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Cinéma

“Sous les jupes des filles”, pas féministe? le discours aberrant d’Audrey Dana et de ses actrices

Sous les jupes des filles, le premier long-métrage d’Audrey Dana, a le goût du féminisme, l’apparence du féminisme, mais n’est pas féministe, selon son auteure et ses actrices. Une aberration. 
© Luc Roux 2014 Fidélité Films – Wild Bunch – M6 Films
© Luc Roux 2014 Fidélité Films – Wild Bunch – M6 Films

© Luc Roux 2014 Fidélité Films – Wild Bunch – M6 Films


Mercredi 4 juin sort au cinéma Sous les jupes des filles, le premier long-métrage d’Audrey Dana en tant que réalisatrice. Avec cette comédie chorale, où elle se met en scène au côté d’un impressionnant casting d’actrices -Vanessa Paradis, Lætitia Casta, Isabelle Adjani, Sylvie Testud, Géraldine Nakache…-, Audrey Dana entend faire “un film de femmes pour les femmes”. Et surtout pas, selon ses dires, un film féministe. Pourquoi ce discours est une aberration.

Une réalisatrice pleine de contradictions

Comme elle le dit dans un entretien que lui consacre le magazine Elle cette semaine, Audrey Dana a eu l’idée du projet “lors d’une discussion à deux heures du matin avec d’autres actrices, au Festival de l’Alpe d’Huez. Nous n’avions vu que des comédies faites par des hommes et les femmes n’y étaient que des faire-valoir”, explique-t-elle. Vouloir donner aux femmes une place de premier plan dans une comédie, en partant du constat que personne ne l’a fait jusque-là, n’est-il pas un élan foncièrement féministe? On aurait pensé que si. Quelques lignes plus haut, quand la journaliste lui demande si son film, “c’est du militantisme”, Dana répond d’ailleurs sans détour :“Profondément, oui.” Mais du militantisme en faveur de quoi? Des castors lapons? Le mot “féminisme” n’étant jamais prononcé dans l’interview, comme s’il s’agissait d’un tabou, toutes les interprétations sont permises.

“Les féministes, on le rappelle, ne se battent pas contre les hommes, mais contre un système patriarcal qui les opprime, et qui opprime certains hommes au passage.”

S’il est compliqué de le constater à l’écrit, il est criant de voir à l’écran à quel point Audrey Dana semble mal à l’aise avec la notion de féminisme. Dans une interview accordée à Allociné, la jeune femme manie le terme comme si c’était de la dynamite: “Le problème, c’est que le mot féministe porte plein de choses. Souvent quand on dit ‘c’est une féministe’, on entend de la colère et un rejet des hommes.” Chère Audrey Dana, personne n’entend ça à part toi -sur ce coup-là, tu es un peu la Jeanne d’Arc de la misandrie. Les féministes, on le rappelle, ne se battent pas contre les hommes, mais contre un système patriarcal qui  les opprime, et qui opprime certains hommes au passage -pour en savoir plus, lire cet article fleuve sur le sujet. Heureusement, quelques secondes plus tard, Audrey Dana avoue: “Mais quand même, c’est féministe, parce que ça parle des femmes et puis ça parle aussi de la parité. Il y a un désir de parité très très fort.” Avant de conclure: “Ça dépend quel poids et quel sens on donne au mot ‘féminisme’.” Un poids trop lourd, visiblement.

Sous les jupes

 

Des actrices à côté de la plaque

Si Audrey Dana ne sait pas trop sur quel pied danser, les explications de ses actrices sont, quant à elles, tout à fait consternantes. La première à affirmer que Sous les jupes des filles est un très beau film de femmes sur les femmes, absolument pas féministe”, c’est Vanessa Paradis, dans cette vidéo. Elle lâche ça avec un tel aplomb, tout en dodelinant de la tête pour bien appuyer son propos, qu’on est vraiment curieuse, là encore, de savoir ce que ce mot maudit recouvre pour elle. Sans doute pense-t-elle que les féministes émasculent des bébés pandas. Tout comme son personnage dans le film -une PDG autoritaire au cœur sec-, castre symboliquement les hommes qui travaillent avec elle. Audrey Fleurot, elle aussi, y va de sa petite pensée constructive: “Ce serait plutôt un mode d’emploi pour les hommes, mais Audrey Dana l’a très bien dit, ce n’est pas du tout un film féministe.” Un mode d’emploi pour les hommes, donc. Ces gros nigauds qui n’y entravent que dalle au sexe opposé. En voilà une belle manière de les considérer, les hommes!

