culture

Afroféminisme

Maboula Soumahoro, l'Afropéenne qui célèbre au quotidien la diaspora africaine

À l’occasion du festival Massilia Afropéa organisé à Marseille, nous avons discuté féminisme, diversité dans les arts et Beyoncé-Jay Z avec Maboula Soumahoro, professeure et fondatrice de l’association Black History Month.
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Existe-t-il des points communs entre les travaux d’artistes issus du continent rouge? Quels sont-ils? Comment l’écriture dramatique est-elle traversée par l’expérience africaine ou afrodescendante?” C’est pour répondre à ces questions que Maboula Soumahoro,  chercheuse en French Diaspories Studies, professeure en littérature africaine à l’université de Tours ainsi qu’à Sciences Po, était à l’affiche du festival Massilia Afropéa dimanche 24 juin dernier, à Marseille. Le but de l’événement: organiser autour de la culture afropéenne et pendant cinq jours, à la cité de la Savine et à la Friche de la Belle de Mai, des performances diverses, des ateliers “Estime de soi”, “SOS Boucles”, ou encore des conférences et concerts. Afropéen·ne: voici le néologisme, résultant de la contraction d’“africain” et “européen”, qui désigne les individus noirs nés ou ayant grandi en Europe, concept autour duquel s’organisent donc les festivités, gérées d’une main de maître par la metteure en scène Eva Doumbia.

C’est dans ce cadre que Maboula Soumahoro jongle avec une facilité impressionnante entre l’anglais et le français, pour interroger des dramaturges d’Afrique anglophone, africains-américains et français sur leurs expériences. Rien d’étonnant pour cette Franco-Ivoirienne qui, après avoir grandi en France, a poursuivi ses études à l’université de Columbia à New York. Plus que la maîtrise de la langue, son séjour Outre-Atlantique lui a permis de se reconnaître enfin dans la lutte féministe. “J’avais l’impression que le féminisme ne me concernait pas parce que je ne voyais pas de femmes qui me ressemblaient physiquement dans les associations ou qui menaient des combats qui me touchaient”, explique l’universitaire de 42 ans. Là-bas, grâce à certaines rencontres et parce que je me suis intéressée aux questions de genre et de race, j’ai compris que ma vie était conditionnée par mon identité sexuelle. Je suis une femme et il m’arrive des choses de femme.” Féministe, cette spécialiste en études états-uniennes et afro-américaines, s’illustre également à son retour en France par son engagement dans la lutte pour mettre en avant la culture héritée de la diaspora africaine et fonde, en 2013, l’association Black History Month en s’inspirant du modèle américain. 

“Le qualificatif “afropéen·ne” sert à désigner des individus qu’en France, nous n’avons pas l’habitude de nommer”

Quelques minutes après avoir animé la rencontre Écrire le théâtre à partir de l’expérience noire et avant d’assister à la performance de Rébecca Chaillon, Carte noire nommée désir, Maboula Soumahoro a pris une pause dans son programme chargé pour discuter avec nous. Rencontre.

La notion d’“afropéanité” est au cœur du festival Massilia Afropea. En quoi l’utilisation de ce terme te semble-t-elle importante?

Le qualificatif “afropéen·ne” est un mot de plus en plus populaire qui sert à désigner des individus qu’en France, nous n’avons pas l’habitude de nommer. Il me semble essentiel de parler de ces citoyens français à la peau noire, qui forment une population très visible physiquement, qui travaillent, se logent, se font soigner, consomment, mais demeurent complètement invisibles socialement, économiquement et politiquement. 

Les États-Unis rencontrent-ils le même problème selon toi?

Non, c’est très différent. Qu’il s’agisse du domaine politique, social ou légal, les populations ont très rapidement été désignées par leur appartenance à un groupe racial. C’est de cette façon qu’ont été établies les règles qui définissaient qui pouvait voter, être propriétaire terrien, qui était esclave… Aux États-Unis, on a également une logique de recensement qui repose sur l’idée que les individus s’identifient comme noirs, blancs, amérindiens, asiatiques ou encore latinos. Leur ethnicité et leur race sont nommées.

Tu es professeure à Sciences Po. D’après toi, quelle vision ont aujourd’hui les jeunes de l’afroféminisme?

Là aussi, on parle d’un terme plutôt très récent. Même si des collectifs de femmes noires ou immigrées ont existé par le passé, comme la Coordination des femmes noires, fondée en 1976, on assiste aujourd’hui à l’émergence d’une nouvelle génération de féministes qui se définissent comme afroféministes ou féministes décoloniales. Cette approche intersectionnelle, tout comme le fait de mettre sur la table la question raciale, est très populaire chez les 18-25 ans à qui j’ai l’habitude de m’adresser.

En quoi consiste l’association Black History Month et les Journées Africana que tu as mises en place?

