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Dans “Les Heures rouges”, Leni Zumas imagine un monde où l’avortement est interdit

On a rencontré la romancière américaine Leni Zumas, qui vient de publier Les Heures rouges, où elle imagine un monde dans lequel les femmes sont peu à peu privées de leurs droits. 
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Il y a un peu de Margaret Atwood et de Virginia Woolf dans la plume de Leni Zumas. La romancière américaine a sorti au mois d’août son roman Les Heures rouges. Un roman d’anticipation puissant, qui imagine un retour en arrière des droits des femmes aux Etats-Unis. Rencontre avec une romancière féministe.

 

Une fiction au goût de réel

Leni Zumas est-elle une conteuse d’histoires ou une oracle? A l’ère de Trump et des restrictions d’accès à l’avortement aux Etats-Unis, le doute est permis. Dans son roman Les Heures rouges,  l’écrivaine imagine un monde où l’avortement vient d’être interdit. Nous sommes à Salem, une vraie ville de l’Oregon -à ne pas confondre avec celle du Massachusetts où eut lieu en 1697 le célèbre procès de femmes pour sorcellerie. Quatre femmes se retrouvent confrontées à une nouvelle configuration politique, qui limite leurs droits sur leurs corps. “Le roman n’est pas une dystopie. C’est une paratopie, c’est-à-dire, une réalité parallèle qui pourrait se produire très prochainement”, explique-t-elle avec amertume. “L’avortement est autorisé aux Etats-Unis. Mais on le tue à petit feu, décision politique après décision politique”, poursuit-elle. Dans les états du Sud ou les zones rurales, il peut d’ailleurs être impossible d’avorter. “Si on n’a pas beaucoup d’argent, qu’on doit faire 200 km, faire garder ses enfants et manquer le travail, on ne peut tout simplement pas avorter.”

 

Un parcours accidenté

La politique, on peut dire que Leni Zumas est tombée dedans lorsqu’elle était petite. Elle grandit à Washington D.C., “un endroit où l’on ne peut que s’éveiller à tout ce qui se passe dans le monde”. La ville regorge de diplomates et d’activistes, et les manifestations sont légion devant la Maison Blanche. Sa mère est écrivaine. “A la maison j’étais entourée de livres, on m’a beaucoup encouragée à lire”, explique-t-elle. On ne lui parle pas d’argent. Elle est libre de choisir ce qu’elle veut faire. Dès sept ans, elle écrit une petite histoire sur des poissons détectives. Elle aime l’écriture, mais c’est d’abord à la musique qu’elle se dédie. A l’université Brown, dans le Rhode Island, elle devient batteuse dans un groupe de punk-rock. Un univers sexiste, où chacun s’étonne qu’une fille joue de la batterie. “Le plus grand compliment que je pouvais recevoir, c’était que je jouais de la batterie comme un garçon”, raconte-t-elle avec amertume. Le temps de sa vingtaine, elle va de concert en concert. “Je vivais à New-York. Ma vie était très bordélique, je prenais beaucoup de drogues.” Elle perd peu à peu pied. “J’ai eu besoin de m’éloigner. Je suis allée dans le Massachusetts, pour faire une cure de désintox. J’ai arrêté l’alcool et la drogue. Ça a complètement bouleversé ma vie.” Au début des années 2000, elle retrouve les bancs de la fac et s’inscrit à un master d’écriture. En retrouvant la plume, Leni Zumas reconnecte aussi avec des parties d’elle-même. “Ecrire, c’est ce que je dois faire, ce que j’ai besoin de faire. C’est plus fort que la musique pour moi”, confie-t-elle.

 

J’enseigne à beaucoup d’étudiantes, qui ont 18-19 ans. Certaines sont conscientes de l’histoire des droits civiques, des combats féministes… mais d’autres ont l’impression que tout va bien et que la société est égalitaire.”

 

Une écriture cathartique

En même temps que l’université, c’est le temps des premières nouvelles dans des magazines. Petit à petit, elle se fait un nom. Puis, en 2012, elle publie son premier roman The Listeners, l’histoire d’une musicienne de punk rock à la carrière vacillante, dont la petite sœur est morte pendant l’enfance. Le roman est directement inspiré de sa vie et de celle de son père. “Lorsqu’il était petit, le frère de mon père a été tué par une balle perdue. Ils étaient tous les deux dans la chambre. La balle est tombé sur lui et l’a tué. Mon père est devenu le survivant, celui qui s’en veut.” La romancière aime travailler au coeur des traumatismes, des colères et des obsessions qui la traversent. Aujourd’hui devenue professeure d’écriture créative à l’université de Portland, elle s’intéresse à la façon dont les expériences vécues se transcendent dans la littérature. “Dans tout ce que j’écris, je veux explorer l’idée que le passé envahit toujours le présent. Cette idée de transmission, d’héritage, dépasse le champ personnel pour aller jusqu’au politique. “J’enseigne à beaucoup d’étudiantes, qui ont 18-19 ans. Certaines sont conscientes de l’histoire des droits civiques, des combats féministes… mais d’autres ont l’impression que tout va bien et que la société est égalitaire. Ce manque de conscience historique me semble très dangereux. Si on ne prend pas conscience des combats des gens avant nous, on ne peut pas réaliser à quel point ces acquis sont fragiles.”

