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Cinéma

“Les Affamés”: À 27 ans, Léa Frédeval adapte elle-même son livre au cinéma

Autrice du livre Les Affamés, chroniques d’une jeunesse qui ne lâche rien, Léa Frédeval passe derrière la caméra pour adapter son essai au cinéma. Avec Louane dans le premier rôle, cette comédie engagée interroge la place de la jeunesse dans la société. 
Louane Emera © StudioCanal
Louane Emera © StudioCanal

Louane Emera © StudioCanal


Léa Frédeval est l’incarnation de la “jeune” dans tout ce que la jeunesse a de plus enviable: elle a l’énergie d’une centrale nucléaire, le culot des débutantes et l’envie comme seul maître-mot. Passer une demi heure en compagnie de la réalisatrice, qui ne l’était pas hier encore, c’est reprendre un peu de ce souffle vital, celui qui nourrit les rêves et la créativité. À 27 ans, Léa Frédeval vient d’adapter elle-même au cinéma son essai Les Affamés, chronique d’une jeunesse qui ne lâche rien, publié en 2014 chez Bayard. Elle n’était pas plus cinéaste que vous et moi avant de passer derrière la caméra, tout comme elle n’était pas autrice avant de signer son premier livre, ni blogueuse avant de lancer son premier blog en 2012, le point de départ de tout cette aventure. Chaque passage à l’acte a fait d’elle ce qu’elle est devenue. Qui l’aime la suive et, aujourd’hui, beaucoup de monde la suit.

À commencer par ses producteurs, Charles Philippe et Lucile Ric, qui ont fondé Les Films du Clan en 2010. C’est cette dernière, rencontrée en cours d’anglais sur les bancs de la fac, qui l’a contactée pour lui proposer d’adapter elle-même son film au cinéma. Dans son sillage, toute une équipe est venue entourer Léa Frédeval, pour l’aider à porter sa vision positive et engagée de la jeunesse à l’écran. Le youtubeur Kemar, qui cumule les millions de vue sur sa chaîne, Bruno Sanches, alias (Catherine et) Liliane, la comédienne Agnès Hurstel, valeur montante du stand-up, mais surtout Louane, qui porte sur ses épaules ce long métrage d’une heure trente riche en vannes, en rebondissements et en références générationnelles. “Je voulais que chaque personne qui travaille sur ce film ait envie de parler de ce sujet, de porter ce propos et de défendre cette jeunesse”, explique Léa Frédeval. Rencontre avec une femme qui fait feu de tout bois, outsider qui l’est de moins en moins, mais dont le franc-parler n’a toujours pas été altéré. 

 

 

D’où est venue l’idée d’adapter ton livre au cinéma?

De mes producteurs fous! Ils avaient 28 et 29 ans à l’époque, et ont donc été très touchés par le livre, car ils voyaient très bien de quoi je parlais. Ils m’ont contactée pour me dire qu’ils avaient envie de l’adapter, et que j’écrive et réalise le film. 

Tu t’en es sentie immédiatement capable?

Je crois que la première chose que j’ai répondu c’est ‘Vous m’avez prise pour Xavier Dolan ou quoi?!’ (Rires.) En réalité, l’écriture me paraissait faisable, même si je n’avais aucune notion de structure dramaturgique et que j’ai demandé à être aidée sur ce point. J’ai eu un gros coup de foudre professionnel pour le premier auteur qu’ils m’ont fait rencontrer, et nous avons travaillé ensemble. Pour la réalisation en revanche, c’était une autre histoire. Je ne savais même pas ce qu’était une valeur de plan! Mais ma productrice m’a dit deux choses: d’abord, qu’on ne fait jamais un film seul·e, qu’on est toujours entouré·e sur un tel projet. Et ensuite, que si je ne le réalisais pas moi-même, mon film serait sûrement confié à un mec de 40 ans. Pour moi, cette idée était encore plus redoutable que toutes les craintes que je pouvais avoir. 

