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Avec “Marx et la poupée”, Maryam Madjidi raconte son douloureux parcours pour devenir française

Marx et la poupée, de Maryam Madjidi, vient d’être auréolé du Prix Goncourt du premier roman. L’occasion de rencontrer son auteure. 
© Grégory Augendre-Cambon
© Grégory Augendre-Cambon

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Née à Téhéran en 1980, fille de militants communistes qui ont fui la révolution islamique iranienne, Maryam Madjidi est arrivée en France à l’âge de 6 ans. Elle raconte cet exil et son douloureux parcours pour devenir française dans le formidable Marx et la poupée, récompensé le 3 mai dernier par le Prix Goncourt du premier roman. L’occasion de revenir avec elle sur la situation actuelle des étrangers en France, sur la langue comme vecteur de réconciliation entre les cultures, mais aussi d’évoquer son identité de femme et d’écrivain, voix venue d’ailleurs issue de la nouvelle génération.

 

Ton roman relate ta difficile intégration en France à travers une série de naissances symboliques. Écrire était l’aboutissement de ce processus?

Je n’aime pas le mot “intégration”, ni celui d’“assimilation” car ils impliquent que l’on fasse entrer de force quelqu’un dans un groupe. Dans le livre, je parle d’ailleurs de l’intégration comme d’une entreprise de nettoyage au terme de laquelle on est contraint d’oublier totalement le pays d’où on vient. Je préfère la notion d’accueil. Et comme il le fut pour moi, l’accueil réservé aux étrangers reste difficile, voire dramatique, comme en témoigne la situation actuelle des migrants. Marx et la poupée est le récit de cet accueil et de la lente gestation par laquelle je suis devenue française.

La charia en vigueur en Iran est la pire insulte faite aux femmes.

L’ensemble du roman oscille constamment entre ces deux questions: “Comment être française?” et “comment rester persane?” 

Contrairement à ce qu’exige la notion d’intégration, on ne peut pas devenir quelqu’un, se construire en effaçant tout ce que l’on a été et la culture qui a été la nôtre. Ce nouveau pays, il faut l’accueillir autant qu’il nous accueille et la grande question est “comment devenir autre tout en restant soi même?”. Pour moi, la solution a résidé dans l’apprentissage du français, puis dans l’écriture. J’ai pu devenir française sans renier ma culture persane en digérant la langue, puis en l’enfantant.

Les Français d’origine étrangère de notre génération ont-ils une façon particulière d’appréhender leur double identité?

Je constate, chez les gens de ma génération, des attitudes assez extrêmes et opposées. Soit on se tourne radicalement vers une ancienne patrie fantasmée dont on ne connaît souvent ni la langue ni la culture. Un fantasme qui passe aussi souvent par une pratique religieuse assidue. Soit on se coupe totalement de la culture des parents. La tendance réconciliatrice que j’incarne est surtout présente chez les artistes, où l’on met des mots, de la musique ou de la peinture sur l’exil et le processus d’accueil, ce qui permet de le sublimer et de dépasser les contradictions.

 

Maryam Madjidi © Gregory Augendre Cambon

© Grégory Augendre-Cambon

La rupture totale avec les racines était aussi souvent le choix de la génération de tes parents, qui pensaient ainsi “s’intégrer” plus facilement.

Oui et c’est ce que fait mon père lorsque nous le rejoignons en France, et qu’il nous oblige par exemple et de manière assez comique à manger des croissants et fromages locaux sous prétexte que nous sommes désormais en France et qu’il faut à ce titre nous comporter comme des Français. Au delà de l’anecdote, je suis persuadée que lorsqu’on oublie ses origines, on ne peut pas être pleinement soi-même et aller bien par la suite.

Avant de s’exiler à Paris, tes parents, militants communistes, se sont battus en Iran pour que les femmes puissent avoir des droits et qu’elles soient libres. Que signifie aujourd’hui ce combat pour toi?

Il doit être celui de toute femme, d’où qu’elle vienne et où qu’elle vive. Comme le rappelait déjà Simone de Beauvoir, il faut rester particulièrement vigilant sur la question, car le moindre changement politique ou sociétal peut faire vaciller les acquis. Sur un plan personnel, j’y suis évidemment sensible puisque je viens d’un pays où les droits des femmes sont totalement bafoués. La charia en vigueur en Iran est la pire insulte faite aux femmes.

Les origines sont un refuge puissant.

Pourtant, quand tu retournes à Téhéran en 2003, tu retrouves ta famille, ta culture, tu tombes amoureuse d’un Iranien…On te sent à deux doigts de renoncer à cette liberté…

Lors de ce voyage, j’ai magnifié l’Iran. Je renouais avec ma famille, ma patrie, je voyais partout dans la rue des femmes qui me ressemblaient. Le paysage politique, économique, social, tout était flouté. À ce moment-là, grisée par ce retour aux sources, j’aurais pu, en effet, décider de rester en Iran, d’accepter la toute-puissance masculine, voire même adopter le port du voile. Ma mère et ma grand-mère m’ont ramenée à la raison en me rappelant tout ce que mes parents avaient sacrifié, entres autres, pour que je sois une femme libre. Je ne pouvais pas nier cette nouvelle vie que j’avais reçue. Mais c’est grâce à cette expérience que j’ai pu comprendre que des jeunes femmes puissent par exemple porter le voile en France. Les origines sont un refuge puissant.

Tu viens d’obtenir le Prix Goncourt du premier roman. Que signifie cette récompense pour la jeune femme d’origine étrangère que tu es?

C’est un choix audacieux de la part de l’Académie à plusieurs titres. D’abord parce qu’il distingue une petite maison d’édition, Le Nouvel Attila, là où ce sont d’ordinaire les grands éditeurs qui sont récompensés. Ensuite, parce que je suis française née à Téhéran et que j’écris sur le thème de l’exil. C’est donc une reconnaissance littéraire mais aussi symbolique. J’ai été accueillie ici la première fois en 1986 et grâce à ce prix, je le suis de nouveau en 2017. De terre d’accueil, la France est devenue une patrie littéraire et ce livre en est le témoignage. Après le Prix Goncourt attribué cet automne à Leïla Slimani (Ndlr: née en 1981 au Maroc) pour Chanson douce, l’Académie a mis en lumière deux voix jeunes et venues d’ailleurs.

Propos recueillis par Virginia Bart

Maryam Madjidi donnera une lecture d’extraits de Marx et la poupée les 14 et 15 mai à Paris dans le cadre du festival Partir, consacré au thème de l’exil.

 


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