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Avec “Girls Rock”, Sophie Rosemont publie la bible des femmes dans le rock

Avec son livre Girls Rock, la journaliste Sophie Rosemont réécrit l’histoire du rock au féminin. Rencontre. 
© Patrice Normand
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Courtney Love, Patti Smith, PJ Harvey, Janis Joplin, Nico, Aretha Franklin, Tina Turner. Mais aussi Poly Styrene, Tobi Vail, Corin Tucker ou Ana Da Silva. Connues du grand public ou vénérées par les initié·e·s, jeunes ou vieilles, mortes ou vivantes: elles figurent toutes, ou presque, dans le Girls Rock de Sophie Rosemont. Cet ouvrage quasi encyclopédique, mais dont l’autrice revendique la subjectivité, est d’ailleurs, pour ainsi dire, la nouvelle bible des femmes dans le rock. 

Initié au lendemain de la rédaction d’un article pour le hors-série féministe réalisé par Cheek Magazine et Les Inrocks, cet ambitieux projet qui replace, avec une rigueur historique exemplaire, les femmes au cœur du récit rock, a d’abord été envisagé comme une réponse aux manquements des écrits préexistants. “Pour cet article, j’ai cherché une info à un moment donné sur l’une des artistes, et j’ai réalisé qu’elle était introuvable”, nous explique la journaliste. Après plus de 10 ans chez Rolling Stone, celle qui a recueilli des dizaines d’interviews d’artistes femmes s’est lancé le défi de combler ce vide. Résultat, près de 150 musiciennes sont mises à l’honneur dans Girls Rock, via des biographies synthétiques qui retracent leur carrière et mettent en avant leur contribution à la grande histoire du rock’n’roll. En marge de ce passage en revue méthodique, des musiciennes françaises contemporaines, comme Jeanne Added, Fishbach ou Jain, rendent hommage à leurs aînées dans des textes intimes, qui mettent en lumière la relation qu’elles entretiennent avec ces figures tutélaires. Préfacé par la géniale Shirley Manson, leadeuse engagée du groupe Garbage, Girls Rock s’impose comme un classique instantané. 

 

En 10 ans de carrière chez Rolling Stone, tu as rencontré beaucoup de musiciennes. Tu as l’impression qu’on te réservait les interviews de femmes pour la simple raison que tu en étais une?

Au début, je pense que c’était plutôt de l’ordre du hasard. Mais, comme je ressortais toujours enchantée de mes interviews, j’ai eu envie de continuer dans cette voie. Même si être une femme ne m’a pas empêchée d’interviewer Jimmy Page par exemple, c’est vrai que dans un magazine patrimonial comme Rolling Stone, les hommes d’un certain âge aiment peut-être s’entretenir avec des hommes d’un certain âge. (Rires.) Il y a donc sans doute un peu de ça… Mais tous les mecs du journal voulaient aussi faire Patti Smith, par exemple. Je n’ai d’ailleurs jamais réussi à la rencontrer pour Rolling Stone, j’ai dû attendre de le faire pour la version française de Mojo.  

Est-ce que les femmes, quand elles atteignent un certain âge ou un certain statut, comme c’est le cas pour Patti Smith, sont encore perçues comme des femmes? Est-ce que leur genre ne s’efface pas avec l’âge et la reconnaissance? 

En effet, peut-être qu’elles ne sont plus perçues comme un objet du désir. Même si le désir, pour moi, c’est surtout lié à la pop. Le rock’n’roll peut être sexuel bien sûr, mais tout ce qui est de l’ordre de la séduction, je ne le lie pas du tout à ce genre musical. 

Des Runaways à Amy Winehouse, les femmes qui constellent ton livre embrassent des genres très différents. Comment as-tu opéré ta sélection? Comment as-tu défini celles qui étaient “rock” et celles qui ne l’étaient pas?

Le choix a été très difficile et je n’ai pas pu évoquer toutes les artistes dont je voulais parler, même si l’épaisseur du livre a augmenté en cours de route. La guitare, et plus généralement l’électrique, était un critère au départ. Mais, dans ce cas-là, pourquoi ne pas mettre Charlotte Gainsbourg par exemple, qui a un côté hyper rock’n’roll et qu’en plus j’adore? Parce que pour moi, là où elle brille le plus, c’est dans l’electro-pop. À l’inverse, Amy Winehouse, qui a un côté très soul, même reggae, a quand même une approche rock, notamment dans la production de certaines chansons ou dans son amour pour la guitare. On me demande souvent pourquoi j’ai mis quelqu’un comme Véronique Sanson, alors que clairement elle a fait du rock, notamment avec l’album Vancouver. En gros, le choix a été très minutieux, mais aussi très subjectif. 

Aujourd’hui, c’est quand même moins un acte politique qu’avant d’être musicienne en solo.

Est-ce que l’attitude a joué pour certaines d’entre elles?

Oui, même si, lorsque tout résidait dans l’attitude et qu’il n’y avait rien dans la musique qui puisse rattacher l’artiste au rock’n’roll, je la mettais de côté.

Dans ton livre, tu as demandé à des jeunes artistes de la scène française d’écrire des textes en hommage à leurs aînées. Comment as-tu choisi ces nouvelles venues, c’est quoi être rock en 2019 et en France?

