culture

Littérature

Miss Book, la chaîne YouTube qui dépoussière la littérature

Avec l’émission Miss Book, Nawal Stouli et son équipe opèrent la rencontre entre les codes de l’humour sur YouTube et la littérature.
Nawal Stouli incarnant l'un des personnages de “MissBook”
Nawal Stouli incarnant l'un des personnages de “MissBook”

Nawal Stouli incarnant l'un des personnages de “MissBook”


Lancée en janvier 2015, la chaîne YouTube de Miss Book compte quelque 20 000 abonnés. Cette émission littéraire résolument pop, écrite comme une vraie Websérie avec son scénario et sa galerie de personnages, a l’ambition de pimper le format des booktubes traditionnels. “Sur Youtube, il n’y a pas que l’écriture face caméra, il y a aussi celle de Norman et de tous les humoristes”, explique Nawal Stouli, créatrice de Miss Book. “J’avais envie de mêler la littérature avec cette écriture très jump-cuttée, travaillée, loin de l’impro”, précise-t-elle.

 

 

Cette trentenaire, responsable du pôle digital dans une société de production, invente depuis le début de sa carrière des émissions pour les boîtes dans lesquelles elle bosse. Mais Miss Book est son propre projet, et elle le développe de manière totalement indépendante. Un dimanche par mois, Nawal Stouli se réunit avec son équipe -trois filles et un garçon, qui font tous ça en plus de leur job-, pour tourner les épisodes de la série. Il y a Émilie David, une passionnée de littérature qui fait office de présentatrice, Martin Besnard, qui s’occupe du cadre et de la lumière, et Charlotte Robb, qui réalise. C’est avec cette dernière, ancienne stagiaire dans la boîte où travaille Nawal, que tout a commencé.

À l’époque, Nawal partage son bureau avec une auteure en passe de publier son deuxième roman dans une grande maison d’édition. “Elle attendait ça fébrilement, comme on attend une naissance, et j’ai été très étonnée de l’accompagnement que l’éditeur a fourni sur son livre. Il n’y a eu aucun travail sur les réseaux sociaux par exemple, et pas mal d’absurdités dans la façon de communiquer”, se souvient-elle. Nawal Stouli décide alors de se pencher sur la question de la communication numérique en littérature, visionne des vidéos sur YouTube, ne se reconnaît pas dans cette dominante de filles qui parlent de littérature young adult face caméra. Elle soumet son idée à Charlotte Robb, qui vient de terminer des études en réalisation, et elles développent ensemble le projet.

J’aimerais pouvoir dire aux jeunes qui voient la lecture comme une souffrance que je suis aussi passée par là.

Début 2015, la première vidéo de Miss Book est mise en ligne et récolte d’emblée 1500 vues. Un chiffre honorable pour une émission qui sort de nulle part, et que ses auteures ont balancée là sans vraiment savoir ce que la tentative allait donner. Depuis, quelques YouTubeurs influents s’en sont mêlés et ont parlé d’elles, comme Ginger Force qui fut la première à les relayer, ou Doc Seven qui leur a permis, début 2016, de faire exploser leur nombre d’abonnés. Sans parler d’EnjoyPhoenix qui a, elle aussi, mis en avant Miss Book lors d’une rencontre orchestrée par YouTube. Bref, le programme est sur la bonne voie et on a voulu en parler plus longuement avec son instigatrice.

 

Outre la mauvaise expérience de ta collègue de bureau qui a sorti son roman, qu’est-ce qui t’a donné envie de t’intéresser au livre?

J’ai toujours entendu dire que les jeunes ne lisaient pas et, en effet, j’ai vu passer pas mal de candidats de téléréalité qui n’avaient sans doute pas beaucoup lu dans leur vie. Moi-même, j’ai eu un rapport compliqué à la lecture quand j’étais plus jeune, je ne suis pas du tout de celles qui dévorent des livres au fond de leur lit depuis l’âge de cinq ans. Aujourd’hui, je lis beaucoup et ça m’apporte plein de choses, alors j’aimerais pouvoir dire aux jeunes qui voient la lecture comme une souffrance que je suis aussi passée par là et qu’en fait, la lecture, c’est vraiment cool.

Quel est le profil de la booktubeuse type?

La booktubeuse type a entre 18 et 25 ans. La plupart parlent de littérature young adult, même si ce n’est pas le cas de toutes. Myriam, dans son émission Un Jour. Un livre., fait par exemple du roman historique, et Audrey, qui fait Le Souffle des mots, parle un peu de tout. Nous, on parle aussi bien de L’Étranger et de Harry Potter que de Modiano. On fait un grand écart qu’elles font peut-être moins.

