évidemment consciente. À 20 ans, j’ai fait un premier album avec un producteur très célèbre qui m’a donné un conseil: “Dans tes chansons, mets toujours des choses qui te font plaisir à toi, comme une citation de Walt Whitman si tu aimes ce poète, et dans dix ans, quand tu les réécouteras, tu trouveras ça rigolo.” Du coup, je parsème mes clips ou mes chansons de petits clins d’œil, de surprises à moi-même pour plus tard. 

 

Dans la vidéo de Tropico, il y a aussi beaucoup de clichés. Tu assumes? 

Oui! (Rires.) Quand j’ai écrit le scénario de la vidéo, je voyais clairement Marilyn, Jésus, Elvis et John Wayne ensemble. Je trouvais ça drôle et beau à la fois. Bon, c’est très kitsch, mais les couleurs de la vidéo sont très douces, je pense que ça me ressemble et que ça peut parler aux gens. Je trouve qu’il y a un truc vrai là-dedans. J’ai une réelle affection pour le concept de la vidéo et puis, je crois en Dieu. 

Toujours? 

Ben oui, même après tout ça! (Rires.) Oh my God! 

Tu es tentée par le cinéma, tu as eu des propositions? 

J’ai eu deux offres très intéressantes pour jouer deux stars des années 1970 qui ont été assassinées. J’ai dit oui, mais les films ne se sont pas montés, faute de financement. Ces rôles me convenaient parfaitement parce que je ne sais pas si je serais capable d’incarner un personnage qui est loin de moi. Je suis aussi très intéressée par la réalisation. J’ai storyboardé presque tous mes clips, et maintenant, des artistes m’appellent pour que je réalise les leurs. 

“Maintenant, je réfléchis avant de m’habiller, alors qu’avant, je n’y pensais pas, et les gens pensaient que c’était super calculé.”

Est-ce que David Lynch t’a appelée? 

Non! Quel connard! 

Pour cet album, ton stylisme est différent, plus rock, non? 

Oui, avec des vêtements vintage. Pour mon premier album, je n’ai pas du tout pensé au fait que les gens critiqueraient tout ce qui fait chez moi un peu sophistiqué. Je me coiffe et je me maquille moi-même, comme n’importe quelle autre fille, mais en fait, je n’avais pas réalisé que je fais assez apprêtée naturellement. Et donc je dois faire l’effort inverse pour montrer aux gens que je suis authentique. Du coup, maintenant, je réfléchis avant de m’habiller, alors qu’avant ce n’était pas le cas, et les gens pensaient que c’était super calculé. Bref, maintenant j’essaie d’avoir l’air normal, mais comme à chaque fois que je fais un truc, c’est la réaction opposée qui arrive, j’imagine que là aussi, je vais me planter! (Rires.) 

Heureusement, tu as gardé tes ongles interminables! 

(Geste de s’éponger le front). Oui, heureusement, on l’a échappé belle!

Propos recueillis par Juliette Diaz

Lana Del Rey, Ultraviolence (Polydor). Sortie le 16 juin 2014. 


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