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Boule de Suif, une victime de racisme social

Chaque mois, Agathe Mezzadri dépoussière une héroïne de la littérature française en la transposant à notre époque. 
© Alice Desplats pour Cheek Magazine
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Hum… Comment vous dire… Cette chronique risque de ne pas être funky-groove. Pourquoi? Parce qu’il est question du personnage qui devrait le plus susciter votre compassion: Boule de Suif, l’héroïne de la nouvelle de Maupassant parue en 1880. À moins que vous n’ayez un cœur de pierre et l’empathie d’un nourrisson, son histoire devrait vous toucher en plein cœur.

Que se passe-t-il concrètement? Le lieu: une diligence qui fait le trajet Rouen-Dieppe pendant l’hiver 1870-71, juste après la défaite de la France contre la Prusse. Un aller sans retour donc pour les dix passagers qui fuient devant l’occupant prussien tandis que notre héroïne, elle, fuit car elle a agressé un soldat prussien. On a donc neuf lâches et Boule de Suif dans une calèche. La lâcheté se double de mépris quand les compagnons de voyage de Boule de Suif décident de l’ignorer. Normal! Elle n’est pas comme eux: elle a des formes, c’est une prostituée et, elle vient d’un milieu modeste. Mais voilà, elle a un déjeuner -pas eux- et un officier prussien voudrait bien faire d’elle son quatre-heures. Si elle se refuse au bonhomme, la diligence et tous ses occupants resteront coincés entre Rouen et Dieppe. Pour les neuf lâches qui deviennent hypocrites, les ingrédients sont donc réunis pour la snober, l’utiliser pour manger son déjeuner, puis la faire coucher avec l’officier et enfin la jeter.

L’ensemble de la tablée dit clairement à Nabilla: “Nous on comprend. On a les clefs. Toi tu appartiens à la classe des beaufs. Donc on peut ricaner à ta barbe sans te considérer plus que cela.

Plus ingrats qu’un chat qui aurait englouti son whiskas sans le moindre regard pour la main qui l’a nourri (et même en griffant cette main), les compagnons de voyage de Boule de Suif ont un mérite: nous faire réfléchir au racisme social. C’est quoi le racisme social? C’est par exemple quand Maïtena Biraben et ses chroniqueurs rient sous cape de la pauvre Nabilla qui ne comprend rien à la chronique de Stéphane de Groodt. L’ensemble de la tablée dit clairement à Nabilla: “Nous on comprend. On a les clefs. Toi tu appartiens à la classe des beaufs. Donc on peut ricaner à ta barbe sans te considérer plus que cela.” Dans Boule de Suif, le racisme social se décline en sous-familles: le racisme anti-“grosse”, le racisme anti-“beauf” et le racisme anti-prostituée.

Bouboule de Suif ou le racisme anti-“grosse”

Les kilos en trop d’Élisabeth Rousset sont la seule chose que l’on retient quand on l’appelle “Boule de Suif” -le suif est une graisse. Ne nous y trompons pas, le surnom n’est pas une moquerie innocente. Si Élisabeth Rousset est la seule à avoir un surnom, c’est aussi la seule à qui on ne parle pas. Les hommes et les femmes de la diligence créent ainsi une classe à part, celle des “gros” dont on ne se rapproche sous aucun prétexte, pire, qu’on snobe. Un peu comme si aujourd’hui notre regard se posait sur une personne bien en chair avec une once de mépris pour ce qu’elle doit engloutir quotidiennement… Pourtant, c’est ce qui fait vibrer les hommes, la graisse. Sous la plume de Maupassant, le portrait de Boule de Suif passe ainsi du regard social négatif au regard positif des hommes dont elle stimule le désir:

Petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis, étranglés aux phalanges, pareils à des chapelets de courtes saucisses, avec une peau luisante et tendue, une gorge énorme qui saillait sous sa robe, elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge, un bouton de pivoine prêt à fleurir; et là-dedans s’ouvraient, en haut, deux yeux noirs magnifiques, ombragés de grands cils épais qui mettaient une ombre dedans; en bas, une bouche charmante, étroite, humide pour le baiser […].” 

