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Pomme: La métamorphose d’une chanteuse qui a décidé de dire non

Quelques mois après la sortie de son premier album, À peu près, la musicienne Pomme, 22 ans, a décidé d’en finir avec son image trop lisse et brise le silence sur le sexisme dans l’industrie du disque. Alors que sa tournée attire de plus en plus de monde et que son concert du 20 juin à la Cigale affiche complet, on a parlé avec cette jeune femme qui n’est pas celle que l’on croit.  
© Marta Bevacqua
© Marta Bevacqua

© Marta Bevacqua


Depuis quelques mois, on voyait passer, sans y accorder trop d’importance, les communiqués de sa maison de disques. Pomme, chanteuse française à l’image un peu trop lisse et à la musique édulcorée, avait laissé notre radar auditif assez placide. De toute évidence, on avait à faire à un projet de pop formatée parmi tant d’autres, à une interprète calibrée pour la radio comme en fabriquent à la chaîne les majors du disque. Et puis en avril 2018, à l’occasion du Printemps de Bourges, on s’est aperçu qu’on avait tout faux.

Invitées à parler dans une conférence sur la place des femmes dans la musique, on s’est retrouvées assises à côté d’elle, et on l’a écoutée. Elle y évoquait sa prise de conscience et son passage à l’action, expliquant à l’assistance, avec un aplomb qu’on ne lui soupçonnait pas, le sexisme du milieu musical et sa façon d’y répondre. Dans le désordre: s’entourer d’une équipe totalement paritaire, prendre la parole aussi souvent que possible sur ces questions, militer pour une sororité entre musiciennes, et surtout, reprendre le contrôle de sa musique et de son image. À la fin de la discussion, on n’a eu qu’une seule envie: la poursuivre avec elle.

Très enthousiaste à l’idée de débattre de ces sujets, Pomme -Claire Pommet pour l’état civil- n’a pas tardé à nous donner rendez-vous dans le 11ème arrondissement de Paris, tout près de là où elle vit. Attablée face à nous dans un K-Way nineties, la musicienne se confie sans filtre sur ses débuts compliqués dans une industrie sexiste, qui broie sans pitié les rêves des jeunes filles. Et si les siens ont bien failli être réduits en copeaux, plusieurs événements sont heureusement venus enrayer la machine.

Aujourd’hui, je ne suis plus jamais jalouse d’une meuf.

Pour commencer quelque part, sans ordre chronologique, il y a eu #MeToo. C’était en octobre 2017, et le premier album de Pomme venait de sortir. Ce moment, que la jeune femme avait attendu toute sa vie, s’est teinté d’amertume. À la déception de l’accueil public et médiatique mou du genou reçu par ce disque qui ne lui ressemblait pas assez, venait s’ajouter la résurgence de traumas enfouis, l’évidence soudaine d’un déni trop longtemps cultivé. Lorsqu’elle avait 16 ans, Pomme a fait ses premiers pas en duo avec un chanteur plus âgé qu’elle et déjà “installé”, comme on dit dans le jargon -elle ne cite jamais son nom en interview mais on retrouve facilement leur collaboration sur le Web. Elle parle d’une expérience “traumatisante”, de “harcèlement”, de “trucs pas du tout normaux”, d’un anéantissement total de sa confiance en elle à un moment crucial de la construction de soi. “Je me sentais chanceuse d’avoir été choisie pour ce duo, alors à l’époque, je n’en ai parlé à personne.” Une histoire sans doute tristement banale dans le milieu de la musique, qu’elle est pourtant l’une des seules à relater aujourd’hui avec autant d’honnêteté.

Si #MeToo a agi comme un révélateur sur Pomme, c’est aussi parce qu’elle était préparée, depuis plusieurs mois, à se regarder en face. Cette nouvelle lucidité, dont elle parle longuement dans un épisode de la série vidéo Cher corps, elle la doit en partie à une femme, la musicienne québécoise Safia Nolin. Avec cette dernière, Pomme a été en couple pendant un an et demi. Cette première fois avec une fille l’a “complètement déboussolée sur toutes [ses] certitudes”. Sur l’album de Pomme, la chanson On brûlera lui est d’ailleurs dédiée. Les deux jeunes femmes l’ont interprétée plusieurs fois en couple, affichant leur amour au grand jour, leur complicité musicale dissimulant un envers du décor pourtant pas si simple.

