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Leïla Slimani: “Je crée dans le travail, dans la douleur d'une certaine façon”

Leïla Slimani, lauréate du Goncourt 2016 pour Chanson douce, est l’une des invitées du 3.55, les podcasts de Chanel enregistrés chez Colette à Paris jusqu’à la fin du mois de novembre. Le thème? La créativité. On y était. Morceaux choisis. 
Leïla Slimani © Alix Marnat/Chanel
Leïla Slimani © Alix Marnat/Chanel

Leïla Slimani © Alix Marnat/Chanel


Fraîchement nommée représentante personnelle du chef de l’État pour la promotion de la francophonie, Leïla Slimani reste zen. Mardi dernier, elle était l’invitée du 3.55, du nom des podcasts signés Chanel et enregistrés chez Colette, le concept store le plus célèbre de France, deux fois par semaine jusqu’au 25 novembre prochain. L’idée est d’y parler créativité -“Est-elle un art de vivre?”, s’interroge notamment la journaliste animatrice Daphné Hézard- avec des personnalités issues du monde du cinéma, de la littérature ou de la musique à l’instar de l’actrice Clémence Poésy ou de la réalisatrice Deniz Gamze Ergüven.

Ce jour-là, c’est l’écrivaine franco-marocaine, lauréate du prix Goncourt 2016 pour son deuxième roman Chanson douce et auteure du récent essai Sexe et mensonges sur la vie sexuelle au Maroc, qui s’y colle. En guise d’introduction, la jeune femme de 36 ans assure qu’elle va “faire de son mieux pour que la francophonie soit cool”. La lourde tâche de “déringardisation” qui lui incombe désormais n’a pas l’air de faire peur à celle qui avoue pourtant être “une grande angoissée”. Revue des passages les plus intéressants de cette discussion avec cette auteure “plutôt cigarette et café que quinoa” qui assure avoir “besoin de savoir qu’elle a fait de son mieux pour ne pas avoir de regrets”. 

 

Sa créativité

“Je ne suis pas certaine d’être une personne créative, je suis une personne travailleuse. Je connais des gens très créatifs qui sont capables en une journée de coudre un vêtement magnifique, d’écrire un papier fulgurant, et d’avoir une idée de court-métrage, moi j’en serais complètement incapable. Je ne suis pas très productive, en revanche je suis assez concentrée, assez persévérante, laborieuse, je crée dans le travail, dans la douleur d’une certaine façon. J’ai commencé très jeune par écrire des rédactions, des poèmes, des pièces de théâtre, car j’avais compris que le meilleur moyen d’avoir le premier rôle dans une pièce, c’était de l’écrire. Dernièrement, j’étais avec ma mère et une journaliste américaine du New Yorker qui lui demandait de se souvenir des premières choses que j’avais créées, donc ma mère m’a fait la honte de ressortir des vieux poèmes, que j’avais écrits quand j’avais 8 ans, qui étaient extrêmement déprimants, sur la mort, la mélancolie. Je ne sais pas pourquoi j’étais aussi déprimée à 8 ans mais voilà, j’ai commencé surtout par écrire.” 

Ma mère m’a tellement répété toute sa vie que j’allais devenir écrivaine, que je pense que j’ai grandi dans l’immense peur de la décevoir.

Son éducation

“Mes parents étaient des gens qui lisaient beaucoup, ils étaient très cultivés, c’étaient des intellectuels, mais je ne dirais pas que c’étaient des gens créatifs, ils étaient très impliqués dans leur métier -ma mère était médecin, mon père banquier-, mais en revanche, ils valorisaient les métiers de création, ils nous disaient toujours que le plus beau destin que l’on pouvait avoir, c’était un destin de créateur. Ils nous répétaient: ‘Si vous avez un don, la possibilité d’écrire, de dessiner, de peindre, de chanter, c’est ça qu’il faut faire.’ Ma mère m’a tellement répété toute sa vie que j’allais devenir écrivaine, que je pense que j’ai grandi dans l’immense peur de la décevoir et peut-être qu’au fond, je me suis faite à l’idée que j’allais devenir écrivaine pour ne pas décevoir ma mère. À 20 ans, à 25 ans, je disais à mes amis ‘tu verras, un jour, j’écrirai un roman’ et puis un jour, j’ai eu 30 ans et je continuais à dire à mes amis ‘tu verras, un jour, j’écrirai un roman’ et à ce moment-là, je me suis imaginée à 40 ans, à 50 ans, à 60 ans à être la fille qui continuait à répéter la même chose et cette idée m’a fait froid dans le dos. Je me suis donné deux ans, jour pour jour, heure pour heure, et j’avais l’intention, si je publiais un roman, de continuer sur cette voie, et si je n’y arrivais pas, de ne plus jamais en reparler, et finalement, j’ai réussi.”

