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Cinéma

“Rafiki”: la réalisatrice Wanuri Kahiu filme un amour lesbien dans le Kenya contemporain

Interdit au Kenya et présenté à Cannes en mai dernier, Rafiki, de la réalisatrice Wanuri Kahiu, sort en salles ce mercredi. On a rencontré la cinéaste qui a porté à l’écran cette love story lesbienne. 
© Big World Cinema
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Réalisé par la Kenyane Wanuri Kahiu, Rafiki met en scène deux jeunes femmes qui tombent amoureuses l’une de l’autre dans une société kenyane religieuse et conservatrice. Filles de deux hommes politique qui s’affrontent pendant une campagne électorale, Kena et Ziki sont un peu des Roméo et Juliette noires et lesbiennes: tout les oppose, et surtout leurs familles, mais leur amour transcende leurs différences. Avec ce beau film présenté à Cannes dans la sélection Un Certain regard, Wanuri Kahiu voulait montrer sans manichéisme la vision globale de la société kenyane sur l’homosexualité. 

A 38 ans, cette fan invétérée de vieilles comédies musicales américaines, qui a décidé de devenir réalisatrice quand elle avait 16 ans et a étudié le cinéma à l’UCLA avant de retourner dans son Kenya natal, signe son deuxième long-métrage. Loin de ses appétences pour la science-fiction, qu’elle met actuellement au service d’un nouveau projet, Rusties, co-écrit avec son amie la romancière Nnedi Okoafor, Wanuri Kahiu a ancré Rafiki dans le réel. Et montre ainsi un visage nuancé du Kenya, entre conservatisme et désir d’ouverture. Rencontre. 

 

 

Quel a été le point de départ de Rafiki, une adaptation du livre Jambula Tree de Monica Arac de Nyeko?

Mon producteur Steven Markovitz cherchait à adapter de la littérature au cinéma et moi, j’avais très envie de raconter une histoire d’amour. Je me suis donc plongée dans la lecture d’un tas de romances africaines et je suis tombée sur Jambula Tree, qui m’a semblé de loin la meilleure nouvelle d’entre toutes. De là, nous avons entamé tout le processus d’adaptation.

Le fait qu’il s’agisse d’une histoire d’amour lesbienne a-t-il été déterminant dans ton choix?

Non, je voulais juste raconter une histoire d’amour et Jambula Tree était la plus forte. Le reste n’a pas d’importance pour moi: l’amour c’est l’amour. Qui tombait amoureux·se de qui n’avait aucune importante, il s’agissait juste de l’histoire d’amour la mieux racontée. L’écriture était si belle, l’atmosphère si vive et la relation entre ces deux jeunes filles si bien développée. C’est un livre formidable, tout simplement.

Quel a été le challenge au moment de le porter à l’écran?

Le plus difficile a été de trouver comment rendre justice à l’atmosphère du livre. Dans le bouquin, il y avait un sentiment d’oppression très fort, et j’ai trouvé que ce n’était pas simple à traduire en images. Et puis, le livre a été écrit en Ouganda et nous tournions au Kenya. Nous avons donc dû adapter les noms et les lieux. Et puis, vu que nous partions d’une nouvelle, nous avons dû étoffer le tableau de famille des filles, ajouter des personnages comme leurs pères, et imaginer ce que faisaient ces derniers. 

“A chaque étape, nous avons dû chercher de l’argent pour pouvoir finir le film.”

Comment avez-vous financé le film?

Le Kenya a toujours une économie cinématographique très réduite, il n’y a donc pas d’argent pour soutenir les films. Le financement de Rafiki nous aura pris sept ans, ce qui est incroyablement long. Mais nous nous sommes accrochés, nous sommes retournés plusieurs fois frapper aux portes lorsqu’on nous disait non. C’était une expérience très riche, nous avons beaucoup appris sur la manière d’appréhender des retours négatifs, sur la persévérance. D’ailleurs, on était toujours en levée de fonds au moment de tourner, en post-production et même après que le film soit sorti. A chaque étape, nous avons dû chercher de l’argent pour pouvoir finir le film. 

Comment as-tu trouvé tes deux actrices, Sheila Munyiva et Samantha Mugatsia?

Sheila est venue passer une audition. Elle avait déjà fait de la télé avant, donc elle est passée par le canal classique. Samantha, je l’ai rencontrée dans une fête et j’ai tout de suite su qu’elle correspondait parfaitement à ce que je cherchais pour le rôle principal. Ça se passait dans son énergie, dans ses postures, cette sorte d’introversion. Et puis, elle est d’une beauté incroyable et son physique correspondait à ce que je cherchais pour le film. Nous l’avons invitée à passer une audition et elle a été formidable. Elle n’avait jamais joué avant, mais elle nous a renversés. 

Les actrices ont-elles hésité avant d’accepter des rôles de lesbiennes?

