culture

Livre

Avec “Oh Simone”, Julia Korbik signe un portrait vibrant et joyeux de Simone de Beauvoir

La jeune autrice allemande Julia Korbik signe un ouvrage complet, érudit et très accessible sur cette pionnière du féminisme qu’est Simone de Beauvoir.
© Lars Mensel
© Lars Mensel

© Lars Mensel


La plupart des féministes ont un exemplaire du Deuxième sexe sur leurs étagères. Qu’il ait été lu cent fois, corné à toutes les pages, ou qu’il soit juste posé là comme le rappel d’un combat dont l’importance ne faiblit jamais. Pourtant, qui d’entre nous connaît vraiment Simone de Beauvoir? Sa relation avec Sartre, ses amitiés fortes, ses remises en question, les romans dans lesquels elle distillait sa puissante philosophie? Ses défauts, ses qualités, ses relations avec la jeune génération? 

Julia Korbik, elle, est incollable sur le sujet. Cette journaliste de 32 ans a rencontré “Simone”, comme elle l’appelle affectueusement dans le livre, au collège en travaillant sur Les Mouches de Jean-Paul Sartre pour un exposé. Sur l’une des photos qu’elle trouve, l’auteur est accompagné d’une femme. Il faudra encore attendre deux ans pour que Julia Korbik plonge complètement dans l’œuvre de la mystérieuse inconnue de la photographie: Simone de Beauvoir. “J’ai vu la couverture de son roman Les Mandarins dans une librairie, se souvient Julia Korbik. Sur l’édition allemande du livre figure une photo d’un groupe dans un café parisien, sur laquelle on voit notamment Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Étant très francophile, je trouvais cette image parfaite ”. Une amie lui offre le roman pour son 18ème anniversaire et met le feu aux poudres. Son obsession pour l’autrice du Deuxième sexe ne faiblira jamais.

Je me suis donné la permission d’écrire sur elle, même si je ne suis pas spécialisée en littérature.

Dans la filière franco-allemande que Julia fréquente à l’université de Lille, l’un des professeurs propose à la classe de faire un exposé autour de l’histoire de la littérature française. L’intégralité de la liste est composée d’hommes. Elle s’insurge et choisit de parler de Simone de Beauvoir. Cet exposé, qui lui vaut une excellente note, lui donne l’idée de lancer un blog autour de la vie de l’autrice. Le succès est immédiat. “Je me suis donné la permission d’écrire sur elle, même si je ne suis pas spécialisée en littérature, explique Julia Korbik. En 2017 paraît en Allemagne Oh, Simone! un ouvrage hybride qui mêle biographie et analyse avec une grande profondeur et une bonne dose de légèreté. Ce portrait complet et sans concession d’une femme admirable que Korbik aime assez pour être lucide sur ses défauts et ses manquements vient de paraître en France aux éditions La Ville Brûle dans une traduction de Julie Tirard. Interview.

 

Oh simone Julia Korbik couverture

 

En France, certain·e·s cultivent l’idée qu’il faut “séparer l’œuvre de l’artiste”. À l’inverse, ton livre mêle une analyse très complète de l’œuvre de Simone de Beauvoir tout en racontant sa vie personnelle. Pourquoi avoir voulu joindre les deux?

Dans le cas de Simone de Beauvoir, il est très difficile de séparer les deux! Ce qu’elle a écrit dans ses livres, elle l’a vraiment vécu et éprouvé. Son œuvre était très influencée par ce qu’elle vivait. Je voulais montrer que sa philosophie et son existentialisme ne se trouvent pas seulement dans ses livres mais traversent très concrètement sa vie.

Justement, qu’est-ce qui dans la manière dont elle a mené sa vie fait d’elle une figure féministe?

