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Mona Chollet: “La chasse aux sorcières, c’est un moment où se cristallise complètement la misogynie”

Quel rapport entre la mégère, la célibataire endurcie et la femme sans enfant? Elles ne sont pas tout à fait ce qu’on croit, nous explique Mona Chollet dans son dernier ouvrage, à paraître le 13 septembre. Et pour les comprendre, rien de mieux que d’aller faire un tour du côté des chasses aux sorcières en Europe.
© Mathieu Zazzo
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Pas de grimoire ni de chaudron magique au sommaire du dernier livre de Mona Chollet (déjà autrice des excellents Beauté fatale et Chez soi). Il y est plutôt question de cheveux blancs, de non-désir d’enfant, de célibat et autres thèmes chers à la journaliste du Monde diplomatique. Égrenant ses cartouches à rythme régulier sur Twitter ou encore sur son blog La Méridienne, elle livre ici, avec Sorcières, la puissance invaincue des femmes, un remarquable tir groupé sur la féminité socialement réprouvée.

Les femmes “monstrueuses” d’aujourd’hui ne sont autres que les héritières des “sorcières” d’hier, nous explique Mona Chollet. Celles qui, par dizaines de milliers, furent traquées et exterminées en Europe dans les chasses aux sorcières, à la Renaissance. Remonter jusqu’à cet épisode historique, trop souvent passé sous silence, permet à l’autrice d’établir une filiation dans l’hostilité que suscitent les femmes qui ne font pas ce qui est attendu d’elles.

Le résultat est un livre qui n’en finit plus de renverser nos certitudes à coup de micro et macro-révélations. Car Mona Chollet n’a pas son pareil pour terrasser la logique rhétorique des puissants, comprendre ici les chasseurs de sorcières de tous poils. Armée d’une patience sans faille, elle détricote la gigantesque toile d’araignée dans laquelle nous sommes empêtré·e·s à notre insu, nous laissant entrevoir ce que peut bien être la magie. Pas celle des sorcières Disney, mais plutôt l’incantation renversante des vraies sorcières, qui pulvérisent les vérités admises.

 

Comment t’est venue l’idée d’écrire sur les sorcières?

Au départ, j’hésitais entre deux sujets. D’un côté les femmes et l’âge, parce que dans Beauté fatale, j’avais évoqué le sujet sans le traiter de manière spécifique. J’avais ce regret. De l’autre, je m’intéressais au sujet des femmes sans enfant. Je n’arrivais pas à choisir et j’ai eu le déclic: toutes les deux sont des figures de sorcière. C’est un personnage qui me fascine depuis assez longtemps, je ne sais pas pourquoi je n’y avais pas pensé plus tôt. À partir du moment où j’ai identifié ce thème, ça a fait remonter énormément d’autres idées et j’ai commencé à voir des sorcières partout. Le thème est redevenu d’actualité, il y avait pas mal d’articles qui sortaient dans la presse. Pendant que j’écrivais, il y a d’ailleurs eu l’affaire Weinstein avec l’accusation de chasse aux sorcières utilisée complètement à contresens.

Pourrait-on dire que dans Sorcières, tu poursuis la réflexion entamée autour du corps féminin dans Beauté fatale, en remontant jusqu’aux racines de nos représentations et tabous?

C’est vrai. La chasse aux sorcières, c’est un moment où se cristallise complètement la misogynie, ce qui donne à voir précisément quels types de femmes sont insupportables pour l’ordre social. Cette répression très violente, qui se solde par la torture et la mort, a laissé des traces dans nos esprits. Ce qui s’exprimait par la violence autrefois, se manifeste aujourd’hui à travers la dérision ou des clichés dépréciatifs. La discipline se fait alors d’elle-même, parce que les images qui circulent sur ce type de femmes sont tellement négatives qu’on n’a pas envie de leur ressembler. On a intériorisé ces fausses représentations et on cherche naturellement à s’en écarter. Il y a l’exemple de la célibataire à chats, dont je parle dans le livre. L’entourage aussi nous renvoie ces images. J’ai essayé, à travers ce livre, de leur substituer d’autres modèles, plus positifs.

