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Cinéma

Rebecca Zlotowski: “Il y a plus de femmes réalisatrices en France que dans tout autre pays du monde”

On a rencontré Rebecca Zlotowski pour parler de Planetarium, son troisième long-métrage avec Natalie Portman et Lily-Rose Depp. 
© Ad Vitam
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Dans Planetarium, troisième long-métrage de Rebecca Zlotowski, Natalie Portman et Lily-Rose Depp incarnent les sœurs Barlow, deux mediums américaines qui terminent leur tournée mondiale en Europe à la fin des années 30. Repérées par un producteur qui se met en tête de capturer sur pellicule les phénomènes paranormaux qu’elles provoquent, Laura et Kate Barlow sont entraînées dans une épopée cinématographique grisante, tandis que l’Europe, à l’aube de la Deuxième guerre mondiale, s’apprête à vivre ses heures les plus sombres.  

Planetarium, à bien des égards, est un film qui fera date. Dans la carrière de sa réalisatrice, Rebecca Zlotowski, d’abord, cette œuvre dense à la narration déroutante, dont la liberté frondeuse du récit égale la virtuosité technique, marque un tournant en direction du merveilleux et du spirituel. Là où les précédents longs-métrages de Rebecca Zlotowski gardaient les pieds ancrés dans le bitume, Planetarium, ode à la magie du cinéma et à l’expérimentation, regarde vers les étoiles et du côté des grands prestidigitateurs du septième art, de Méliès à Spielberg. Comme si la maturité passait chez Rebecca Zlotowski par les retrouvailles avec l’innocence, la réalisatrice a construit cette aventure sur une accumulation de premières fois.

Planetarium est un film de pionnière, un acte d’émancipation qui place sa réalisatrice en amont du reste de la production.

Premier rôle européen de Lily-Rose Depp (La Danseuse, pour lequel nous l’avions interviewée le mois dernier, a été tourné après Planetarium), premier rôle en français de Natalie Portman, première fois que cette dernière est dirigée par une femme, premier long-métrage tourné entièrement avec la caméra numérique ultra-performante Alexa 65, Planetarium est un film de pionnière, un acte d’émancipation qui place sa réalisatrice en amont du reste de la production, qu’elle soit française ou mondiale. 

Ainsi, si le film de Rebecca Zlotowski est porté par une énergie presque enfantine, il reste avant-tout l’œuvre hardie d’une cinéaste mûre, ultra-consciente de son temps. Et qui use de tous les outils mis à disposition par le septième art pour observer à la longue-vue l’insidieux basculement d’une époque, qui fait tristement écho à la nôtre. Entretien. 

 

Dans Planetarium, tu filmes une relation de sororité entre les personnages de Laura et Kate Barlow. Comment as-tu abordé le travail sur cette relation?

La sororité est un lien qui me fascine. J’avais d’ailleurs déjà abordé ce thème dans Belle épine, où j’avais glissé un tas d’éléments très personnels. Avec ma grande sœur, nous sommes orphelines -nous avons perdu notre mère très jeunes (Ndlr: leur père fait quant à lui une apparition dans une scène de Planetarium). Très rapidement, toutes les deux, on s’est dit la chose suivante: les parents, on les perd, les amis, on les choisit et les enfants, on n’en a pas encore. Donc, le lien le plus fort qu’on possède dans l’existence, c’est celui de sororité ou de fraternité. Enfin, si on est nés sous les même toit. 

Il faut forcément avoir vécu ensemble, tu ne crois pas aux liens du sang?

Non. C’est l’idée d’avoir partagé un morceau de sociologie, d’avoir partagé l’acquis. En tout cas, pour moi, ce lien n’est pas totalement de l’amitié, et pas non plus un lien obligatoire, puisqu’on peut choisir d’être proche de ses frères et sœurs, ou pas. Avec Robin Campillo, le coscénariste, on a très vite établi un parallèle entre la relation des sœurs Barlow et celle d’Aaron et Moïse: l’une des deux est une maquerelle, et l’autre celle qui possède le don. Il y avait cette idée de confronter deux sœurs tellement proches qu’elles ne se sont jamais dit l’essentiel: que l’une croit, et l’autre pas.  

