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Cinéma

Much Loved: Pourquoi ce film sur la prostitution choque le Maroc

En salles ce mercredi 16 septembre, Much Loved de Nabil Ayouch a fait scandale au Maroc, où il a été censuré. Retour sur les raisons d’une polémique. 
Loubna Abidar © Virginie Surd
Loubna Abidar © Virginie Surd

Loubna Abidar © Virginie Surd


Projeté à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes cette année, Much Loved, de Nabil Ayouch, a créé la polémique au Maroc. En salles dans l’Hexagone ce mercredi 16 septembre (assorti d’une interdiction aux moins de 12 ans), le film ne bénéficie pour le moment d’aucune date de sortie dans le pays d’origine de son réalisateur et de ses actrices, où il a été censuré avant même d’avoir été visionné. Il met en scène quatre prostituées de Marrakech qui, entre rejet de leur famille, dédain de la société et violence des forces de l’ordre, se battent pour conserver leur dignité. 

Suite à la diffusion d’extraits sur Internet au mois de mai, ses protagonistes ont reçu insultes et menaces de mort.

Suite à la diffusion d’extraits sur Internet au mois de mai, ses protagonistes ont été attaqués en justice par une association marocaine, ont reçu insultes et menaces de mort, et ont été contraints de vivre plusieurs jours ensemble dans une maison sécurisée, en attendant le retour au calme. Après s’être cachée sous une burqa pour éviter d’être reconnue et avoir coupé les ponts avec plusieurs amis et membres de sa famille, l’actrice Loubna Abidar, qui tient le rôle principal, a choisi de quitter son pays pour s’installer en France et y poursuivre sa carrière. On a tenté de comprendre pourquoi, en 2015, un film qui dénonce une vérité peut encore à ce point susciter la haine et le rejet. 

 

 

Un film volontairement cru

S’il ne montre véritablement rien du sexe lui-même -hormis une sodomie dans l’entrebaillement d’une porte et une scène d’amour plutôt soft-, Much Loved se pose surtout comme un film cru par sa liberté de ton. On y voit des femmes fortes, jamais victimisées, jurer comme des charretiers, boire, parler de leurs règles, ou même sortir d’un vagin ensanglanté une liasse de billets de banques emballés dans un préservatif… Des scènes pas si courantes au cinéma, même en France. Lorsqu’on demande à Loubna Abidar si elle est consciente que le film peut choquer certaines âmes sensibles, elle répond avec aplomb que “c’était l’intention”.

Tout comme les autres actrices du film, cette dernière vient d’un quartier pauvre. Un Marrakech pas assez photogénique pour figurer sur les présentoirs à cartes postales, où les prostituées évoluent au milieu de la population. C’est à ces dernières, ignorées par la société et souvent rejetées par leurs familles -alors même que certaines les entretiennent-, qu’elle a voulu rendre hommage en interprétant Noha.“On les croise au hammam une fois par semaine”, explique-t-elle, heureuse d’avoir pu offrir un corps et un visage à ces femmes dont tout le monde sait qu’elles existent, mais que personne ne veut voir représentées.

“Les réalisateurs marocains s’intéressent généralement à créer des films qui font l’événement, suscitent la polémique et initient des débats.”

Si jouer le rôle de Noha s’apparente autant à un geste artistique que militant pour Loubna Abidar, dont l’empathie pour les prostituées semble intimement liée à l’amour du cinéma (Petite, quand je regardais un film, ma mère me disait ‘tu regardes encore ces putes’”, raconte-t-elle), le réalisateur Nabil Ayouch n’a pas attendu de traiter le sujet du sexe tarifé pour tenter de réveiller les consciences. Après Les Chevaux de dieu, qui s’intéressait au djihadisme, le réalisateur semble s’être fait une spécialité des films qui secouent. Et ce, même s’il se défend un peu partout d’avoir voulu créer le scandale, assurant que l’ambition de départ était simplement “d’exprimer des idées essentielles”, comme dans cette interview donnée à Philosophie Magazine.

Au Maroc, Nabil Ayouch n’est pas le seul à vouloir faire entendre une voix dissonante. Tarik Mounim, président de l’association Save Cinemas in Morocco, qui œuvre contre l’épidémie de fermeture des cinémas de quartiers dans le royaume, confirme l’intérêt des réalisateurs marocains pour les films choc: “Ils s’intéressent généralement à créer des films qui font l’événement, suscitent la polémique et initient des débats. On se souvient très facilement de Marock de Laïla Marrakchi, Casanegra de Nour Eddine Lakhmari ou des Chevaux de Dieu, explique-t-il.