“Je n’avais pas mesuré à quel point cette histoire de chasse aux sorcières était terrifiante…”

Est-ce que ce livre est une manière pour toi de répondre, grâce à un argumentaire solide, à ceux qui voient toujours la misogynie ailleurs que chez eux?

C’est sûr que la chasse aux sorcières, épisode d’une violence misogyne extrême, n’est pas très bonne pour notre narcissisme. (Rires). Comme pour Beauté fatale, plus j’avançais dans l’écriture, plus j’étais effrayée par ce que je découvrais. Je n’avais pas mesuré à quel point cette histoire de chasse aux sorcières était terrifiante… Les moyens qu’on a trouvés par la suite de la rendre un peu fantaisiste, c’est une manière de ne pas en affronter la réalité. La lecture des livres historiques met vraiment très mal à l’aise: le sadisme, le climat de peur, la défiance entre les gens… C’est un événement qui a fractionné la société. Les accusations reposaient sur du vent, donc tout le monde avait peur d’être accusé. Ça a été très efficace pour faire taire les gens. C’était assez déprimant de découvrir tout cela. En même temps, c’était réjouissant de pouvoir faire le compte de toutes les figures féminines qui luttent aujourd’hui avec légèreté et humour contre les images héritées de cette époque. On est sorties de la violence physique d’État, donc c’est appréciable. Mais la violence privée continue, c’est sûr.

Tu donnes dans ce livre des pistes pour ouvrir un nouvel imaginaire autour du célibat, de la vieillesse, du non-désir d’enfant. C’était une tâche que tu t’étais fixée?

Essayer de recenser les femmes qui l’ont fait surtout, oui. Comme je le dis au début du livre, j’ai plutôt l’impression d’être une suiveuse. Je vois des femmes qui font des choses courageuses, et c’est ensuite que je me persuade que je peux faire la même chose. Il y a un côté fan de base. Mon premier réflexe, c’est plutôt de me dire “j’oserai jamais transgresser ça”. Il faut reconnaître que le chantage qui est à l’œuvre derrière tout ça est assez efficace puisqu’il repose sur la peur de ne pas être aimée. Que ce soit l’indépendance ou la vieillesse, il y a toujours derrière une peur de l’ostracisme social qui est assez forte. Ça m’a fait du bien de m’entourer de modèles comme Sophie Fontanel ou Gloria Steinem.

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Tes livres sont une collection de lectures, de films, de souvenirs, de réflexions personnelles… Cette forme à mi-chemin entre le travail journalistique et littéraire t’a-t-elle été inspirée par d’autres auteur·rice·s ou est-elle une forme très personnelle?

C’est très courant dans le monde anglo-saxon d’écrire à partir de sa propre expérience, même dans le journalisme. Récemment, je lisais un portrait de Gwyneth Paltrow et la journaliste raconte complètement sa vie dans l’article. Il y a vraiment une enquête, c’est intéressant mais c’est un peu un truc d’équilibriste. La tentation est assez grande de se regarder le nombril, de se complaire là-dedans. Il me semble qu’il faut vraiment essayer de garder les éléments qui sont nécessaires à la démonstration et ne pas juste raconter sa vie pour le plaisir. Mon modèle pendant longtemps était Nancy Huston, qui malheureusement est en train de virer complètement réac. Ce qui est un crève-cœur terrible pour moi. En tout cas, certains de ses essais m’ont énormément marquée parce qu’elle part de son expérience pour ensuite élargir son propos. Un de ses livres, qui s’appelle Journal de la création, a été très, très important pour moi. Dans ce journal de grossesse, elle évoque son rapport à la maternité et à la création. Tout en racontant comment elle se sent, comment se passe sa grossesse et les réflexions que ça amène chez elle, elle s’intéresse au partage de l’éducation des enfants et à la répartition des tâches au sein de couples de créateurs célèbres.