Ce qui passe par la coquetterie, la beauté, la jeunesse ou la minauderie, n’est pas une féminité dans laquelle je me reconnais.

Tu as dit que tu ne reconnaissais pas souvent dans les personnages féminins au cinéma les qualités que tu aimais. Quelles sont-elles?

En France, on est extraordinairement privilégiées et on a fait un bon travail. Le système républicain d’accession aux écoles de cinéma et le système de fabrication des films font qu’il y a beaucoup plus de femmes réalisatrices en France que dans tout autre pays du monde. Elles sont seulement 4% aux États-Unis, contre 25% ici. On est loin de la parité, mais la France reste un pays dans lequel il fait très bon faire du cinéma, d’une manière générale mais aussi en tant que femme. Cela étant dit,  pour en revenir aux caractéristiques des personnages féminins, ce qui passe par la coquetterie, la beauté, la jeunesse ou la minauderie, n’est pas une féminité dans laquelle je me reconnais. Moi, les actrices qui me fascinent sont plutôt Jodie Foster, Linda Fiorentino, Kristen Stewart, Natalie Portman, Isabelle Huppert, Adèle Haenel ou Léa Seydoux. Des actrices qui incarnent une certaine pensée de leur propre genre. Qui n’ont pas peur de faire passer une part de leur séduction par l’intelligence. 

As-tu évoqué avec Natalie Portman le fait que tu sois la première femme à l’avoir dirigée dans un long-métrage?

Pas du tout, on a seulement découvert ça il y a quelques semaines au festival de Venise! Ça raconte deux choses du trajet de Natalie Portman en tant qu’actrice et en tant que réalisatrice. D’une part, qu’il y a très peu de femmes qui font des films aux États-Unis, ou en tout cas tellement peu dans la A-list que pour une actrice de la stature de Natalie Portman, il n’y a pas de répondant. Par ailleurs, passé 30 ans, une actrice à Hollywood se voit offrir moins de rôles et, contrairement aux acteurs, les femmes doivent se tenir au courant des vagues fraîches de cinéastes indépendants à l’étranger. Le fait qu’elle aille vers Xavier Dolan (Ndlr: elle sera à l’affiche de son prochain film), qui n’est pas du tout énorme aux États-Unis, ou qu’elle se soit intéressée à mon travail, vient je pense de sa curiosité d’actrice/réalisatrice pour une certaine régénération du cinéma. Quand Natalie Portman décide de s’associer à un projet comme le mien, il y a un côté expérimental, c’est un geste fort et courageux pour une actrice américaine. Et ça, c’est le symptôme de quelque chose aux États-Unis… Quelque part, ça m’arrange, sinon elle ne m’aurait jamais regardée! (Rires.)

 

 

Être la première réalisatrice européenne à filmer l’éclosion à l’écran de Lily-Rose Depp, une ado scrutée par la Terre entière, implique-t-il une responsabilité particulière?

Je suis entièrement d’accord avec le terme de “responsabilité” quand il s’agit de filmer des corps jeunes, et c’est pour cela que je n’ai jamais choisi d’actrices lycéennes. Dans Belle épine notamment, alors que les personnages étaient des lycéens, les acteurs avaient tous 10 ans de plus. Ça me plaisait, car je n’ai aucun fantasme de pygmalion, je ne suis pas du tout naturaliste au sens Pialat, je ne suis jamais allée chercher des non-acteurs ou des non-professionnels. Je n’ai donc pas renversé mon mode de fonctionnement en allant chercher Lily-Rose Depp. Je l’ai rencontrée dans un circuit professionnel d’acteurs, elle avait ce désir d’actrice très défini, bref il y avait quelque chose qui me rassurait. Car il fallait l’emmener quelques mois avec nous et, même si un tournage, c’est amusant, cela reste du travail. Mais j’ai senti qu’elle avait été élevée dans la conscience de ce que cet engagement signifiait, et j’avais en face de moi quelqu’un de très articulé psychologiquement. J’ai eu l’impression de faire face à une jeune femme avec des choix de carrière déjà définis. Bon, je l’ai quand même engueulée quand elle a choisi d’arrêter l’école à la fin de notre tournage. (Sourire.) 

