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Avec sa romance lesbienne, Pauline Delabroy-Allard signe un grand livre sur la passion

Pauline Delabroy-Allard a été la sensation de la rentrée littéraire avec Ça raconte Sarah, récit d’une passion intense entre deux femmes. À tout juste 30 ans, elle était jusqu’à cette semaine la dernière femme en lice pour le prix Goncourt. Elle est toujours dans la course pour le Médicis.
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Pauline Delabroy-Allard décroche le téléphone en riant, sa voix se mêle au vent de la route de campagne sur laquelle elle attend son car pour Rennes. Le soir, elle a rendez-vous, comme tous les mercredis jusqu’au mois de décembre, dans une librairie pour parler de son roman Ça raconte Sarah. Ça tombe bien, nous dit-elle, ce soir elle va à la librairie féministe rennaise La Nuit des Temps. Elle vient d’apprendre qu’elle n’était plus dans la course pour remporter le prix Goncourt, récompense prestigieuse qui n’a été remise qu’à douze femmes depuis sa création. Il ne reste plus que des hommes. “Le temps que cette sélection a duré, j’étais très fière, explique Pauline Delabroy-Allard. C’était la moindre des choses qu’il reste une femme et je trouvais ça vraiment bien qu’un texte lesbien soit le représentant d’une écriture féminine.” Elle ajoute, en riant, qu’elle n’avait aucun doute sur le fait qu’il resterait “un petit carré d’hommes virils”.

 

Un héritage paternel

La reconnaissance aurait été symbolique, mais Pauline Delabroy-Allard n’y croyait “pas vraiment”. Il faut dire que tout dans le parcours de Ça raconte Sarah, de son élaboration dans un coin de son esprit jusqu’à sa publication aux éditions de Minuit, semble encore lui paraître presque accidentel. Elle en parle avec beaucoup de légèreté et une voix enthousiaste entrecoupée de rires qui semblent toujours nous prier de ne pas trop l’aduler. On l’imagine se pincer encore pour être sûre que la shortlist du Médicis, les critiques dithyrambiques dans la presse et le public qui vient à sa rencontre chaque semaine sont une réalité.

L’écriture, Pauline Delabroy-Allard l’a longtemps vécue comme un secret. Fille de deux professeurs, elle grandit au début des années 90 entourée de livres et de culture. Son père, Jean Delabroy, est lui-même auteur de deux romans parus aux éditions Verticales (Dans les dernières années du monde et Pense à parler de nous chez les vivants). Un héritage qui lui donne à la fois envie d’écrire et qui lui met une bonne dose de pression. “Je le voyais écrire, donc je savais que ce n’était pas inaccessible, qu’on pouvait cumuler une vie de famille et d’écrivain, explique-t-elle. Mais en même temps j’avais une grosse pression parce qu’il avait réussi et j’avais peur de ne pas faire aussi bien.” Comme Jane Austen, elle se cache pour écrire. Chaque jour, elle noircit des carnets. Une pratique nécessaire, qui la tient debout. Elle met en place une écriture de l’intime, du quotidien. “J’étais une ado un peu rebelle, se souvient-elle, soit absente soit enfermée dans ma chambre. Je suis partie de chez mes parents à 17 ans.” Après le lycée, elle enchaîne khâgne et hypokhâgne, puis plusieurs masters qui la mènent vers des carrières autour de la littérature: l’édition et les métiers du livre. Après avoir travaillé un temps dans une librairie, elle tombe enceinte. “J’ai décidé de faire un CAPES de prof alors que je m’étais toujours dit que je ne suivrais pas le chemin de mes parents, s’amuse-t-elle. Mais je voulais avoir du temps pour ma fille. Depuis, je suis documentaliste dans un lycée.

“J’adorerais avoir une chambre de bonne à la Virginia Woolf. Mais, comme je suis une femme et une mère de famille, il faut faire les lessives, les devoirs de l’enfant…”

Là-bas, elle rencontre des écrivains, organise des masterclass d’écriture et des projets littéraires. Son quotidien, entre l’éducation de sa fille, son travail et ses sorties aurait pu l’engloutir, mais l’idée de Ça raconte Sarah commence à germer dans son esprit. L’histoire déchirante d’une passion amoureuse entre deux femmes qui se noue au rythme de la musique d’un quatuor à cordes et des wagons du métro parisien. Pauline Delabroy-Allard se met à écrire sans penser ni à la publication, ni aux récits qui ont été écrits avant le sien. “Il y a un héritage trop lourd quand on est une jeune femme et qu’on écrit sur la passion, analyse-t-elle. Je ne me disais jamais que j’allais l’envoyer à des éditeurs, pour ne pas me décourager.” Il ne manque qu’une chose à l’autrice pour s’y mettre: une chambre à elle. “Quand on est une mère de famille, qu’on travaille à temps plein, qu’on a une vie parisienne, on n’a vraiment pas le temps ou l’espace pour écrire. Ça me frustre parce que j’adorerais avoir une chambre de bonne à la Virginia Woolf. Mais, comme je suis une femme et une mère de famille, il faut faire les lessives, les devoirs de l’enfant…” Elle est épaulée par ses amis qui lui inventent des résidences d’écriture improvisées. On lui prête un appartement à République, une maison en Aveyron, qui lui permettent de suivre le fil de son récit jusqu’à sa conclusion.

 

Une tempête

Le sujet de son roman s’impose à elle. “Je voulais vraiment écrire sur la passion amoureuse, explique-t-elle. Une histoire hétérosexuelle, ça a été vu et revu mille fois. Ce que j’aimais dans l’idée de la passion entre deux femmes, c’est d’avoir la rencontre de deux sensibilités féminines, cette relation a quelque chose de très particulier.” La passion, physique et spirituelle, de la narratrice de son roman pour Sarah, musicienne flamboyante, dévore tout. “L’amour avec une femme: une tempête”, écrit-elle dans son roman. Sarah, dans sa présence comme dans son absence, avale tous les autres personnages. “En excluant complètement les hommes du récit, l’ambition féministe est assez claire, analyse Pauline Delabroy-Allard. Au début, la narratrice a un compagnon, dont on ne sait même pas ce qu’il devient. J’avais envie que ce soit permis et tout à fait assumé qu’elles se permettent cet amour. Je trouvais cela jubilatoire.

Tout s’éclipse, même l’enfant de la narratrice. L’héroïne s’enfuit seule à Trieste dans la deuxième partie déchirante du récit, consacrée au manque et à la disparition. “Je voulais que la révélation que la narratrice a en aimant une femme pour la première fois vienne tout balayer, y compris son rôle de mère.” Elle s’amuse en racontant que, lors des rencontres en librairie, certaines lectrices viennent lui demander de se justifier sur l’attitude de son personnage. “J’ai l’impression qu’elles me jugent, dit-elle dans un éclat de rire. Les personnages masculins qui abandonnent leurs familles, c’est très courant dans l’histoire de la littérature, et je suis sûre que les auteur·rice·s n’ont de comptes à rendre à personne!

Depuis sa sortie, Ça raconte Sarah a rencontré un public de tous les âges et a déjà remporté le prix des libraires de Nancy et le prix Envoyé par La Poste. Pauline Delabroy-Allard a l’air de s’en émerveiller, tout en gardant les pieds sur terre. Pour l’heure, elle rêve d’une vraie résidence d’écriture pour plancher sur son deuxième roman. Et d’une chambre à elle, enfin.

Pauline Le Gall


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