“On a envie de dire à Alice Belaïdi que malheureusement, en 2014, les revendications concernant la condition des femmes ne sont pas “absurdes”, non non.”

Pour finir avec cette brochette d’actrices -“brochette” étant pour une fois le terme approprié, tant on a envie de les bouffer-, décernons la palme de la langue de bois à Alice Belaïdi et Géraldine Nakache. La première explique qu’“on traite juste de femmes de différents âges et différents milieux sociaux (…) sans être dans une revendication un peu absurde”. On aimerait lui répondre qu’au cinéma, on ne peut pas juste traiter de femmes de différents âges et différents milieux sociaux, ni d’hommes en fait, sans réfléchir à ce que ces personnages disent de notre société. On a aussi envie de lui dire que malheureusement, en 2014, les revendications concernant la condition des femmes ne sont pas “absurdes”, non non. Mais on est trop occupées à essayer de comprendre ce qui a bien pu passer par la tête de Géraldine Nakache, qu’on tient pourtant habituellement, tout comme Alice Belaïdi, en grande sympathie. Avec ce qu’on lui souhaite être de la mauvaise foi patentée -à défaut d’être de la bêtise-, elle affirme ne s’être “même pas” posé la question du féminisme: “Pardon pour mes aînées qui se sont battues pour que je puisse porter des jupes et prendre la pilule, mais je n’y ai même pas pensé.”  Curieux, alors, de lire dans une autre interview pour Allociné, “J’ai rencontré Audrey Dana il y a quelques années (…) Elle m’a parlé très tôt de son projet de film autour des femmes. J’avoue que ça me faisait un peu peur, je ne me sens pas vraiment l’âme d’une chienne de garde…”. Outre l’amalgame crispant entre féminisme et Chiennes de garde, et la croyance un peu atterrante que le féminisme appartient au passé, c’est à se demander si toutes ces actrices n’auraient pas reçu un brief très clair au cours de la promotion: “N’avouez jamais, JAMAIS, même sous la torture, qu’il s’agit d’un film féministe: le terme n’est pas vendeur!”

 

Un plan marketing faussement moderne, vraiment archaïque

La promo du film a commencé il y a bien longtemps déjà. Le 8 mars, lors de la Journée de la femme, soit près de trois mois avant sa sortie en salles, un flash mob réunissant les 11 actrices du film était organisé au Trocadéro. La Journée de la femme a beau être souvent contestée, raillée ou boudée par les féministes, elle n’en est pas moins un héritage du mouvement, à forte charge symbolique. Lancer la promo d’un film ce jour-là, c’est, pour peu qu’on ait une once d’intégrité intellectuelle -et nous sommes convaincues qu’Audrey Dana en a-, inscrire ce film dans un certain cadre, celui de la revendication égalitaire et donc, du féminisme. Pourquoi nier cela? Par crainte que le terme ne détourne une partie du public des salles obscures? Mais quelle partie du public, au juste? La bonne vieille ménagère de moins de 50 ans? Son mari?

“Aux États-Unis, on l’a bien compris, et on fait même depuis peu du féminisme un argument marketing.”

C’est justement à notre génération -dont Audrey Dana, à 35 ans, fait partie-, de prouver à tout ce beau monde que le féminisme n’est pas un gros mot. Aux États-Unis, on l’a bien compris, et on fait même depuis peu du féminisme un argument marketing. Dans le sillage de Lena Dunham, qui incarne le summum du cool et se dit farouchement féministe, des personnalités mondiales, comme Beyoncé ou Pharrell Williams, brandissent désormais ce drapeau pour le meilleur et pour le pire. Et si leur “coming-out” ne fait pas forcément avancer les choses, il prouve au moins cela: la peur du mot “féminisme” est désormais une crainte d’un autre âge. 

Faustine Kopiejwski

Sous les jupes des filles, d’Audrey Dana. 1h56. En salles le 4 juin 2014. 


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