culture

Printemps de Bourges 2018: comment le festival a réussi le pari d'une programmation paritaire

Avec une thématique axée sur les femmes et une programmation paritaire, le Printemps de Bourges, qui se tiendra cette année du 24 au 29 avril,  montre l’exemple en déployant une politique féministe. 
Photo prise au Printemps de Bourges 2016 © Jean-Philippe Robin
Photo prise au Printemps de Bourges 2016 © Jean-Philippe Robin

Photo prise au Printemps de Bourges 2016 © Jean-Philippe Robin


Chaque année, l’arrivée du printemps marque l’ouverture de la saison des grands festivals de musique. Et chaque année, à cette saison, bourgeonnent les inégalités. En 2015, le site 99 scènes, qui a eu l’idée géniale de gommer les noms des groupes masculins sur les affiches pour voir à quoi ressembleraient les festivals sans leurs musiciens mâles, examinait 13 festivals anglo-saxons et concluait à une présence de seulement 19% de femmes musiciennes dans leurs rangs. Un chiffre d’une faiblesse frappante, que les festivals français, Printemps de Bourges en tête, n’étaient clairement pas là pour faire remonter.

printemps de bourges 2015 GIF

 

Mais 2018, année post-#MeToo, placée sous le signe de #TimesUp et de #MaintenantOnAgit, pourrait changer durablement la donne. En janvier, la fondation britannique PRS a lancé l’initiative Keychange, un programme destiné à générer davantage d’égalité entre les hommes et les femmes dans l’industrie musicale. À ce jour, 45 festivals à travers le monde se sont engagés à atteindre et maintenir la parité dans leur programmation d’ici 2022. Si le Printemps de Bourges ne fait pas partie des signataires français, le festival a décidé de prendre les choses en main de son côté, sans même attendre les quatre années imparties. Dès cette édition en effet, sa programmation sera paritaire et le festival affiche une réelle détermination à conserver cette politique sur le long terme. “J’aimerais que ce ne soit pas qu’un ‘coup’, affirme Boris Vedel, directeur du festival, au téléphone. La seule question qui vaille, c’est de savoir si la programmation du Printemps sera également paritaire l’année prochaine.”  

 

Têtes d’affiches et discrimination positive 

Pour comprendre le point de départ de ce virage féministe, il faut regarder du côté de ce que le Printemps de Bourges a baptisé Les Exclamations!. Depuis deux éditions, le festival organise, en plus des concerts, un cycle éditorial qui réunit conférences, exposition et projections autour d’un thème sociétal qui change chaque année. Instaurées en 2016 en réaction aux attentats qui ont marqué l’année 2015, ces Exclamations! ont pour vocation de décrire comment la musique et la société sont les miroirs l’une de l’autre. Alors, forcément, lorsqu’il a fallu opter pour le thème de 2018, celui des femmes s’est imposé. “À la mort de Simone Veil, on s’est dit qu’il y avait sans doute beaucoup de choses à dire sur l’expression féminine et la place des femmes dans la culture, raconte Boris Vedel. Puis, toute l’actualité sordide est survenue (Ndlr: Harvey Weinstein, #MeToo…) et l’on a dû en quelque sorte réécrire le projet. Car en réalité, ce n’était pas juste une actualité, mais un problème de fond. Très vite, le directeur du Printemps de Bourges prend conscience que le thème choisi ne supporte pas la superficialité. C’est un sujet qu’on ne peut pas juste survoler. On ne peut pas organiser des conférences d’un côté, et que ça ne se révèle pas dans notre affiche, dit-il, lucide. Il réunit alors ses équipes pour travailler à cette programmation paritaire. Lui qui dit avoir habituellement un regard uniquement consultatif sur les choix de ses programmateur·rice·s, décide de mettre son grain de sel égalitaire dans le choix des artistes. Un cheminement tout sauf simple, avoue-t-il. Et c’est d’abord en interne que les difficultés se sont exprimées, tou·te·s les membres de sa team n’étant pas sensibles de la même manière à la question de la parité. Certains débats, comme celui sur la discrimination positive par exemple, restent encore ouverts dans les rangs du Printemps de Bourges. Personnellement, je suis désormais pour une discrimination positive, mais je n’ai pas forcément l’adhésion de toutes mes équipes, y compris féminines, sur un tel sujet, constate-t-il. 

