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Dossier Femmes et pouvoir / En partenariat avec le CFPJ

Quand le rap français produira-t-il des Missy Elliott?

Dans le rap, les femmes n’apparaissent pas sur le devant de la scène. Depuis Diam’s, aucune rappeuse n’a réussi à se distinguer. Que se passe t-il dans le rap game féminin? Enquête. 
Sianna, DR
Sianna, DR

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En 2006, Diam’s était l’artiste à avoir vendu le plus d’albums dans l’année. Avant elle, aucune rappeuse n’avait réussi cette performance. Presque dix ans plus tard, aucune femme n’a pris la relève. Pourquoi les rappeuses n’arrivent-elles plus à s’imposer? Souvenez-vous, dans les années 90, on dansait sur les morceaux de Lady Laistee, Sté Strausz ou Princess Aniès. Dans les années 2000, on gigotait sur La Boulette de Diam’s. Aujourd’hui, difficile de citer un nom de rappeuse française connue du grand public. Thomas Gaetner, journaliste et écrivain de Hip-Hop: Le rap français des années 90, est catégorique: “S’il n’y a plus de femmes aujourd’hui dans le rap français, c’est parce que ce genre a énormément changé depuis son âge d’or dans les années 90. En 20 ans, le rap est passé de textes travaillés laissant parler l’émotion et la musicalité à une sauce ego trip souvent indigeste et inondée d’auto-tune verrouillé par la testostérone. Les femmes ne peuvent plus s’exprimer dans cet univers.

 

La Boulette de Diam’s 

Première parade pour les femmes qui se lancent dans le hip-hop: gommer leur féminité. Fringues, attitudes, thèmes, en se grimant ainsi, elles copient leurs homologues masculins. Éloise Bouton, journaliste créatrice d’un Tumblr intitulé Madame Rap qui répertorie les rappeuses dans le monde, explique ce phénomène: “Les rappeurs se sont emparé de codes très virils, au point d’être parfois caricaturaux. Les femmes les imitent pour se faire respecter et se faire entendre.” La rappeuse LaGo de Feu, 29 ans et deux EP’s au compteur, condamne ce mimétisme: “Les fans de rap ne veulent pas entendre des femmes parce qu’elles mentent. Quand elles rappent, elles font les bonhommes. Si Diam’s a autant marché, c’est parce qu’elle disait sa vérité, une meuf cool que tu ne vas pas aller serrer en soirée, etc. Elle disait des vrais trucs auxquels on pouvait se raccrocher.Sianna, 21 ans, prépare son premier album chez Warner Chappell et confirme: “Il ne faut pas que les filles viennent rapper pour ressembler à des mecs. Si on veut écouter un mec, on ne va pas aller écouter une fille.” Jouer les mecs n’est pas une recette gagnante si l’on en croit le top 50. Pendant que Maître Gims écoule près de 200 000 albums en deux mois, les rappeuses ne vendent pas assez pour rentrer dans le classement des ventes en France.

 

“Avec mon 90B et mon string, je galère un peu plus à mettre des douilles”

Les rappeuses de la nouvelle génération abandonnent l’idée de faire comme leurs acolytes masculins mais continuent de se comparer à eux, notamment dans leur flow. Sianna s’explique: “Dans mon ego trip, je dis ‘je rappe comme un keumé’, c’est pour dire qu’on est égaux dans l’art qu’on fait.” LaGo va plus loin en se jouant de cette manie: “C’est parfois drôle de se servir des codes des mecs, explique-t-elle. Quand je dis ‘si j’avais une bite, je serais dans ta shnek’, c’est pour dire aux keumé ‘tes codes, je peux m’en servir aussi’. C’est surtout de la dérision et de l’humour. Avec mon 90B et mon string, je galère un peu plus à mettre des douilles, mais ça reste possible.

 

Ainsi va la vie, Sianna

 

“Si je parlais de ma chatte, on trouverait ça inquiétant”

L’autocensure est aussi répandue dans ce milieu. Alors que Booba rappe sans complexe dans Jour de Paye “si ça fait mal, que tu cries, que tu jouis, c’est que je suis dans ta chatte”, les femmes, elles, réfléchissent à la portée de leurs lyrics. On leur demande l’impossible: “On est tellement dans un business où il faut avoir des couilles pour y aller mais aussi des seins et de la gueule mais pas trop, qu’on sente qu’on est des chiennes mais qu’on est dans la morale, déplore LaGo. L’exercice est très difficile et n’est demandé qu’aux femmes. Je suis une meuf donc forcément j’ai des sentiments, forcément, je me suis fait briser le cœur et forcément, il faudrait que je le raconte dans une chanson. Sauf que c’est pas ce dont j’ai envie de parler. Ça reste important de vérifier ce que tu dis car les interprétations peuvent être multiples. Quand tu es une femme, on t’étudie au microscope.