 

Une résistance collective

Grande admiratrice de Virginia Woolf, la romancière mêle une réflexion à la fois intime et politique. Les Heures rouges est un récit polyphonique sur la menace de l’obscurantisme. Le Salem imaginaire qu’elle dépeint est sous le joug d’un gouvernement conservateur. L’avortement est interdit et l’adoption sur le point d’être limitée aux couples hétérosexuels mariés. Malgré les manifestations, et la désapprobation d’une partie du pays, les lois rétrogrades passent. Les personnages du roman se retrouvent confrontés au délitement de leurs droits. “Je voulais imaginer un univers où le système politique se transforme, et les personnages réalisent lentement qu’ils ne veulent pas être complices de ce système ou fuir les problèmes, qui les affectent, eux et les autres.” Le roman fait écho au contexte politique américain, où les droits des femmes sont menacés par des coupes budgétaires et des restrictions. “J’ai terminé ce livre en octobre 2017, juste avant la vague #Metoo. Mais depuis toujours, les femmes parlent, et se défendent. C’est juste qu’on les entend plus et que les médias leur donnent plus la parole aujourd’hui.” Dans Les Heures rouges, Leni Zumas ne cherche pas à “faire passer un message” au sens littéral. Mais elle se dit très inquiète de la situation actuelle. Je suis dégoûtée par les Etats-Unis. Je réfléchis même à m’installer en Europe”, confie-t-elle. “Dans l’Oregon où je vis, nous allons avoir un vote au mois de novembre, pour choisir si les cliniques ont le droit de dépenser l’argent de l’État pour réaliser des avortements.

 

Les heures rouges visuel

 

Dans le roman, la résistance s’incarne à travers le cheminement des personnages principaux, qui sont quatre femmes de générations différentes. Il y a Susan, la femme au foyer qui s’ennuie, Ro’ la quarantenaire célibataire qui veut un enfant, Mattie, l’adolescente qui se retrouve enceinte, et Gin, la sorcière qui fait peur à toute la ville. A chaque chapitre, le point de vue change, et le personnage est introduit avec une désignation stéréotypée: “la fille”, “l’épouse”, “la guérisseuse”. Pour Leni Zumas, “on enferme encore les femmes dans des rôles et des statuts” d’où il est compliqué de s’extraire. En faisant référence à la figure de la sorcière, centrale dans la mythologie féministe, elle donne également une dimension spirituelle à cette résistance. Isolée du reste de la ville, la sorcière vit dans les bois et concocte des recettes naturelles qui soulagent les maux gynécologiques des femmes. C’est elle qu’on vient consulter si on a des verrues sur le vagin, ou qu’on veut avorter. On lui intente à tort un procès en sorcellerie, parce que ses vêtements et son attitude transgressent les représentations de la féminité.

 

Ce que je cherche, c’est sortir de la vision essentialiste de l’expérience de la femme, basée sur ses capacités à reproduire.”

 

Maternité et féminisme

A travers Les Heures rouges, la romancière explore la façon dont on concilie un désir irrépressible d’enfant, avec ses convictions féministes. Dans Les Heures rouges deux personnages principaux, Ro’ et Mattie, s’opposent dans leur rapport à la grossesse. Comme pour matérialiser le spectre de choix et de désirs vis à vis de la maternité. “Lorsque j’ai commencé le livre en 2010, j’essayais d’avoir un enfant. Je luttais contre l’infertilité et je consultais de nombreux spécialistes”, raconte Leni Zumas. Un parcours éreintant, au cours duquel elle questionne son désir et sa motivation. “Ca m’a presque énervée de vouloir un enfant. Il y a tellement d’autres choses que je voulais faire et sur lesquelles je voulais réfléchir.”En même temps, elle questionne la pression sociale et le poids de l’environnement dans la construction de ce désir. Le personnage de l’épouse, Susan, est une femme au foyer classique, qui a abandonné ses études de droit pour élever ses enfants. Elle incarne de façon métaphorique la femme emprisonnée dans une illusion de bonheur conjugal, qui n’a pas fait d’enfant pour son propre épanouissement. “Ce que je cherche, c’est sortir de la vision essentialiste de l’expérience de la femme, basée sur ses capacités à reproduire. Ce n’est pas parce que notre corps a les capacités biologiques d’être enceinte qu’il doit nous dicter notre façon de vivre.

 

Casser les normes de la littérature

La romancière cherche également à interroger et décaler les normes littéraires. “Souvent, quand on décrit le roman d’une autrice, on parle d’un roman à l’échelle de la chambre à coucher, du privé, du particulier. Alors qu’un roman écrit par un homme acquiert facilement une dimension universelle.” Cet automne, elle animera ainsi un séminaire de création littéraire avec des œuvres écrites par des femmes et des hommes gays. “Si on me pose la question, j’expliquerai ma démarche. Et je poserai la question: combien d’hommes écrivains pensez-vous avoir lus? Tout l’enjeu d’aujourd’hui, c’est de laisser de la place aux femmes écrivaines. Et de prendre des décisions concrètes, de passer de la théorie à la pratique.” De la littérature à l’activisme, il n’y a qu’un pas.

Manon Walquan


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