Penses-tu que l’année qui vient de s’écouler puisse être historiquement décisive?

C’est vrai qu’il y a quelques mois, il y avait une certaine euphorie -autant que possible, dans la mesure où ce qui sort, ce ne sont que des histoires d’agressions, de viols, de harcèlement… – et on avait l’impression qu’il y aurait un avant et un après, que la société avait compris quelque chose. Voir le nombre de témoignages, la manière dont sont traitées les victimes a fait émerger une image de la société complètement différente de celle qu’on avait. C’est un basculement important, mais il y a quand même des résistances profondes, surtout en France. Notre culture est en grande partie bâtie sur la culture du viol. La tribune dans Le Monde finalement, ce n’est pas autre chose que des femmes révélant assez naïvement qu’elles ne dissocient pas érotisme et culture du viol. Je pense qu’on en est toutes un peu là, à des degrés différents, heureusement. Mais on baigne quand même dedans. Il reste quand même du boulot…

“C’est frappant de voir Ronsard ou Erasme, qui sont de grands poètes, de grandes figures humanistes, écrire des choses ignobles sur les vieilles femmes.”

Après avoir écrit ce livre, penses-tu que la sorcière est la solution à tous nos problèmes?

Il y a bien ce côté figure de la dernière chance. Si elle réémerge si fort aujourd’hui, c’est parce qu’on est confronté en même temps à la guerre à l’environnement et à la guerre aux femmes. Aux États-Unis c’est très clair par exemple, avec un gouvernement qui n’en a que faire de l’environnement et qui est dirigé par un prédateur sexuel. Donc les deux thèmes sont de nouveau réunis. Ce n’est pas si étonnant qu’il y ait autant de femmes qui se positionnent comme sorcières face à Trump. La sorcière synthétise les deux causes, c’est un personnage qui a été éradiqué à une période où par ailleurs a débuté la guerre à la nature.

Comment nous conseillerais-tu, plus concrètement, de réveiller la sorcière qui sommeille en nous?

Peut-être en ne se laissant pas intimider par les injonctions sociales. Elles paraissent terrifiantes au premier abord, mais ne sont pas si difficiles à contourner. C’est intéressant d’effectuer ce travail de déconstruction: ne pas se laisser avoir par les représentations très flatteuses de la “femme épanouie” ni par les représentations très malveillantes qui sont faites des femmes qui font ce qu’elles veulent. Pour cela, lire est une tâche centrale, pour se rendre compte d’où proviennent les images. Même si, dans l’immédiat, on n’en fait pas grand chose, c’est toujours très bénéfique. Je peux prendre l’exemple des vieilles femmes, qui m’a vraiment frappée: la répulsion à leur égard nous a été inculquée à tous et à toutes depuis toujours. Sophie Fontanel est très forte, dans son livre Une Apparition (Ndlr: où elle décide d’arrêter de teindre ses cheveux blancs et célèbre la beauté de l’âge chez les femmes), pour neutraliser ces vieilles représentations ignobles, qui sont omniprésentes et qui viennent de très loin.

Par exemple?

C’est frappant de voir Ronsard ou Erasme, qui sont de grands poètes, de grandes figures humanistes, écrire des choses ignobles sur les vieilles femmes, d’une misogynie totale. Ça veut dire que c’est très enraciné dans notre héritage. Encore maintenant j’ai l’impression qu’il y a une bataille dans ma tête entre les vieilles images et les nouvelles, mais au moins il y a du mouvement. (Rires.) Aller à la racine des représentations, ne plus se laisser intimider par elles, ça fait vraiment du bien. Je l’ai fait d’abord pour moi…

Propos recueillis par Clara Delente


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