“Quand je vois Louane, je vois le futur.” 

Tu avais des références sur lesquelles t’appuyer en termes de comédie?

Oui et non. J’ai quand même grandi avec la trilogie de Klapisch, j’avais donc ses films en tête pour aborder le thème du groupe, mais aussi pour leur dynamique et leur énergie. Mais à part ça, en France, j’avais du mal à trouver le juste milieu entre les comédies un peu vulgaires et les films profonds, avec un sujet sérieux mais dont tu ressors plombée. Moi, j’avais envie de faire les deux. Je voulais qu’on s’amuse à faire ce film, que les gens passent un bon moment, mais qu’il traite en même temps d’un vrai sujet. 

Quel était le plus gros défi dans cette adaptation d’un essai vers un film de fiction?

Je crois que c’était de construire une trajectoire au personnage de Louane, qui rencontre un deuxième personnage -la colocation, qui est en fait le deuxième personnage principal du film. C’était de montrer comment une jeune femme comprend qu’elle doit déconstruire l’individualisme dans lequel elle est habituée à vivre, pour arriver au collectif. C’est quelque chose que j’ai vécu, non pas en un an comme dans le film mais en cinq, comme dans la vraie vie. Cette situation où, pendant une longue période, tu te prends des murs, avant de comprendre qu’en fait, il faut passer par dessus.  

Les Affamés Agnès Hurstel, Bruno Sanches, François Deblock, Louane Emera, Marc Jarousseau / Kemar © StudioCanal

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Comment Louane est-elle arrivée sur le projet?

Très simplement: elle m’a été proposée par ma directrice de casting, qui lui a envoyé le scénario. Il n’y a pas eu à la convaincre, elle l’a tout de suite aimé et a voulu me rencontrer. On a donc organisé un rendez-vous dans une grosse agence, avec managers etc. Quand je suis arrivée, on a fumé une cigarette ensemble devant l’immeuble et, au moment où on l’a écrasée, c’était fait. 

Une personne comme Louane, qui a vécu une jeunesse totalement atypique et aux antipodes de celle décrite dans Les Affamés, était-elle à même de comprendre suffisamment le personnage de Zoé qu’elle incarne, c’est à dire une étudiante qui galère?

La première chose que Louane m’ait dite, c’est “moi je n’ai pas vécu ça, mais tous mes amis, mes sœurs, mes fans et tous les gens qui m’entourent, vivent cette situation.” Et moi, d’avoir en face de moi cette nana qui parle à tellement de gens différents, et qui a envie d’aborder un sujet qu’elle n’a pas vécu, j’ai trouvé ça hyper fort. Qu’elle veuille porter ce film-là avec moi pour ses sœurs, ses potes, ses fans, c’est génial. C’est là que tu vois à quel point cette meuf a les pieds dans le sol. Elle a commencé à 15 ans, mais sa lucidité et sa conscience du vrai monde, dans lequel elle continue d’être, lui procurent un ancrage énorme. Elle a conscience de l’argent, et même si elle gagne beaucoup plus, elle sait qu’un étudiant français vit en moyenne avec 2, 80 euros par jour, alors qu’on est la cinquième puissance mondiale. Et puis, elle une solarité, j’ai toujours envie de la regarder, il y a quelque chose chez elle de très lumineux et tendre. Quand je la vois, je vois le futur. 

Ton film marque un certain tournant pour Louane, qui casse son image de gentille petite fille dans la peau de Zoé… 

Oui, car elle grandit. Maintenant, c’est une jeune femme et elle vit des choses de jeune femme. Les gens vont peut-être être surpris, mais effectivement dans le film, on la voit faire l’amour, boire, fumer… Elle a 20 ans passés désormais, ça me paraît cohérent qu’elle choisisse des projets qui reflètent sa propre évolution de femme. 