Leïla Slimani: “Je crée dans le travail, dans la douleur d'une certaine façon”

© Alix Marnat/Chanel

 

Son ancien métier de journaliste 

“J’ai adoré le métier de journaliste, que je continue à pratiquer de temps en temps, surtout que j’avais la chance d’être reporter de terrain. Mais la grande difficulté de ces métiers-là, c’est qu’on est très souvent absent de chez soi, il n’y a pas d’horaires, pas de limites, on pourrait travailler absolument tout le temps et on a toujours l’impression de ne pas en faire assez. On est confronté aussi à des situations très dures, où l’on se sent impuissant. Au bout d’un moment, j’ai eu le sentiment que, soit il fallait que j’en fasse un sacerdoce, que je fasse ça toute ma vie et donc que je ne m’occupe pas vraiment de mon fils qui venait juste de naître, soit que j’essaye de réussir ce fameux pari qui traînait dans mon esprit depuis longtemps, celui de devenir écrivaine.” 

 

 

La littérature

“La littérature est sacrée. Elle est un espace de liberté totale, vous pouvez absolument tout faire mais, comme dans tous les espaces de liberté, c’est extrêmement angoissant, car finalement vous ne savez pas par où commencer. Quand vous écrivez, vous vous rendez compte que vous êtes toujours en-deçà de ce que vous auriez pu dire, que vous auriez pu pousser votre personnage plus loin, donner à l’histoire plus d’ampleur… J’ai le sentiment de ne jamais être à la hauteur de mon art qui est un art de dépassement. Cela dit, c’est important d’être insatisfaite car chaque roman est la correction du roman précédent.” 

Je ne suis que la douzième femme à avoir reçu le prix Goncourt, je suis la plus jeune d’entre elles, la seule à l’avoir reçu enceinte et enfin la seule Maghrébine.

Son statut d’écrivaine

“Je me suis dit que j’allais devenir écrivaine le jour où mon premier livre est apparu dans les librairies. Avant, c’était quelque chose de très flou, très abstrait, j’écrivais dans mon appartement, j’habitais boulevard Rochechouart, je regardais dans la rue, j’écoutais ce qu’il se passait, je me mettais à écrire et j’allais chercher mon fils à l’école, c’était une vie à la fois banale et très solitaire. J’envoie ce manuscrit, on me dit qu’il va paraître, et puis le livre existe. C’est à ce moment-là que vous devenez écrivaine. J’ai eu alors envie d’investir ce rôle.”

Leïla Slimani: “Je crée dans le travail, dans la douleur d'une certaine façon”

© Alix Marnat/Chanel

 

Le Goncourt 2016

“Cette récompense n’a pas modifié mon rapport à l’écriture, elle a modifié l’ampleur de mon public, de ma médiatisation, de mon travail car je me suis retrouvée du jour au lendemain traduite dans 38 langues, à voyager dans le monde entier pour parler de mon livre. Je ne suis que la douzième femme à avoir reçu ce prix, je suis la plus jeune d’entre elles, la seule à l’avoir reçu enceinte et enfin la seule Maghrébine. Pour beaucoup de gens, j’ai représenté quelque chose de symbolique, que je ne pouvais pas complètement refuser. Il y avait des jeunes filles, notamment au Maroc, en Algérie, en Tunisie, pour qui c’était très important et qui se disaient qu’on pouvait être née à Rabat et devenir écrivaine. C’était important pour moi d’incarner, non pas un symbole car les symboles sont figés et ennuyeux, mais peut-être un modèle qui donne envie et qui permet de prendre conscience que c’est possible.”

 

La liberté 

“Montrer que la liberté est possible me plaît. Montrer que l’on peut être impolie, subversive, que l’on peut dire des choses qui ne sont pas forcément celles que les gens ont envie d’entendre, mais les dire avec un certain calme, une certaine assurance, cette liberté-là, on n’est pas obligée de la payer au prix fort. On ne s’en rend pas forcément compte en France, mais dans beaucoup de pays, notamment pour les jeunes filles, être libre n’est pas vu de manière positive. Ça peut être aussi quelque chose de douloureux, s’émanciper, c’est aussi être jugée, rejetée, parfois ne pas être comprise, devenir une paria par rapport au groupe ou à la famille. J’avais envie de montrer aux femmes que la liberté peut se payer cher, mais ce qu’elle vous offre en retour est extraordinaire et il ne faut sacrifier ce luxe contre rien au monde.”

Julia Tissier 


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Leïla Slimani © Alix Marnat/Chanel - Cheek Magazine
Leïla Slimani © Alix Marnat/Chanel

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Si vous ne deviez voir qu’une vidéo aujourd’hui, ce serait ce court métrage dans lequel les pionnières américaines de l’art parlent du sexisme dans leur profession.
Leïla Slimani © Alix Marnat/Chanel - Cheek Magazine
Leïla Slimani © Alix Marnat/Chanel