Sheila, oui. Car c’est une actrice de métier, et elle s’est demandé quel impact ce rôle pourrait avoir sur sa carrière. Samantha, quant à elle, n’a pas vraiment hésité. On a demandé à tout le monde de prendre le temps de la réflexion, d’en parler à leur famille si besoin, mais Samantha s’est décidée assez vite. C’est aussi parce que c’était inédit pour elle, et qu’elle avait envie d’aventure. Elle n’avait aucune idée de ce que jouer signifiait. 

 

Rafiki © Big World Cinema

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Le film a été interdit au Kenya. As-tu été surprise de cette réaction, ou tu t’y attendais?

Nous avons été très déçus. Nous pensions obtenir une interdiction aux moins de 18 ans, car nous sommes convaincus que des adultes peuvent le regarder. Et qu’ils et elles devraient avoir le droit de choisir. Donc, nous avons été dépités d’apprendre que le film serait totalement censuré. Car non seulement cela nie au public le droit de regarder ce film, mais en plus, cela donne le sentiment qu’une partie de la société est volontairement rayée de la carte. C’est comme si le gouvernement disait “ces gens n’existent pas, nous ne voulons pas les voir, nous ne voulons pas approuver leur existence, valider leurs vies”. Ça, c’est ce qui m’a le plus brisé le cœur. (NDLR: Quelques jours après notre rencontre, Rafiki a finalement été autorisé au Kenya pendant 7 jours, ce qui lui permettra de concourir aux Oscars dans la catégorie “film étranger”.)

Au Kenya, aucun film, même interdit aux moins de 18 ans, ne met en scène des protagonistes homosexuel·le·s?

Des protagonistes, non. Mais la question est parfois abordée en filigrane dans la vie des personnages. Non seulement ce genre de films est visible au cinéma, mais nous avons accès à Netflix, donc à une diversité de contenus importante. 

Comment expliques-tu, alors, que ton film ait été entièrement censuré?

C’est l’épilogue du film qui gêne. On m’a demandé de le modifier, sous prétexte qu’il était trop porteur d’espoir. Lorsque j’ai refusé, ils ont décidé de l’interdire. C’est vraiment le message qui a gêné. Le fait de donner l’impression qu’une relation entre deux personnes de même sexe pouvait être acceptée. 

“Je trouve cela tellement important que des réalisatrices soutiennent d’autres réalisatrices.”

A quoi ressemble le cinéma kenyan contemporain. Y fais-tu figure d’exception?

Non. Nous avons une génération de jeunes cinéastes qui montent, et cette génération raconte le monde dans lequel nous vivons et les histoires que nous avons envie de raconter. Elle est en rupture avec un cinéma kenyan plus classique et traditionnel. La nouvelle vague de réalisateur·rice·s kenyan·e·s et plus largement africain·e·s montre une intention très claire de dépeindre la vie telle que nous la vivons. 

Tu as opté pour une photographie très pop, avec des couleurs vives et saturées pour mettre en images cette histoire. Quelles étaient tes références visuelles?

On voulait filmer comme si l’on voyait le monde à travers les yeux des deux filles. On souhaitait donc insuffler la modernité et l’immédiateté qu’elles ressentent, et qui vient tout droit de la culture Instagram. La bande son était importante aussi, on a veillé à choisir des morceaux qu’elles pourraient écouter dans la vraie vie. Nos références étaient très diverses mais on a davantage sourcé des artistes que des réalisateurs. Je citerais par exemple Zanele Muholi, une photographe lesbienne d’Afrique du Sud, mais aussi Wangechi Mutu, une artiste formidable qui joue avec les couleurs et les formes, ou l’Afro-américaine Mickalene Thomas. Au niveau des réalisateur·rice·s, nos références venaient du côté de Mélanie Laurent, dont j’adore l’immédiateté des films Respire et Les Adoptés. Mais aussi de Marcel Camus et de son Orfeu Negro, pour l’énergie qui s’en dégage. 

Ton film a été présenté à Cannes cette année. Quel souvenir en gardes-tu?

C’était formidable d’être à Cannes. Je connaissais déjà, mais c’est la première fois que j’y allais pour défendre un film. Cela nous a donné l’espoir et le sentiment que nous méritons de faire partie d’une histoire élargie du cinéma, en tant que femmes et en tant qu’Africaines. Car le cinéma africain a toujours été très majoritairement le fait de réalisateurs hommes et ce sont eux qui ont toujours représenté le continent. C’était donc incroyablement important pour nous de montrer à quoi les films du continent qui ne sont pas réalisés par des hommes ressemblent. Et puis, je faisais partie du groupe de 82 femmes qui ont monté les marches ensemble. Je trouve cela tellement important que des réalisatrices soutiennent d’autres réalisatrices. C’est devenu très clair quand j’étais à Cannes et que nous avons gravi cet escalier main dans la main. On pouvait enfin visualiser à quel point le groupe de femmes qui monte les marches cannoises est petit, comparé à tout le monde masculin qui s’agite autour. 

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski 


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