Quand on regarde les tops albums en ce moment, ils sont masculins.

La ressource artistique, quant à elle, ne manquait pas, et sans même verser dans la discrimination positive, le Printemps avait à sa disposition de nombreuses artistes archi-talentueuses et bankable (Juliette Armanet, Clara Luciani, Ibeyi, Angèle, Brigitte, Hollysiz…), à même de remplir des salles de différentes tailles, comme c’est le cas à Bourges où les capacités d’accueil varient entre 100 et 12 000 personnes selon les scènes. Mais la question des têtes d’affiche aurait pu se poser si la physionomie du festival était différente. En cela, Boris Vedel ne jette pas la pierre à ses confrères -aucune consœur à la tête des 10 plus grands festivals français- qui dirigent de très grands rassemblements, et comprend même très bien leur dilemme. “De gros festivals comme Les Vieilles Charrues se divisent en deux ou trois scènes sur un seul site fermé dans lequel le public déambule. Plus le site est grand, plus il faut des têtes d’affiche, et le choix se détermine donc en fonction d’elles. Tout ça est très conjoncturel et dépend des années. Quand on regarde les tops albums en ce moment, ils sont masculins. Il me semblerait compliqué pour un gros festival de faire le plein avec des femmes cette année, vu les têtes d’affiche qui tournent actuellement.

 

Fishbach au Printemps de Bourges 2017 © Jean-Philippe Robin

Fishbach au Printemps de Bourges 2017 © Jean-Philippe Robin

De l’importance des role models 

En France, effectivement, faire un tour sur le top albums la semaine où nous écrivons cet article est une expérience assez édifiante. Il faut attendre la 30ème place pour voir apparaître un visage féminin, celui de Louane, avec son deuxième album paru fin 2017. Et dans le top 50, seulement deux autres femmes, Hoshi et Pink, sont à signaler. Lorsqu’on regarde à plus long terme, les chiffres avancés par l’Observatoire de l’égalité entre femmes et hommes dans la culture et la communication donnent envie de se fracasser une guitare sur la tête: on compte parmi les sociétaires de la Sacem (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique) seulement 16% de femmes en 2017. Le top 50 des albums de l’année 2016 comporte seulement 24% de femmes, et si l’on s’attarde sur la part des femmes parmi les lauréa·t·es du Meilleur album aux Victoires de la musique depuis 1985, on tombe jusqu’au chiffre abyssal de 4%. Pas si conjoncturelle, l’absence de femmes en tête d’affiche des festivals, finalement? Si Boris Vedel trouve des excuses à ses pairs qui dirigent les grands festivals français, il ne s’est pas accordé la même indulgence: “Pour moi, c’est là que la discrimination positive entre en jeu. S’il n’y a pas une part d’effort, qu’est-ce qui nous laisse à penser que les choses vont changer? Pour qu’une femme ait envie de prendre un micro ou une guitare, encore faut-il qu’elle puisse voir des femmes le faire quand elle est jeune. Il faut donner envie aux jeunes femmes de monter sur scène.

Mon discours est celui d’un privilégié devant un problème.

Ce discours déterminé, Boris Vedel est peut-être capable de le produire en raison de sa relative jeunesse. L’homme qui succède à Daniel Colling, 72 ans, l’un des cofondateurs du festival et qui l’a dirigé jusqu’en 2016, est âgé de 39 ans. Même s’il reconnaît volontiers qu’il y a dans sa prise de position une dimension générationnelle, Boris Vedel admet aussi que rien ne lui est venu naturellement, qu’il remet encore quotidiennement en question la façon dont il travaille avec ses équipes et qu’il ne se sent pas foncièrement à l’aise sur le sujet au départ. “Mon discours est celui d’un privilégié devant un problème. Je ne me sens pas investi d’un rôle messianique, je ne viens pas avec la bonne parole, mais j’aime à croire que je me suis réveillé.” L’hibernation est terminée, vive le Printemps.

Faustine Kopiejwski 


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