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Portrait / Léonie Pernet

Léonie Pernet, musicienne sinon rien

Léonie Pernet a déjà fait parler d’elle avec son Mix pour tous et en jouant de la batterie avec Yuksek. Alors qu’elle s’apprête à sortir son premier Ep et à partir en tournée dans le cadre du festival Les Femmes s’en mêlent, nous lui avons tiré le portrait.
© Nathalie Sanchez / Cheek Magazine
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[Cet article a été initialement publié en février 2014]

En février 2013, elle démontrait avec son Mix pour tous que la politique peut parfois s’apparenter à une douce musique. En une demi-heure de morceaux mêlés à des bribes de discours, Léonie Pernet réunissait virtuellement Christiane Taubira et une mêlée d’artistes cultes -parmi lesquels Robert Wyatt ou Brian Eno-, sous la bannière arc-en-ciel. Faire cohabiter des univers hétéroclites, c’est la spécialité de la musicienne, sa signature. Dans son art comme dans sa vie, la jeune femme ose constamment le mélange des genres et multiplie les facettes. Autant dire que la journaliste qui s’est fixé la tâche délicate de lui tirer le portrait a du fil à retordre.

Déjà, on ne sait pas trop quel âge elle a. Sur la photo ci-dessus, on lui donne tout juste 18 ans. Pour l’état civil, elle vient de fêter ses 25 ans (elle est née le 13 janvier 1989 à Châlons-en-Champagne). Quand on discute avec elle, on a souvent l’impression d’avoir affaire à un vieux sage, tant sa vie est déjà riche d’expériences digérées et intellectualisées. Elle utilise d’ailleurs parfois des expressions de septuagénaire, comme “frappée du ciboulot”. Et puis, la seconde suivante, elle enchaîne avec plusieurs mots de verlan, comme une ado. Finalement, on la laisse trancher: “Une de mes amies m’a dit qu’en fait, j’avais neuf ans. Mon année zéro, c’est 2005.

En l’an zéro de son calendrier perso, donc, Léonie Pernet vit à Reims, chez des amis de ses parents. Après une scolarité houleuse, entre roulage de joints et séchage de cours, elle échoue dans une boîte à bac qu’elle ne fréquente que le temps d’un trimestre. Le jour de ses 16 ans, elle arrête l’école avec l’accord de sa famille, pour se consacrer uniquement à la musique, sa passion depuis toujours. Dès lors, elle passe six heures quotidiennes au conservatoire. Avec ses logeurs, Anne Mulpas et Benjamin Duval, respectivement auteure et metteur en scène, Léonie découvre Philip Glass et “parle tout le temps d’art”. L’ado incontrôlable, “en colère”, finit par se rasséréner au contact de ses bienfaiteurs, lève le pied sur la fumette, commence enfin à se “remplir au lieu de [se] vider”.

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© Nathalie Sanchez / Cheek Magazine

Surtout, elle vit sa première expérience professionnelle, en composant la musique d’un spectacle baptisé Enfanquillage, imaginé par le couple. Quelque temps plus tard, elle obtient une résidence à la Cartonnerie de Reims et se lance à son tour dans la mise en scène avec À Portée de lumière. Elle y accompagne en musique des textes de Mulpas et d’Anaïs Nin. Elle n’a pas 18 ans. Avec le recul, elle trouve que ce coup d’essai était “assez joli” mais sans doute trop protéiforme pour rencontrer son public: “Ce n’était ni totalement du théâtre, ni complètement un concert: toujours ces histoires d’hybridation et d’identité assez compliquées.

Quand on zoome sur son histoire familiale, on comprend bien pourquoi la dichotomie préside à tous ses choix. Métisse dans une famille blanche, elle n’a jamais connu son père biologique, mais sait qu’il est moitié Antillais, moitié Touareg du Niger. Elle n’est pas très à l’aise avec l’idée de parler de ça en interview, parce qu’elle ne veut “blesser personne”. Celui qui est aujourd’hui son père est arrivé dans sa vie quand elle avait quatre ou cinq ans et l’a reconnue. Il produit du Champagne au sein d’une exploitation familiale et a donné deux petits frères à Léonie.

Enfant, cette dernière aurait bien voulu être, elle aussi, un mec, faire de la boxe, de la guitare électrique, “tout ce qui symbolisait un truc un peu puissant et héroïque”. Vers quatre ans déjà, elle montre une propension certaine à associer des goûts a priori contradictoires en achetant une cassette de Metallica et une autre de MC Solaar. Après avoir tanné sa mère pendant plusieurs années, elle se met finalement à la batterie à l’âge de huit ans, puis entre au conservatoire en percussion classique. Dans la foulée, elle apprend le piano sur insistance de ses parents, pas du tout musiciens mais désireux qu’elle s’initie à un instrument mélodique. Au départ, ce n’est pas franchement le coup de foudre avec l’instrument.

La journée, elle étudie avec des bonnes sœurs et des séminaristes. La nuit, elle sort en boîte, découvre les soirées lesbiennes et la musique électronique.