On ne peut pas parler de sexualité. Quand Kaaris dit qu’il met son doigt de pied dans ta chatte, tout le monde trouve ça cool. Si je parlais de ma chatte, on trouverait ça inquiétant.

Pour celles qui refusent cette différence de traitement, cela peut parfois coûter. En 2013, Liza Monet connaît un bad buzz avec My Best Plan où elle rappe sur “les courbatures causées par la baise entre [ses] reins” en soutien-gorge rose flashy. Depuis ce bashing sur les réseaux sociaux, elle a changé de style. Dans son dernier clip sorti en mai dernier, elle chante son envie de faire du rap sans concession derrière des lunettes de soleil et un long manteau de fourrure. Une manière pour elle de s’effacer et de mettre en avant son art. “La direction que j’ai prise depuis quelques mois va montrer autre chose, assure l’intéressée qui prépare son premier album. Je rappe, je chante, j’écris mes textes. Je vais montrer mon talent et après je vais faire tout ce que je veux.” LaGo poursuit: “On n’a pas le choix. On ne peut pas parler de sexualité. Quand Kaaris dit qu’il met son doigt de pied dans ta chatte, tout le monde trouve ça cool. Si je parlais de ma chatte, on trouverait ça inquiétant.

Pour Éloïse Bouton, la France et son esprit conservateur ne sont pas prêts à entendre l’une de ses rappeuses avec un texte hypersexualisé et à la féminité outrancière. Quand Nicki Minaj lâche la punchline “la bite plus grosse qu’une tour, ma chatte la fait dormir comme un bébé” dans Anaconda, l’Hexagone danse et le morceau se place dans les 100 chansons les plus téléchargées en France la semaine de sa sortie en août 2014. Dans la langue de Shakespeare, ces paroles crues sont mélodieuses.

Quand est-ce que le rap français produira-t-il des Missy Elliott?

Instagram/Lago2Feu

Actrices, artistes ou politiques, toutes témoignent régulièrement du sexisme dont elles sont victimes. Le rap et les rappeuses n’y échappent pas et les critiques sur le physique fusent. Pour se protéger, LaGo s’est créé un concept où, dans ses clips, on ne voit pas son visage. Quand au live, elle ne monte pas sur scène sans une paire de lunettes de soleil. “On dirait que le public ne veut plus entendre mais regarder les femmes. Si tu as la plume mais pas le physique, c’est difficile”, témoigne Liza Monet. “Si la rappeuse Black Barbie met une vidéo sur YouTube, on va commenter ses cheveux, ses vêtements, son poids, illustre Éloïse Bouton. Sous les vidéos des hommes, il n’y a jamais ce genre de commentaires. On parle de leur beat, de leur flow. Les producteurs et le public voient la femme avant l’artiste.

 

“On est encore bloqué par rapport à l’égalité homme-femme”

Le rap français n’échappe donc pas aux clichés sexistes. Selon Julien Thollard, chef de projet de Din Records, “on est encore bloqué par rapport à l’égalité hommes-femmes. Les rappeuses doivent assumer de côtoyer énormément de mecs qui parlent en mal de la femme dans leurs albums par exemple. Déjà en tant qu’homme, c’est dur, alors quand tu es une femme, c’est pire”. À la tête des maisons de production, la gent masculine est surreprésentée. D’après LaGo, s’il y avait davantage de femmes décisionnaires, les choses bougeraient. Les portes s’ouvriraient plus facilement aux autres femmes. Toutes ne sont pas de cet avis: “Si un producteur tombe sur une fille comme Mélanie (Ndlr: Diam’s), avec autant de talent et de hargne, il va essayer de faire quelque chose. Peut-être que ça prendra plus de temps parce que c’est une fille dans le milieu du rap. C’est le talent qui parle, ce n’est pas le sexe ou quoi que ce soit”, insiste Sianna qui estime n’avoir subi aucune discrimination.

Au sein de Din Records, Julien Thollard n’a jamais reçu de demande de rappeuses en recherche de label. De rappeurs, beaucoup. Pourtant, il n’est pas contre signer des femmes pour rejoindre Médine, Tiers Monde ou Alivor dans son crew d’artistes. Autocensure, mainmise des hommes sur le rap game, réticence du public majoritairement masculin, les motifs sont nombreux pour expliquer l’absence de femmes qui pèsent dans le milieu. Diam’s reste l’icône du rap féminin français. Première et seule femme à réaliser une carrière grand public, elle a tracé une route que peu parviennent à emprunter. Malgré cela, il reste une place à prendre. Même si, comme le pense Sianna, il faudra du temps pour que “certains rappeurs admettent qu’une femme soit la meilleure kickeuse du pays”.

Garance Renac


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