D’abord, je dois dire qu’à mon sens, la France n’est pas un grand territoire rock. C’est un grand territoire chanson et pop, mais ce n’est pas dans le rock qu’on s’en sort le mieux. Ces chanteuses françaises, j’ai eu l’idée de les intégrer parce qu’à chaque fois que je les interrogeais, elles me parlaient de leurs références, et que ces dernières étaient souvent rock, comme Patti Smith et PJ Harvey qui reviennent très souvent. Jain par exemple, qui est peut-être celle qui détonne le plus dans cet univers, je n’avais pas prévu de la mettre au départ. Mais, lors d’une interview, elle s’est mise à me parler de Janis Joplin avec une telle passion, que j’ai voulu l’inclure. Un cas comme celui-là prouve que l’influence de ces rockeuses dépasse largement la question du genre musical, du territoire et de l’époque.  

Les Françaises que tu a mises à contribution dans ton livre ont-elles une chance de marquer leur époque comme l’ont fait leurs aînées?

Je crois qu’il est impossible de les comparer. Les époques sont trop différentes. Aujourd’hui, c’est quand même moins un acte politique qu’avant d’être musicienne en solo. À l’époque d’une Nico ou d’une Marianne Faithfull, ça l’était. Maintenant, on a quand même compris qu’une femme n’était pas obligée de se marier, de faire des gosses et la popote pour exister, et que si elle choisissait de faire de la musique, ce n’était pas forcément une pute. Alors qu’il y a 30 ans, c’était encore très limite. C’était une prise de risques à tous points de vue: financier, émotionnel et en termes de réputation. 

Il y a eu une appropriation très claire du rock par les blanc·he·s.

Les femmes les plus punk finalement, est-ce qu’on les trouve pas aujourd’hui dans d’autres genres que le rock? Comme dans le rap par exemple?

Si, sans doute. Pour moi, Cardi B est une punk. Elle a un côté Wendy O. Williams, cette artiste qui était toujours presque à poil, avec des trucs sur les tétons, et qui brandissait des tronçonneuses sur les plateaux télé. Cet espèce d’excès total, qui a souvent été lié au rock’n’roll, on le retrouve en effet plutôt dans le rap en ce moment. 

Dans ton livre, la majorité des artistes sont blanches. Quelles sont les artistes noires marquantes dans le rock?

Il y en a quelques-unes, comme Sister Rosetta Tharpe, première femme à avoir joué de la guitare électrique, Tina Turner, Aretha Franklin, Skin de Skunk Anansie, Brittany Howard des Alabama Shakes ou Poly Styrene du groupe punk X-Ray Spex. À la fin du livre, je parle aussi de Bessie Smith, de Gladys Bentley ou de Big Mama Thornton, qui étaient toutes noires et qui jouaient du blues et du rock dans une Amérique ségrégationniste. Je trouve ça extraordinaire. Bessie Smith avait tout, le côté guitare, très bluesy, mais aussi l’attitude rock’n’roll: sur ce terrain-là, elle est indépassable. Et Gladys Bentley, qu’on connaît très peu, ne faisait pas de rock’n’roll à proprement parler, car le genre n’était pas encore né, mais elle était dans un cabaret, habillée en homme, elle s’est mariée avec une femme, blanche, et quand on l’écoute, il y a quand même quelque chose dans la voix. Elle serait née 20 ans plus tard, elle aurait été rockeuse, c’est sûr et certain. 

Comment expliques-tu que le rock féminin, alors que l’une de ses pionnières était l’afro-américaine Sister Rosetta Tharpe, soit devenu si blanc?

Même s’il s’est nourri du blues qui se nourrissait lui-même du negro spiritual et du gospel, eux-mêmes nourris de la musique africaine, il y a eu une appropriation très claire du rock par les blanc·he·s. On a d’ailleurs aussi bien appuyé sur le fait que Joan Baez avait des origines mexicaines, et Yoko Ono a beaucoup souffert du racisme. 

Il n’y a toujours pas assez de femmes sur les affiches de festivals.” 

Certaines femmes de ton livre rencontrent exactement les mêmes problèmes que des femmes lambda: elles sont victimes de violences, exploitées financièrement, invisibilisées dans leur travail… Qu’est-ce qui distingue une rockeuse d’une femmes comme toi et moi?

Rien, on est toutes des rockeuses! Être une femme, pour moi, c’est quand même mener une bataille au quotidien, à différents points de vue selon notre parcours et notre psyché. Qu’elle soit familiale, professionnelle ou sociale, on aura forcément une bataille à mener. Et, même s’il y a une prise de conscience depuis quelques années, c’est loin d’être gagné. 

Quelles femmes as-tu découvertes en écrivant ce livre?

Il y en a certaines dont je connaissais la musique, mais pas l’engagement. C’est par exemple le cas de k.d. lang: je la savais végétarienne, mais j’ignorais qu’elle avait été l’une des premières à faire son coming out en public. 

Quelles victoires les rockeuses ont-elles gagnées et que leur reste-t-il à conquérir?

Déjà, elles ont gagné le fait de pouvoir enregistrer toutes seules sans avoir un mec pour leur expliquer où brancher la guitare ou quel accord choisir. C’est vraiment une victoire liée particulièrement au rock, car, dans ce genre-là, la plupart des femmes écrivent elles-mêmes et ne sont pas seulement interprètes. Ce qu’il leur reste à obtenir, c’est une meilleure représentation: une fois encore, je trouve qu’il n’y a pas assez de femmes sur les affiches de festivals, par exemple. Elles sont très loin d’être mises en avant autant que les hommes. 

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski 


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