Much Loved

© Virginie Surd

 

Une société hypocrite et misogyne

Ouvrir le débat semble effectivement urgent et salutaire pour la société marocaine, dont une partie dénonce avec véhémence l’hypocrisie. Le sexe y est tabou, les relations sexuelles hors mariage passibles de prison, l’homosexualité condamnée, la prostitution passée sous silence. Militante marocaine et cofondatrice du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles, Ibtissame Lachgar dénonce une société “phallocrate et misogyne”, qui préfère détourner le regard plutôt que d’accepter ses contradictions. “Much Loved est un film de fiction -une fiction qui décrit une réalité, qui évoque la prostitution au Maroc-, villipendé et interdit par des censeurs, citoyen-ne-s et gouvernement, qui ne l’ont même pas vu”, souligne-t-elle. Une condamnation vigoureuse et prononcée a priori, qui renseigne sur l’état d’esprit ultra-conservateur de la population et du gouvernement islamiste en place depuis 2011, alias le Parti de la justice et du développement (PJD):Il y a quelques années, le Maroc connaissait plus de libertés, la société était beaucoup moins conservatrice et la place de la religion, moins importante. Nous avons connu ces dernières décennies une déferlante d’idées rétrogrades et le PJD n’a pas arrangé les choses”, explique Ibtissame Lachgar.

“’La libido des hommes est incontrôlable’, voilà l’idée préconçue de la société et de l’État marocain.” 

Une bienséance de façade pour le Maroc, cinquième population du monde arabe à naviguer sur des sites pornographiques, destination préférée des habitants des pays du Golfe pour le tourisme sexuel (Arabie Saoudite en tête, ce que montre d’ailleurs le film), et dont les citoyens représenteraient l’écrasante majorité de la clientèle (entre 70 et 96% de Marocains, selon une étude menée en 2011 dans quatre villes du pays). Une réalité que l’État a choisi d’ignorer et dont il est devenu, à force de mutisme et de cécité, le complice indiscutable. “L’État marocain est patriarcal et ne voit jamais rien et n’entend rien, surtout en ce qui concerne le droit des femmes. ‘La libido des hommes est incontrôlable’, voilà l’idée préconçue de la société et de l’État marocain. Les femmes seraient donc à leur entière disposition afin d’assouvir fantasmes et autres besoins. Le chef de gouvernement était même allé jusqu’à comparer la Marocaine à un ‘lustre’, s’indigne Ibtissame Lachgar.

Much Loved

© Virginie Surd 

 

La culture en recul

Et ce n’est pas au cinéma que la société marocaine risque de s’ouvrir à d’autres mentalités. Dans le pays, cette sortie culturelle est loin d’être une activité populaire. Les salles de quartiers y ferment les unes après les autres, au point que le Maroc n’en compte plus que 28 encore en activité, contre 280 il y a une trentaine d’années (à titre de comparaison, la France est dotée de plus de 2000 salles). Pour Tarik Mounim, de Save Cinemas in Morocco, il est urgent de “sensibiliser l’opinion publique à la nécessité de prendre en considération la salle de cinéma comme un moyen indispensable de transmission de la culture, d’un patrimoine, comme un outil de socialisation dans les villes et auprès des jeunes”.

Il est important de souligner que la culture du cinéma, comme la culture tout court, ne sont pas ancrées au sein de la société marocaine.

Selon lui, ces derniers ont déserté les salles obscures, trop chères (60 dirhams environ, soit 5,50 euros le ticket), pour leur préférer les DVD piratés vendus à la sauvette dans la rue pour 5 à 7 dirhams (50 centimes d’euros). “Les nouvelles technologies et le piratage y sont pour beaucoup, confirme Ibtissame Lachgar, mais il est important de souligner que la culture du cinéma, comme la culture tout court, ne sont pas ancrées au sein de la société marocaine.” Le cinéma, tout comme l’accès à la culture en général, apparaît en effet réservé à un public aisé et éduqué, et les tentatives d’ouverture de débats semblent rester vaines: “Il y a un manque d’éducation et un taux d’analphabétisme énormes au Maroc. Ce sont alors des questions bien avant-gardistes que nous essayons de soulever. Le non-dit au sein du système scolaire, de la famille et des médias officiels sur ces sujets ne permettent pas une réelle ouverture des débats”, conclut Ibtissame Lachgar. On salue quand même Nabil Ayouch et ses actrices pour la tentative.

Faustine Kopiejwski 


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