 

 

Les booktubeuses ne sont-elles que des femmes?

À quelques exceptions près, oui. La Brigade du livre par exemple, est portée par un mec, il y a aussi Misterkev et quelques autres. C’est triste à dire, mais il y a clairement quelque chose de culturellement féminin dans la lecture: d’ailleurs, si tu regardes le marché du livre, il est dominé par les femmes en termes de consommation. La spécificité de la communauté Miss Book, c’est d’afficher plutôt un rapport de 50/50. Elle a même été plus masculine à un moment, car Doc Seven nous a généré beaucoup de fans mecs. Et puis, malheureusement, beaucoup de garçons sont aussi là parce qu’Émilie est en jupe. On a d’ailleurs quelques commentaires dont je me serais bien passée… En fait, en mettant une comédienne en jupe devant la caméra, on touche tout de suite à plein de problèmes de société.

C’est-à-dire?

En dehors des YouTubeuses beauté ou livre et de trois grosses YouTubeuses, il y a moins de filles sur YouTube. En humour et en jeux vidéo par exemple, on est minoritaires. Ça reflète la société. Récemment, j’ai fait une conférence avec le YouTubeur e-penser, qui fait de la vulgarisation scientifique, et il expliquait que si une fille avait choisi le même concept que lui, commencé au même moment que lui et avait suivi les mêmes bonnes pratiques que lui, elle aurait beaucoup moins de fans que lui aujourd’hui. Parce que les filles, on ne les croit pas.

J’ai eu un vrai coup de cœur pour EnjoyPhoenix. Du haut de ses vingt et un ans, elle gère un véritable empire.

EnjoyPhoenix vous a assuré un bon coup de promo en parlant de vous il y a quelques semaines. Comment le lien entre vous s’est-il fait?

YouTube possède un studio, le YouTube Space, dans lequel sont organisés des ateliers et des conférences, et où des YouTubeurs influents sont conviés. Quand tu as une chaîne, tu peux t’inscrire et assister à ces petits événements, qui rassemblent une quinzaine de personnes. J’y suis allée quand EnjoyPhoenix est venue, pour écouter quelqu’un qui ne faisait pas du tout la même chose que moi, pour vivre une expérience complètement différente. Et en fait, j’ai eu un vrai coup de cœur pour cette nana, que j’ai pu rencontrer juste après la conférence. Du haut de ses 21 ans, elle gère un véritable empire, elle travaille énormément et a mis au point une organisation de dingue. On aime ou pas, mais je la respecterai toujours pour son travail.

Les derniers coups de cœur de Miss Book?

J’ai adoré le dernier Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie. J’étais un peu déçue par la fin, mais je l’ai dévoré. Le prochain livre dont nous allons parler, c’est Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, de Harper Lee, que j’ai beaucoup aimé aussi. Et puis en BD, nous avons traité dans Miss Book du Chant des runes, de Sylvain Runberg et Jean-Charles Poupard, dont l’héroïne est une femme. 

 

 

Est-ce que tu lis en version papier?

Non, j’ai arrêté l’été dernier. Je suis partie en vacances pendant près d’un mois, et je me suis retrouvée à vouloir prendre 12 livres. Je me suis demandé comment j’allais faire pour mettre tout ça dans ma valise, et j’en ai conclu que c’était le moment de passer à la liseuse. Il faut savoir que ma mère, qui est beaucoup plus âgée que nous, est passée à la liseuse il y a cinq ans, et qu’elle trouve ça formidable. Les premiers jours, j’étais un peu sceptique, j’avais l’impression qu’elle ne fonctionnait pas bien et puis, finalement, je ne l’ai pas lâchée des vacances.

Le monde de l’édition a-t-il besoin d’être dépoussiéré?

Oh oui! Je connaissais plutôt le monde de la musique au départ, car j’ai managé un groupe par le passé, mais quand j’ai découvert le milieu de l’édition, j’ai vraiment été surprise par leur retard. Pour moi, le livre est en train de vivre ce que la musique a vécu, mais au lieu de tirer des leçons de leurs prédécesseurs, ils attendent de se prendre le mur. Les éditeurs ne font aucun effort: les livres numériques à 15 euros, c’est un scandale! Sur Internet, on commence à trouver des PDF de tout, donc dès que le piratage va se développer, ils vont être acculés au changement. La nouvelle génération lit sur son téléphone et sa tablette, mais le secteur continue de fermer les yeux. Je ne comprends pas pourquoi, sur ma liseuse, je ne peux pas avoir un abonnement illimité à 15 euros par mois. Allô les éditeurs, quoi!

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski


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