Où l’on voit donc que le racisme social repose sur une envie inavouée…

Le racisme anti-“beauf”

Le pseudonyme de Boule de Suif révèle un autre type de racisme social. Quand on regarde les noms des passagers de la diligence, il apparaît très clairement que le statut social se dégrade à mesure que l’on perd sa particule, puis son titre de civilité (monsieur/madame)… Puis carrément son nom. Du plus classieux au totalement méprisable, on a: Le Comte et la Comtesse Hubert de Bréville, Monsieur et Madame Carré-Lamadon, propriétaires de filatures de coton, Monsieur et Madame Loiseau, marchands de vin, Cornudet, le “démoc, la terreur des gens respectables” puis… Boule de Suif.

Pour ses compagnons de voyage, Boule de Suif c’est une beauf: elle n’a ni les études, ni le langage pour qu’on lui adresse la parole.

Ceux qui ont un titre et un nom ont donc des métiers bien comme il faut. “ET BAM ERREUR DE CASTING y a boule de suif c’est une schneck seul-tout qui a pas de +1”, écrivent les boloss des belles lettres. Autrement dit, pour ses compagnons de voyage, Boule de Suif c’est une beauf: elle n’a ni les études, ni le langage pour qu’on lui adresse la parole. Un peu comme Nabilla. Et c’est bien pratique. Cela permet au comte de la traiter du “haut de sa position sociale”. Pour la convaincre de coucher avec l’officier allemand, il l’appelle tout d’abord “madame”, puis “mademoiselle” et enfin “chère enfant”. Quant aux autres femmes, elles l’excluent de leur monde: “La conversation reprit entre les trois dames, que la présence de cette fille avait rendues subitement amies, presque intimes.

Où l’on voit donc que le racisme social est un outil de domination…

Le racisme anti-“pute”

Quand un des hommes traite Boule de Suif de “garce” car elle ne veut pas coucher avec l’officier prussien, ce n’est plus à ses formes ni à son origine modeste que l’on s’attaque. En l’ignorant et en l’utilisant, les compagnons de voyage disent clairement à Boule de Suif qu’en tant que prostituée, elle n’est pas une femme à l’égale des autres: c’est un objet. Tous les passagers le pensent: elle peut bien coucher avec l’officier même s’il la dégoûte. “Pour elle, ça avait si peu d’importance!”, lit-on un brin écœuré. Pourtant, l’une des femmes fait le même usage de son corps que Boule de Suif: “Mme Carré-Lamadon, beaucoup plus jeune que son mari, demeurait la consolation des officiers de bonne famille envoyés à Rouen en garnison.” Seulement voilà, elle, elle n’en a pas l’étiquette.

Être étiquetée “grosse”, “beauf” et “pute”, c’en serait donc largement assez pour se laisser abuser. Les dernières lignes de la nouvelle font résonner de façon unique ce sombre constat: “Elle s’avança timidement vers ses compagnons, qui, tous d’un même mouvement, se détournèrent comme s’ils ne l’avaient pas aperçue. Le comte prit avec dignité le bras de sa femme et l’éloigna de ce contact impur. […] Boule de Suif n’osait pas lever les yeux. Elle se sentait en même temps indignée contre tous ses voisins, et humiliée d’avoir cédé, souillée par les baisers de ce Prussien entre les bras duquel on l’avait hypocritement jetée. […]. Elle se sentait noyée dans le mépris de ces gredins honnêtes qui l’avaient sacrifiée d’abord, rejetée ensuite, comme une chose malpropre et inutile.

Où l’on voit donc que le racisme social peut mener au viol d’une femme. Ça fait réfléchir. 


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