Aujourd’hui cela peut être difficile à comprendre, mais elle avait une manière très extrême de vivre sa vie! C’était très radical dans les années 20 de faire les choix qu’elle a faits: refuser le mariage, refuser d’avoir des enfants, prôner la liberté. D’autant qu’elle venait d’un milieu bourgeois. Elle a montré qu’on pouvait refuser les normes, sortir du modèle traditionnel et classique de la bourgeoisie.

Pourtant elle a caché certains aspects de sa vie, notamment le fait qu’elle a eu des relations amoureuses avec des femmes…

Oui, elle n’a jamais parlé de ça et elle a même probablement menti à sa biographe Deirdre Bair. Ses relations avec les femmes n’ont été dévoilées que dans les lettres à Sartre. Pour Simone de Beauvoir, la sexualité était très personnelle et bien sûr, il faut se rendre compte que le contexte historique était très différent. Cependant, elle a pu avoir des regrets d’avoir caché cette partie de sa vie. Dans une interview avec Alice Schwarzer pendant laquelle cette dernière lui demandait ce qu’elle changerait dans sa vie, Simone de Beauvoir a expliqué qu’elle aimerait parler de sa sexualité plus librement. Elle avait appris entre temps par les féministes des années 70 que le personnel était politique.

Simone de Beauvoir explique que les femmes ne sont pas un groupe homogène et cette idée est toujours importante.

L’un des clichés que tu démontes dans le livre est celui qui vise encore à faire de Simone de Beauvoir la “disciple” de Sartre. Pourquoi avoir voulu tordre le cou à ce cliché?

En Allemagne, le cliché que Sartre était le grand penseur subsiste. Alors que la situation était beaucoup plus compliquée que cela. Simone de Beauvoir ne se voyait pas comme une philosophe parce que pour l’être, à ses yeux, il fallait avoir inventé un grand système de pensée. Son rêve à elle était d’être écrivaine. Pour autant, Simone de Beauvoir avait des idées propres, elle a écrit des textes philosophiques passionnants et des textes importants sur la morale. Dans son esprit, il n’y avait pas vraiment de séparation stricte entre sa pensée et celle de Sartre. Ils formaient une équipe. C’est très sexiste de mettre l’homme en avant, de dire qu’il a inventé l’existentialisme seul. Elle avait vraiment ses idées à elle.

Dans ton livre, tu parles notamment du Deuxième sexe avec la volonté à la fois d’en avoir une lecture critique et de montrer qu’il est loin d’être aussi daté que l’on voudrait parfois le dire. Quelle est ta relation avec ce monument de la littérature féministe?

Le Deuxième sexe est un livre très important pour moi. Bien sûr, certains points de l’essai ne sont pas forcément utiles pour la discussion féministe aujourd’hui. Mais il y a quand même beaucoup de sujets sur lesquels ce qu’écrit Simone de Beauvoir est essentiel. Lorsque j’ai écrit Oh Simone!, Trump était en train d’être élu aux États-Unis. Je n’arrêtais pas de me demander pourquoi les femmes votaient pour un homme aussi sexiste que lui. Puis j’ai repensé à ce passage du Deuxième sexe où Simone de Beauvoir explique qu’il existe une solidarité des femmes d’une certaine classe sociale envers les hommes de cette même classe sociale. Elle explique que les femmes ne sont pas un groupe homogène et cette idée est toujours importante. Le deuxième tome du Deuxième sexe s’appelle L’expérience vécue. Simone de Beauvoir y fait témoigner de nombreuses femmes, elle donne à entendre leurs expériences. Dans la revue Les Temps modernes, elle avait aussi une rubrique pour parler du sexisme ordinaire. Quand mon livre est sorti, les médias allemands étaient fascinés par le fait que c’était un peu #MeToo avant l’heure! Elle a vraiment compris qu’il était essentiel de faire parler les femmes de leurs expériences.

On pense toujours à Simone de Beauvoir comme étant une grande féministe mais elle avait déjà 40 ans lorsqu’elle a réfléchi au sujet.