Lily-Rose Depp et Natalie Portman ont toutes deux un lien fort avec la France, l’une via ses parents et l’autre via son mari. Comment ont-elles vécu les attentats de 2015? Sont-elles dans une bulle, à l’image de leurs personnages dans Planetarium?

Comment elles ont vécu ça, il faudrait le leur demander. Mais je peux au moins attester d’une chose: j’étais chez Natalie au moment où a eu lieu la prise d’otage de l’Hyper Casher et les assassinats de Charlie Hebdo. Et on a été évacués de la fête de fin de tournage que nous avions organisée pour Planetarium… C’était le 13 novembre. Ce point d’orgue macabre, Natalie l’a vécu comme une parisienne. On était tous ensemble dans ce bateau-là, elle ne s’est pas exfiltrée aux États-Unis le lendemain, cela faisait partie de nos vies. Natalie Portman est quelqu’un de très concerné -par la politique, l’écologie etc.-, et cela l’a amenée à se poser des questions très profondes. Les mêmes questions que nous nous posons.

Pour Planetarium, tu es la première à utiliser de bout en bout une toute nouvelle caméra, la Alexa 65. Quelle est sa particularité?

En fait, pour Planetarium, il y a eu un trajet fétichiste assez excitant: on y parle d’un producteur qui doit inventer une caméra qui n’existe pas pour filmer l’invisible et capter les fantômes. Avec mon chef opérateur, on s’est éclaté car on a utilisé tous les formats de film possibles pour réaliser les films qu’on voit dans le film: du 16 mm, du 35, du 9 mm manivelle, de l’infra-rouge etc… Mais pour réaliser le film lui-même, on est les premiers au monde à avoir utilisé entièrement cette caméra expérimentale et novatrice, qui est l’équivalent du 70 mm, mais en numérique: c’est à dire que c’est le format qui contient le plus d’informations, le plus de définition. Le 70 mm en pellicule, c’est le format de 2001 L’Odyssée de l’espace, des westerns; Tarantino a tourné Les Huit salopards dans ce format, qui capte tellement d’informations que les visages, les profondeurs de champ sont extrêmement définis. Le numérique reproduit cette extraordinaire richesse de l’image, sans le côté très onéreux de la pellicule.   

Aujourd’hui, tous les conspirationnistes s’excitent car ils considèrent qu’avec le numérique, les images sont trafiquées.

Qu’est ce que cela a changé en termes de tournage?

Avec cette caméra, on retrouve les mêmes techniques de tournage qu’avec une caméra à pellicule. Tu as peu de temps pour les prises, tu dois changer de carte mémoire toutes les 10 minutes, donc cela met les acteurs dans un état comparable à celui de la pellicule. Avec le numérique, il y a désormais deux types de cinémas. D’un côté, des réalisateurs comme Abdellatif Kechiche, qui mettent quatre caméras et qui laissent tourner beaucoup, de l’autre des gens comme moi, un peu vieille école, qui mettent une seule caméra, avec un magasin qu’il faut recharger vite. Avec cette caméra, non seulement on a réalisé une première mondiale, mais en plus, ça rejoignait dans le film une certaine pensée, celle du fétichisme, du rapport aux images, de la crise de la représentation que nous a apporté le numérique. Aujourd’hui, tous les conspirationnistes s’excitent car ils considèrent qu’avec le numérique, les images sont trafiquées. 

Cela sert ton propos, mais on sent aussi clairement un vrai plaisir de geek à avoir utilisé cette caméra…

Je suis fascinée par la technique: en tant que cinéaste, je trouve que ça fait partie de nos outils. J’adore utiliser les significations de la technique dans la fabrication des récits. Et puis, m’y intéresser, pouvoir avoir des conversations à ce sujet avec les techniciens -même si je suis très très loin d’avoir leurs connaissances-, crée un certain rapport avec mon équipe. J’ai besoin de mettre les mains dedans, de ne pas être uniquement du côté de la poésie et de la fabrication du récit. Pour mon prochain film, d’ailleurs, j’adorerais cadrer. 

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski


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