culture

Humour

Marina Rollman: du flop au top, comment l'humoriste suisse a trouvé sa voie

Savant mélange de gouaille et de douceur, Un Spectacle drôle de Marina Rollman fait souffler un vent d’air frais sur le stand-up français. Auréolée d’un succès grandissant, cette Franco-suisse est à l’image de ses blagues: marrante, sincère et captivante.
© Charlotte Abramow
© Charlotte Abramow

© Charlotte Abramow


Difficile de faire plus solennel qu’une rencontre dans un 5 étoiles parisien. C’est sur le Meurice que Marina Rollman a jeté son dévolu ce jour-là. Volubile et décontractée, elle rompt de but en blanc le sérieux de l’endroit: “Aïe, c’est vraiment une catastrophe, cette peinture de plafond! Un peu comme ma première scène…” Car la carrière de cette Franco-Suisse a débuté par un bide, puis un vide. Cinq ans de “pause” après ce flop survenu en 2008, durant lesquels elle pensait ne jamais remonter sérieusement sur scène. Ces dernières années lui ont donné tort. En plus des bonnes ondes qu’elle envoie tous les jeudis sur France Inter -dans La Bande originale de Nagui-, elle remplit deux fois par semaine l’une des plus jolies salles de Paris depuis maintenant un an et demi. Un Spectacle drôle vient de rempiler pour une saison à la Nouvelle Eve, un cabaret au décor féerique.

 

Du flop au top

Savourer sa nouvelle vie en écumant les plus beaux lieux parisiens, peut-être est-ce le baptême tout personnel que s’accorde Marina Rollman. Après plusieurs années d’allers-retours incessants entre ses deux patries, la Genevoise a posé la moitié de ses valises dans le Marais il y a quelques mois. “Aujourd’hui, je me plais à Paris. J’y ai vécu pendant mes études et je n’aimais pas du tout. C’est une mauvaise idée d’aller dans une grande ville compétitive quand tu es un peu perdue parce que tu as l’impression que les gens autour de toi vont à 2000 à l’heure, réfléchit-elle en dépeçant joliment la spécialité sucrée du chef, un citron en trompe-l’œil. En plus, c’était dur moralement.” Comme sur scène, où elle évoque sans détour sa dépression, ses remords d’omnivore ou son ex vachard, la stand-uppeuse se livre avec une sincérité affable. “Je pense que j’ai commencé à avoir des épisodes dépressifs quand j’avais 15 ans et j’ai commencé à voir un psychiatre à 24 ans”, se remémore-t-elle en essayant de démêler le pourquoi du comment. Elle ne s’attarde guère sur son enfance aisée et permissive à Genève, au milieu de parents “yuppies” bossant dans la com’. C’est plutôt son esprit analytique qui lui donne du fil à retordre pendant des années. “Son cerveau est équipé d’un refroidissement hydraulique, ce qui lui permet de ne pas imploser”, s’amuse Alexandre Kominek, un ami avec qui elle a fait ses premières armes en Suisse.

Dès sa première scène, Marina avait une plume et un propos qui lui promettaient un très bel avenir.

Pendant la première moitié de sa vingtaine, elle “erre de job en job”, sans passion. Après un détour “kafkaïen” par la pub, un boulot de serveuse dans un food-truck lui “remet le pied à l’étrier créativement”. Car Marina Rollman a toujours aimé écrire. Des sketches, des chroniques, des scénarios… C’est en apprenant l’existence de son compatriote humoriste Thomas Wiesel que renaît chez elle l’envie de fréquenter les scènes ouvertes. En 2013, cinq ans après le ratage, la jeune femme récidive, dans un bar à Lausanne. “Ça s’est très bien passé et je n’en ai pas dormi de la nuit tellement la décharge d’adrénaline était cool”, se souvient-elle. Six mois plus tard, son esprit virevoltant a enfin trouvé de quoi s’affairer, les projets se multiplient et elle parvient à en vivre. Pour cette éternelle rigolote, férue d’écriture et coupeuse d’idées en quatre, c’est le début d’une vocation. “Dès sa première scène, Marina avait une plume et un propos qui lui promettaient un très bel avenir. Je ne suis absolument pas surpris de son évolution”, tranche Thomas Wiesel, que Marina Rollman surnomme aujourd’hui son “frère de taf”.