Le féminisme n’était pas un acquis pour Simone de Beauvoir puisqu’elle a, comme tu le montres, souvent été traitée “comme un homme”. Comment a-t-elle eu cette révélation?

Disons qu’elle n’a pas été traitée comme une femme, mais qu’elle n’a pas non plus été traitée comme un homme. Comme elle avait décidé de ne pas avoir d’enfants, de ne pas se marier, elle était une femme libre et vivait un peu différemment de ses amies, elle n’avait pas les mêmes contraintes. On pense toujours à Simone de Beauvoir comme étant une grande féministe mais elle avait déjà 40 ans lorsqu’elle a réfléchi au sujet. Au moment où elle a songé à écrire ses mémoires, elle a expliqué à Jean-Paul Sartre qu’elle voulait commencer par la question d’être née femme. Pour elle, cela ne prendrait pas beaucoup de temps puisque ce n’était pas très important. Jean-Paul Sartre lui a pourtant fait remarquer que son expérience était différente. À ce moment-là, elle s’est vraiment posé la question et elle a décidé d’abandonner ce projet de ses mémoires pour écrire un grand essai sur les femmes. 

Elle est arrivée tard à la question du féminisme mais elle n’a jamais arrêté d’écouter les femmes plus jeunes qu’elle ni de s’intéresser à leurs combats…

Oui et c’est ce que j’adore chez elle! Elle a fait des erreurs, elle n’était pas parfaite, elle avait des privilèges, mais elle s’est toujours intéressée aux jeunes, aux idées nouvelles. Elle était très ouverte sur le féminisme et ne pensait pas du tout que Le Deuxième sexe était une pensée définitive, que le travail était terminé ou figé. Elle voulait que les femmes prennent ce livre, en discutent, développent des idées et elle était prête à donner ce qu’elle pouvait à ce mouvement sans s’ériger en modèle. Je trouve cette manière de faire très inspirante et ça me donne envie d’écouter ce que les féministes plus âgées ont à nous dire. Les méthodes ont changé, oui, mais les sujets sont toujours les mêmes!

Simone de Beauvoir m’a montré qu’il faut prendre son destin en main et qu’il ne faut pas hésiter à remettre en question les règles et les normes.

Au-delà du Deuxième sexe, tu montres que le féminisme traverse toute l’œuvre de Simone de Beauvoir. Quel livre conseillerais-tu pour se lancer?

Sans hésiter les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958). Elle raconte la manière dont elle est partie à la recherche d’elle-même, son cheminement pour devenir une femme libre. C’est très beau et très inspirant.

Le sous-titre de ton essai est Penser, aimer, lutter et rire avec Simone de Beauvoir. Comment s’inspirer d’elle au quotidien?

Cette femme était bien plus que la compagne de Sartre. Une vraie philosophe avec une pensée, des réflexions, des questionnements très actuels. Elle s’est battue pour sa liberté, elle était très indépendante. Au quotidien, elle m’a montré qu’il faut prendre son destin en main et qu’il ne faut pas hésiter à remettre en question les règles et les normes. C’est un peu la leçon du livre à mes yeux! 

Propos recueillis par Pauline Le Gall 


1. Mel C n'est plus Sporty Spice mais n'a rien perdu de son girl power

Plus de 20 ans après ses débuts, Mel C alias Sporty Spice des Spice Girls sort un album synth-pop qui célèbre le fait d’être pleinement soi-même. Rencontre par écrans interposés, covid oblige.
© Lars Mensel - Cheek Magazine
© Lars Mensel

5. 3 bonnes raisons d’aller voir “Adolescentes”

Pour son nouveau documentaire, Sébastien Lifshitz a filmé le quotidien d’Anaïs et Emma de leurs 13 à 18 ans. Il en a tiré un bouleversant témoignage sur les transformations que traversent les jeunes filles d’aujourd’hui à l’aube de l’âge adulte. On vous donne trois bonnes raisons d’aller le voir.
© Lars Mensel - Cheek Magazine
© Lars Mensel