Ce n’est qu’à treize ans, alors qu’elle est en internat, que survient le “déclic”. Surprise en train de fumer un pétard, son école décide de la priver de conservatoire. “Je me suis retrouvée enfermée du lundi matin au vendredi soir. J’ai demandé à avoir accès à la salle de musique. C’est là que j’ai commencé à faire pas mal de piano, notamment des compositions solo.” À l’époque, gothique, elle est influencée par Danny Elfman, le compositeur des bandes originales de Tim Burton. Mais, tout sauf monomaniaque, elle continue à l’adolescence de faire le grand écart dans ses goûts musicaux, au point de citer aussi bien Chopin, Rachmaninov ou Tchaïkovski, que Korn, Marilyn Manson ou les Smashing Pumpkins.

Chez elle, décidément, rien d’incompatible. Aimer à la fois les filles et les garçons, non plus. “Je l’ai dit à ma mère quand j’avais quinze ans.” L’annonce se passe sans heurts, les petites copines sont les bienvenues à la maison. De sa mère, Léonie dit qu’elle l’a “toujours encouragée à [s]’exprimer”. C’est peut-être pour ça qu’elle semble aussi indépendante d’esprit et fière de ses singularités. “J’ai toujours plutôt vécu ma vie comme un coming out général”, affirme-t-elle. Après avoir obtenu un bac L en candidat libre, elle monte à Paris et s’inscrit rue d’Assas en fac de théologie, à l’institut des arts sacrés et de musique liturgique. La journée, elle étudie avec des bonnes sœurs et des séminaristes. La nuit, antagonisme encore, elle sort en boîte, découvre les soirées lesbiennes et la musique de club. Elle deviendra finalement une actrice du milieu en organisant les soirées mensuelles Corps Vs Machine chez Moune, à Pigalle.

Elle abandonne La Catho au beau milieu de l’année scolaire, car, dit-elle, le statut d’étudiante ne me convenait pas du tout”. Léonie veut être musicienne, sinon rien. En dehors de quelques euros gagnés en faisant le vestiaire dans les clubs, elle ne daigne même pas envisager un job alimentaire. Ses parents lui payent encore son loyer à l’époque, elle est bien consciente que c’est une chance, mais raconte que ce n’était pas “la teuf” non plus, qu’elle ne mangeait rien, au mieux une baguette de pain tous les deux jours. En revanche, elle continuait à prendre des taxis en pleine journée. “Je me la jouais Marie-Antoinette alors que je n’avais rien à bouffer”, s’amuse-t-elle.

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Au lieu d’une citrouille, le carrosse finit par se transformer en tourbus quand Léonie rencontre Manu Barron. Cet homme de l’ombre est à la tête de boîtes de nuit parisiennes (le Social Club, le Silencio…), mais aussi de l’agence Savoir Faire, qui gère notamment les affaires de deux têtes d’affiche de la musique électronique française, Gesaffelstein et Brodinski. Devenu son manager, il lui obtient un poste de batteuse sur la tournée d’un autre artiste qui compte, le rémois Yuksek. Une “super expérience” pour Léonie, qui décide d’enchaîner avec une parenthèse new-yorkaise de quatre mois pour se ressourcer, écrire de nouveaux morceaux et améliorer son anglais.

C’est de là-bas qu’elle suit le débat sur le mariage gay, qui lui inspire “dégoût et colère”. Pas tellement militante jusque-là, si l’on excepte son engagement en 2012 dans la campagne de François Hollande, pendant laquelle elle distribuait des tracts, cette cause-là lui parle personnellement. Dans son appartement de Brooklyn, son casque vissé sur les oreilles, elle imagine donc le fameux Mix pour tous.

“Je suis dans une tentative de réunification de plein d’influences et d’instruments.”

C’est finalement l’appel de la scène qui la ramène à Paris. Le 2 mai 2013, elle assure la première de Gesaffelstein à la Cigale, pour ce qui restera comme son tout premier concert à elle, son “épreuve du feu. Elle embarque ensuite dans une tournée avec Raphaël -oui, celui de la Caravane-, un type “très gentil” même si, elle l’avoue,“c’est un autre délire, tu te retrouves en backstage avec Patrick Bruel, tout ça”.

Désormais, c’est à sa propre musique que se consacre Léonie Pernet. Signée sur le label Kill The Dj, cofondé entre autres par la Dj et productrice Chloé, elle prépare un Ep qu’elle annonce depuis longtemps, et qui devrait finalement sortir en mars. Le même mois, elle sera à l’affiche du festival Les Femmes s’en mêlent, pour plusieurs dates en France. Pour l’avenir, elle a des envies, on s’en doute, très variées. Faire des collaborations, remonter un spectacle, sortir des albums. “J’aimerais faire des choses transversales sans me diluer. Je suis dans une tentative de réunification de plein d’influences et d’instruments. C’est mon objectif en tant qu’artiste, mais c’est l’œuvre d’une vie.

Faustine Kopiejwski


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