Black History Month est une association que j’ai créée en 2013 en France, en m’inspirant de la célébration qui a lieu tous les mois de février aux États-Unis depuis les années 20 -même si le concept a connu quelques transformations. L’idée est de remettre à l’honneur l’histoire afro-américaine et ses grandes figures. Avec Black History Month en France, nous avons voulu rendre hommage à la culture issue de la diaspora africaine et à celles et ceux qui en sont les ambassadeurs. Et pour importer ces célébrations dans l’espace français, nous organisons les Journées Africana. Elles ont lieu autour du 10 mai, pour célébrer la loi Taubira-Delannon (Ndlr: loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité). Nous mettons en place des tables rondes, des projections, des concerts et des discours. Elles n’ont pas lieu chaque année, mais en fonction de nos disponibilités, financements, et des lieux qui sont prêts à nous ouvrir leurs portes sans dénaturer nos programmes. 

“On se comporte comme si toute cette histoire coloniale et esclavagiste n’avait pas eu lieu en France”

Le Black History Month est très populaire aux États-Unis, comment expliquer son absence en France jusqu’à la fondation de ton association?

En France, nous avons une grande fascination, presque un fétichisme pour tout ce qui a trait à la culture et à l’histoire afro-américaine. Lorsque nous parlons de race et des noirs qui ont été lynchés, c’est à travers le prisme des États-Unis, pour évoquer par exemple l’exploitation dans les champs de coton. On se comporte comme si toute cette histoire coloniale et esclavagiste n’avait pas eu lieu chez nous. Importer le Black History Month dans l’Hexagone demandera du temps, on le sait. Pour aborder ce type de sujets, il faut d’abord réussir à lever les soupçons de communautarisme. C’est un travail de longue haleine, mais il n’y a pas le feu. Les projets se multiplient dans les villes d’Europe et c’est encourageant. Un Black History Month a même été organisé cette année à Bordeaux. Petit à petit, ces graines vont germer.

Que t’a inspiré la parution en mai dernier de Noire n’est pas mon métier, ouvrage dans lequel 16 actrices noires dénoncent le racisme du monde du cinéma et du théâtre?

Cette initiative est la bienvenue. D’autant plus qu’elle a bénéficié d’une importante couverture médiatique. Mais j’aimerais qu’on mette l’accent sur l’âge des actrices du projet. Elles ont la quarantaine, la cinquantaine, voire la soixantaine. Elles ont dû attendre d’avoir cet âge et d’atteindre une certaine notoriété pour que leur message soit audible. Ça fait de la peine.

Comment expliques-tu la situation des comédien·ne·s noir·e·s mise en lumière dans ce livre?

C’est tout simplement du racisme. On a décidé que ne pas avoir la peau blanche cantonnait à certains espaces, certaines classes sociales, à une certaine pauvreté. La couleur de peau conditionne encore aujourd’hui beaucoup de choses. C’est réel.

“L’affirmative action n’est pas une faveur ou une forme de charité”

Envisages-tu la discrimination positive comme une solution intéressante?

Ce terme me dérange. En tant qu’angliciste, je trouve qu’on l’a très mal traduit de l’expression anglaise “affirmative action”. Une discrimination ne peut pas être positive. C’est un oxymore. À l’origine de l’affirmative action, il y a plusieurs étapes. Il faut constater une discrimination, reconnaître les torts commis et endurés par certains groupes et les réparer en faisant bénéficier de manière prioritaire une population de certaines actions. Bien sûr, je trouve que c’est une bonne chose, mais il faut que ce soit fait correctement. L’affirmative action n’est pas une faveur ou une forme de charité, comme on l’envisage trop souvent en France. C’est essayer de rétablir l’équilibre et embrasser une certaine idée de la justice. 

Tu n’as pas pu passer à côté du clip de Beyoncé et Jay Z, tourné au Louvre. Qu’en as-tu pensé?

Le message politique est très fort! Quand on décide de faire un clip au Louvre, de privatiser le musée, on annonce qu’on a de l’argent. Le fait que ce power couple, comme disent les Américains, laisse entendre qu’il a la puissance d’utiliser cet espace est déjà un message en soi. Le Louvre a une grande symbolique, c’est un des temples de la culture occidentale, un symbole de sophistication et de raffinement. Ces deux artistes viennent de la musique pop et du rap, deux mondes considérés comme des sous-cultures, et ils pénètrent avec fierté cet endroit qui représente la haute culture. 

“Leur vidéo est une manière de relire l’histoire”

Les œuvres filmées ne sont pas choisies au hasard non plus. Concernant la Joconde, ils lui tournent le dos pendant presque toute la vidéo. Ils n’acceptent de jeter un œil au tableau, considéré comme un chef d’œuvre, qu’après avoir conversé avec toute cette tradition artistique occidentale et exposé leurs propos. On peut y voir une critique de la Renaissance, l’époque à laquelle le tableau a été peint. Période des grandes découvertes, mais aussi de la colonisation et de l’esclavage. Sur un autre tableau, on reconnaît Napoléon, considéré pour beaucoup comme un grand conquérant. On oublie souvent qu’il est aussi celui qui a rétabli l’esclavage dans les colonies françaises, alors qu’il avait été aboli à la Révolution française. Leur vidéo est une manière de relire l’histoire.

Propos recueillis par Margot Cherrid


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