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Cinéma

Avec “Pearl”, la réalisatrice Elsa Amiel questionne la féminité par le prisme du bodybuilding

Dans un premier long-métrage en salles le 30 janvier, la réalisatrice Elsa Amiel s’est intéressée au monde du bodybuilding féminin pour mieux questionner le genre et la représentation des corps. Interview. 
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Avec Pearl, Elsa Amiel signe un premier long-métrage sensible et esthétique, qui se joue des clichés liés à la féminité en général, et au monde du bodybuilding en particulier. À travers son héroïne Léa Pearl, athlète culturiste interprétée par la suissesse Elsa Föry, qui effectue ici ses premiers pas devant la caméra, la réalisatrice française questionne le genre et la construction de l’identité. On a parlé avec cette cinéaste prometteuse, qui a porté ce projet à bouts de bras pendant de longues années, afin de donner naissance à une représentation de femme déroutante et inédite au cinéma. 

 

 

Pourquoi avoir choisi de faire d’une femme culturiste l’héroïne de ton film?

D’abord, il y a eu l’envie de parler du corps, comme outil et comme identité, et de la représentation de ce dernier. Il y a également eu la découverte du travail de Martin Schoeller, un photographe dont la série sur les bodybuildeuses m’a tellement interpellée, que j’ai eu envie d’aller découvrir ce monde-là. Il me semblait qu’il y avait là quelque chose d’important à creuser sur l’image des femmes, sur les questions de genre. De plus, c’était un terrain complètement vierge de cinéma: le monde du bodybuilding a été très peu représenté jusqu’ici. 

Pourquoi, d’après toi?

Je crois qu’on cultive une certaine peur à l’égard de cette discipline, car cela nous dépasse. Et puis, ce n’est ni un sport, ni un concours de beauté, ni un spectacle: c’est à la lisière de plein de choses et donc, finalement, ça n’a de place nulle part. 

As-tu tout de suite trouvé matière à fiction dans ce monde du bodybuilding?  

Oui. Je ne connaissais ce monde qu’à travers les reportages, qui perpétuent souvent les mêmes clichés: les bodybuilders et bodybuildeuses n’auraient rien dans le crâne, ils et elles passeraient leur temps à manger du poulet. Quand on est sur place, dans les coulisses d’une compétition notamment, il y a quelque chose de beaucoup plus profond et fragile qui émerge instantanément. On a de loin une impression de puissance et de superficialité mais, dès qu’on se met à parler avec les athlètes, on sent les émotions à fleur de peau. Il y a un énorme contraste avec cette carapace qu’elles se sont fabriquée. Très vite, elles se livrent et on voit la complexité du regard des autres, du désir de l’autre, de leurs motivations, et de la façon dont elle revendiquent se sentir femmes dans ce corps-là. 

Être féminine, c’est un peu le prix à payer pour être reconnue dans ce milieu-là.

Comment as-tu trouvé ta Léa Pearl?

Ça a été long. Le projet est né il y a sept ans et j’ai continué d’aller dans des compétitions tout au long de l’écriture: cela nourrissait le scénario et il fallait entretenir un lien avec les athlètes et les fédérations car c’est un monde assez fermé et méfiant. J’ai rencontré Julia Föry deux ans avant le tournage sur une compétition. Elle avait un style assez rock’n’roll, c’était comme une ado: elle était très différente des autres femmes. Elle avait aussi un magnifique sourire. J’ai pris son numéro et quand je l’ai appelée, même si elle n’avait jamais pensé à être actrice avant, elle a accepté de venir me rencontrer. 

Dans ton film, les bodybuildeuses semblent à la fois totalement émancipées des injonctions à la féminité telles qu’on les connaît, et extrêmement soumises à ces dernières, notamment à travers les bijoux qu’elles portent, les bikinis, etc. Ce paradoxe t’a-t-il inspirée en tant que cinéaste?