 

“Un cerveau dans une jarre” 

Je suis juste lente dans la vie et c’est compliqué de mûrir en qui tu es”, philosophe-t-elle dans une veine pindarique. “Marina gère très bien son timing: elle sait prendre le temps et se protéger”, glisse sa productrice française. Emilie Kindinis, qui chaperonne également Roman Frayssinet ou Guillermo Guiz, évalue l’ascension de sa protégée plutôt “très, très rapide”. Et ce n’est que le début: “Elle a l’intelligence de pousser toujours plus loin sa pensée, de la faire grandir. Et son écriture est très moderne, loin des codes masculins habituels.” Quelque chose a clairement éclos chez la tout juste trentenaire. Il semblerait qu’un début de stabilité se dessine. Hasard ou pas, Marina Rollman fêtera bientôt ses noces de coton avec son bien-aimé et vient d’adopter un chien. “Je me fais à l’idée que tous les trois mois, je continuerai de me dire ‘c’est fini, je plaque tout pour aller élever des chats’ mais que je ne le ferai probablement jamais”, s’amuse-t-elle. Casquette vissée sur sa nouvelle coupe au carré, elle se réjouit d’avoir compris que l’écriture “permet de vivre toutes ces vies en même temps”.

L’humour ne se fait plus seulement entre mecs, dans une cave crade, tard le soir.

Déplorant la sensation d’être “un cerveau dans une jarre sur une étagère”, elle multiplie les activités pour se dégourdir les neurones: méditation, tricot, broderie… Elle espère ainsi dompter son esprit pour en faire jaillir les bonnes idées. Car, Marina Rollman ne s’encombre pas des mauvaises: “Elle se refuse parfois à faire ses blagues qui fonctionnent le mieux car elles lui plaisent moins”, raconte Thomas Wiesel. Dans son spectacle, elle déconstruit avec verve certains travers de l’époque. Qu’il s’agisse de l’emballement injustifié pour l’auto-entreprenariat et le cross-fit, de l’arrogance coloniale de la France ou encore de l’inégalité devant l’orgasme, la jeune comique manie habilement l’humour conscient. En y injectant une dose de douceur: elle encourage par exemple les personnes dépressives à suivre un traitement, et appelle les mangeurs de viande à laisser les vegans tranquilles. “L’humour ne se fait plus seulement entre mecs, dans une cave crade, tard le soir. C’est en train de devenir plus accessible et plus doux pour tout le monde.” Avec Marina Rollman, le rire a encore de beaux jours devant lui, bien loin de ceux qui pensent qu’on ne peut plus rien dire.

Clara Delente


1. Elle signe “Nos vacances au bled”, récit drôle et fin d’une histoire française de l’immigration

Après Famille nombreuse, Chadia Chaibi Loueslati poursuit dans Nos vacances au Bled l’exploration de son histoire familiale en nous emmenant avec elle en Tunisie, le pays d’origine de ses parents. Une ode à l’insouciance d’une époque révolue, un hommage aux sacrifices de ses parents et une histoire de France à l’adresse de tou·te·s. 
© Charlotte Abramow - Cheek Magazine
© Charlotte Abramow

5. Joumana Haddad: “Le corps des femmes est le lieu de beaucoup de vengeances”

Alors que le Liban vit une révolution sans précédent, la femme de lettres et politicienne libanaise Joumana Haddad sort chez Actes Sud son dernier opus: Le Livre des reines. La saga familiale de quatre générations de femmes, au cœur des conflits qui ont jalonné l’histoire du Moyen-Orient.
© Charlotte Abramow - Cheek Magazine
© Charlotte Abramow

6. 3 raisons de voir “XY Chelsea”, le documentaire intimiste sur Chelsea Manning

Ce documentaire intimiste suit la sortie de prison de Chelsea Manning, la lanceuse d’alerte américaine qui a divulgué des centaines de milliers de documents sur la guerre en Irak et en Afghanistan via la plateforme Wikileaks. 
© Charlotte Abramow - Cheek Magazine
© Charlotte Abramow

7. Dali Misha Touré: “Je suis française, noire, malienne, voilée, jeune et écrivaine”

Dali Misha Touré, 25 ans, étudiante en psychothérapie et écrivaine, a déjà signé quatre romans. Parmi eux, Cicatrices, le premier publié récemment à compte d’éditeur. C’est le récit sensible au ton enfantin d’une adolescente incomprise par sa propre famille, au sein d’un foyer polygame quelque part en banlieue parisienne, et qui trouve refuge dans les mots. Rencontre. 
© Charlotte Abramow - Cheek Magazine
© Charlotte Abramow