Mettre une femme en personnage principal, c’était une évidence?

Bien sûr, quelle question! (Rires.)

“J’ai découvert que j’étais une nana il n’y a pas très longtemps. Je ne sais pas comment c’est arrivé, mais depuis que je le sais, je ne peux plus l’éviter.” 

Qu’est ce que Zoé, Louane et toi avez en commun?

Une même énergie, je crois. Et puis, l’autre truc, c’est qu’on n’a attendu personne. Un jour, on a compris que personne n’allait nous sauver, et que ça ne servait donc à rien d’attendre quoi que ce soit, ni d’une institution, ni de la société, ni d’un mec. On a compris que nos choix étaient les nôtres, et qu’il fallait arrêter de croire que quand ça ne marche pas, c’est la faute des autres. C’est d’ailleurs la dernière phrase du bouquin: “La seule personne avec laquelle tu vivras toute ta vie, c’est toi.”

Le livre était déjà parcouru par plusieurs réflexions féministes, mais le film appuie encore plus sur ces questions-là, pourquoi?

Ah, parce que mon féminisme s’est aggravé entretemps! (Rires.) Je suis très contente que tu en parles, car en réalité, j’ai découvert que j’étais une nana il n’y a pas très longtemps. Je ne sais pas comment c’est arrivé, mais depuis que je le sais, je ne peux plus l’éviter. Je pense que je ne l’ai pas vu avant car, comme j’ai été élevée par un homme, il y a une frontière de genre qui s’est très vite effacée. C’est mon père qui m’a appris à mettre des tampons, par exemple! Donc, pour revenir à ta question précédente, oui c’était important que le personnage principal soit une femme, oui c’était important que tout ne se débloque pas pour elle grâce à un mec, c’était important aussi qu’elle comprenne au début du film que tout s’écroule pour elle car elle a mis tous ses œufs dans le même panier… Un panier avec un caleçon, d’ailleurs! (Rires.) 

Les Affamés Louane Emera © StudioCanal

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Ton féminisme s’est-il encore davantage “aggravé” en vivant ta première expérience au cinéma en tant que réalisatrice?

Disons que j’ai quelques anecdotes… On m’a beaucoup prise pour la secrétaire, par exemple. Tous mes chefs de poste étaient des hommes entre 40 et 60 ans, donc quand j’arrivais en repérages avec mon équipe de bonhommes, tout le monde croyait que j’étais la secrétaire ou la stagiaire. Mais en dehors de ça, être une femme ne m’a pas vraiment posé problème, car je pense que j’ai choisi les bonnes personnes pour m’entourer. J’ai eu un problème avec quelqu’un de très misogyne que j’ai vite écarté du projet. Mais en réalité, j’ai surtout vu au quotidien à quel point nos ovaires sont beaucoup plus gros que les couilles de la plupart des gens qu’on croise! (Rires.) 

Quel impact a eu #MeToo sur ta vie?

Avant, j’avais l’impression d’être la relou de service quand j’abordais ces sujets. Je crois que #MeToo nous a un peu aidées à nous faire entendre, mais surtout, c’est maintenant souvent les mecs qui m’en parlent, et plus seulement moi qui lance ces sujets. Et je me rends compte que les hommes aussi sont dans une grande souffrance. Ils sont dans une galère noire, ils ont autant de stéréotypes collés sur le front que nous, ils sont juste dans une autre boîte, et je pense qu’ils ne demandent qu’une chose c’est d’avancer, ils ne savent juste pas par où prendre le truc. Nous, ça fait des siècles qu’on avance par nous-mêmes sans avoir attendu personne. Pour moi, le plus difficile avec les hommes désormais, c’est d’éviter la pédagogie, de ne pas rentrer dans un rapport presque maternel où on les prend par la main. Parce qu’il faut aussi qu’ils se sortent les doigts de la hotte de temps en temps! (Rires.) 

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski 


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