 

 

Car au moment où Pomme se faisait imposer une image qui n’était pas la sienne, Safia Nolin créait la sensation au Québec avec une intervention remarquée au gala de l’ADISQ (équivalent québécois des Victoires de la musique), où elle remportait en 2016 le Félix de la Révélation musicale. Vêtue d’un jean, d’un tee-shirt à l’effigie du musicien Gerry Boulet et d’un gilet de papy, comme un gros fuck aux tenues de soirée imposées aux femmes dans ces circonstances, et porteuse d’un discours résolument féministe, la musicienne s’est retrouvée en plein cœur d’un buzz qui a accentué le malaise de sa compagne. “C’était hyper inspirant d’être avec une meuf comme elle, mais aussi difficile car je n’étais pas au clair avec ma confiance en moi. Je me traînais mon image de fille cucul alors qu’elle défonçait toutes les portes, j’étais jalouse”, confie Pomme avec sa franchise habituelle. Leur séparation en décembre 2017 permettra à Pomme de poursuivre sa démarche d’introspection et de remise en question. “Se séparer m’a aidée à prendre du recul et à ne plus reproduire cette situation. Aujourd’hui, je ne suis plus jamais jalouse d’une meuf”, déclare-t-elle.

Plus jamais jalouse, car enfin bien dans ses pompes. Depuis l’automne, Pomme a opéré un grand ménage dans sa tête, mais aussi dans ses objectifs et ses relations professionnelles. En septembre, elle s’est entourée d’une nouvelle manageuse, Isabelle Vaudey, qui s’occupe par ailleurs du poids lourd Vianney. Et cette rencontre lui a fait beaucoup de bien. “Elle est arrivée à un moment où je voulais arrêter la musique pour faire pousser des légumes au Québec, s’amuse Pomme. Elle m’a recentrée de ouf.” Cette femme qui a l’âge de sa mère -c’est à dire dans les 45 ans-, s’est imposée comme un nouveau pilier dans sa vie. Et cette collaboration s’apparente pour elle à “une représentation idéale de ce que doit être une relation entre femmes”, soit des rapports basés sur la bienveillance et l’échange permanent. 

J’ai réalisé à quel point c’est énervant de se faire imposer des mecs de 35 ans pour m’écrire des morceaux.

Artistiquement, sa manageuse l’a aidée à retrouver son chemin. La preuve, depuis début 2018, Pomme, qui n’avait pas écrit un seul morceau depuis des lustres, a terminé douze nouvelles chansons. Elle vient d’autoproduire un nouveau clip qui sortira dans les jours qui viennent et prévoit, en prenant son temps, d’écrire et de composer elle-même son prochain album, afin de renouer avec l’artiste qu’elle a toujours été: pas une simple interprète, mais aussi une autrice-compositrice. “J’ai pris comme un coup de marteau sur la tête et j’ai réalisé à quel point c’est énervant de se faire imposer des mecs de 35 ans pour m’écrire des morceaux. Ou de devoir faire appel à un mec pour t’enregistrer, parce que comme t’es une meuf, tu ne sais pas toucher des boutons.

Issue d’une génération d’artistes françaises qui écrivent leur musique et ne veulent pas se conformer à ce que l’on attend d’elles -parmi lesquelles ChrisOwlle, Clara Luciani ou Juliette Armanet-, Pomme aimerait lancer un mouvement d’entraide entre femmes musiciennes. Elle parle avec envie du collectif Femmes en musique, un réseau lancé au Québec par des musiciennes pour lutter contre les inégalités femmes-hommes dans le milieu de la musique. “Là-bas, elles sont vachement en avance sur toutes ces questions. Il y a vraiment des teams de meufs, qui jouent toutes en première partie les unes des autres et s’entraident. À Paris, il y a un truc de concurrence qui est dégueulasse”, déplore-t-elle. À son échelle, Pomme essaie de changer les choses. Elle s’est entourée d’une équipe mixte, au sein de laquelle on compte par exemple une femme éclairagiste, et s’efforce de choisir d’autres femmes pour faire les premières parties de ses concerts -une politique qu’a menée Brigitte pendant longtemps.

Des concerts qui attirent d’ailleurs de plus en plus de monde, et la mèneront sur la route au moins jusqu’en avril 2019, son calendrier scénique étant déjà bien rempli. Si la sortie de son album n’a pas résonné comme elle l’attendait, le bouche-à-oreille commence à faire son travail et les gens se déplacent désormais en nombre pour aller applaudir cette fille qui se tient seule sur scène avec sa guitare. “Je me sens de mieux en mieux dans mes baskets. Et je me suis aperçue que, plus je suis honnête et plus je parle, plus les gens viennent à mes concerts.” Le combat que Pomme mène pour se réapproprier son image, pour elle et pour les autres jeunes femmes, commence à porter ses fruits. “Avant, les gens avaient de tels a priori sur moi qu’ils n’écoutaient même pas l’album. Pour les médias, c’était juste un truc gentillet de plus. Cela aura été un sacré morceau de déconstruire cette image-là.” On est ravies de pouvoir y apporter notre coup de pioche.

Faustine Kopiejwski 


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