Il y avait en effet un contraste très intéressant entre ces corps de femmes aux attributs très masculins -les muscles, la puissance, la force-, et l’ultraféminité de leurs visages. Être féminine, c’est un peu le prix à payer pour être reconnue dans ce milieu-là. On reconnaît évidemment le travail effectué sur le corps, mais, pour que ce soit accepté, notamment par les fédérations, elles doivent jouer le jeu de la féminité. La féminité étant donc du maquillage, des bijoux et des paillettes sur le maillot. (Rires.) Il faut savoir que la principale fédération de bodybuilding a décidé de fermer cette discipline aux femmes, en se disant qu’elle donnait une mauvaise image de ces dernières. Les femmes concourent désormais dans une catégorie où les muscles sont légèrement moins impressionnants, appelée Women’s Physique, et dans laquelle on leur impose un look dit “féminin” qui fait partie de la notation. Après avoir joui du droit de faire ce qu’elles voulaient de leurs corps, c’est comme si l’on avait dit à ces femmes “les hommes doivent être forts, vous devez être belles”. 

Le monde du bodybuilding est-il régi par les hommes?

Oui, comme tous les mondes! Le monde du cinéma aussi, l’est. Quand je suis arrivée avec ce sujet, les réactions ont immédiatement été très violentes. Il était apparemment très compliqué de représenter une femme de la sorte. Non seulement elle avait ce corps-là, mais en plus elle n’avait pas voulue être mère, alors que les femmes doivent faire des enfants et les aimer. Tout ça était apparemment inacceptable et le film a donc été très long à financer. Il s’agit pourtant d’un personnage de cinéma -même s’il existe beaucoup de femmes comme ça dans la vraie vie-, et le cinéma permet justement d’apporter de la réflexion sur ces sujets-là. 

Les bodybuildeuses se plaisent comme ça parce qu’elles ont justement l’impression d’être différentes.

D’après ce que tu as pu observer, qu’est-ce qui incite les femmes à se lancer dans le bodybuilding?

C’est un idéal, celui de repousser tout le temps plus loin les limites. Comme tout idéal, il n’est bien sûr jamais atteint, et les personnes qui pratiquent le bodybuilding sont complètement addict, droguées à ça. Il y a cette sensation grisante de maîtriser, de décider qui l’on est, de se dire qu’on a le contrôle sur soi et qu’on se fabrique. 

Quand on pense à cela et qu’on voit ton héroïne ingérer des médicaments et monter sur la balance, on a envie de dresser un parallèle entre cette pratique et certains troubles alimentaires, comme l’anorexie…

C’est vrai, il y a dans les deux cas cette idée de contrôler son corps. Et d’ailleurs, j’ai rencontré beaucoup d’athlètes qui sont passées de l’anorexie au bodybuilding. 

Physiquement, la frontière entre les genres semble inexistante dans le monde du bodybuilding: qu’est-ce qui distingue les bodybuilders des bodybuildeuses, finalement?

Il me semble qu’au départ, la volonté d’autocréation est la même entre les hommes et les femmes. Mais finalement, les femmes qui vivent dans ce corps-là, elles ne se leurrent pas sur ce qu’elles représentent, ni sur le regard des autres. Et en même temps, elles se plaisent comme ça parce qu’elles ont justement l’impression d’être différentes. Elles assument cette différence et en font leur force, leur manière de vivre. C’est aussi le cas pour les hommes, mais c’est vrai que les femmes, ce n’est pas là où on les attend. Moi, je ne me dis pas que ce sont des femmes qui ressemblent à des hommes, mais des créatures, comme si on était sur une autre planète. 

Pourquoi avoir choisi de coller un enfant dans les pattes de ton héroïne? N’est-ce pas annihiler tous les efforts de cette femme pour la ramener à son utérus? 

Non, ce n’était pas pour dire que c’est mieux d’être maman et que tout cela est vain. Pour moi, c’est une femme qui s’est mise dans plusieurs schémas: on la présente d’abord comme un corps-objet, un corps-outil, un corps de représentation. Puis on comprend qu’elle a été dans le schéma “femme de”, dans le schéma “mère”. Le film raconte comment elle va finalement s’émanciper de tous ces schémas pour simplement être. Pour moi, à la fin du film, elle ne renonce à rien. Elle est à la fois athlète et mère, mais surtout, elle est femme. 

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski 


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