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Théâtre

Dans “SAIGON”, Caroline Guiela Nguyen raconte avec poésie les liens franco-vietnamiens

Après avoir fait sensation au festival d’Avignon, la pièce de théâtre SAIGON, mise en scène par Caroline Guiela Nguyen, arrive à l’Odéon à Paris. Interview.
© Julien Prebel
© Julien Prebel

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À seulement 36 ans, Caroline Guiela Nguyen est déjà en train d’imprimer sa marque dans le paysage théâtral français. Cette metteure en scène exigeante a présenté cette année au festival d’Avignon sa sixième pièce de théâtre intitulée SAIGON et, le moins qu’on puisse dire, est qu’elle a marqué les festivaliers. “Bouleversant”, “Hypnotique”, “Poignant”, les qualificatifs élogieux n’ont pas manqué pour décrire une œuvre qui, incontestablement, détonne dans notre univers théâtral. En effet, SAIGON prend place dans la cuisine d’un restaurant vietnamien du douzième arrondissement de Paris où défile une galerie de personnages, tous liés à l’histoire française du Vietnam et l’histoire vietnamienne de la France, appartenant à différentes générations. Dans un récit où les époques se chevauchent, et où l’on passe aisément de 1956 à 1996, les personnages convoqués sur scène viennent nous raconter une histoire faite d’exil et d’amour, de saveurs culinaires et de tristesse.

“Pendant qu’on créait le spectacle, je savais qu’on allait proposer quelque chose de neuf.”

Pour préparer ce spectacle qu’elle a monté avec sa compagnie Les Hommes Approximatifs, Caroline Guiela Nguyen a fait de nombreux voyages au Vietnam, où elle a notamment été chercher ses comédiens, qui font résonner sur scène la langue de sa mère. C’est forte de ce bagage que la jeune femme, née dans le Var d’une mère vietnamienne et d’un père pied-noir, s’est attelée à SAIGON, une pièce qui donne des visages à l’immigration vietnamienne devenue française, pour une fois mise au centre d’une création artistique hexagonale. Alors que la pièce est en tournée depuis le mois de novembre, et à la veille de la première au théâtre de l’Odéon à Paris, Caroline Guiela Nguyen nous en dit plus sur sa création-phénomène.

Ce succès à Avignon, l’avais-tu anticipé?

Non, je ne l’avais pas réfléchi. Ce que je savais en revanche, pendant qu’on créait le spectacle, c’est qu’on allait proposer quelque chose de neuf. Je sentais qu’on était en train d’ouvrir un espace pour ces visages et ces corps-là, qu’on n’est pas habitué à voir sur la scène d’un théâtre. Au fond de moi, j’espérais bien sûr que les spectateurs allaient recevoir ça d’une belle façon et je suis très heureuse que le public avignonnais ait acclamé ces récits-là.

Après ce plébiscite, SAIGON arrive à Paris, es-tu impatiente?

Pour nous, jouer à Avignon, Grenoble ou Paris, cela a toujours la même valeur, on est tous ensemble et concentrés sur le travail. Mais c’est vrai qu’à Paris, il y a beaucoup de viet kieu (Ndlr: Terme qui désigne la diaspora vietnamienne exilée politique), et pour cette raison, j’ai hâte de jouer le spectacle à l’Odéon. J’espère qu’ils seront nombreux à venir nous voir depuis le 13ème arrondissement, mais aussi depuis Lognes ou Torcy.

Pour l’instant, quels sont les retours de la communauté vietnamienne?

Je trouve toujours ça compliqué de parler de communauté vietnamienne. On a eu des retours de personnes d’origine vietnamienne de la première, deuxième, et troisième génération: c’était très fort de les voir entrer dans un théâtre alors que beaucoup ne l’avaient jamais fait de leur vie, et c’était très fort de pouvoir leur parler après. Ils étaient nombreux à n’avoir jamais entendu leur langue pratiquée ailleurs que dans leur foyer, ils avaient l’impression que quelque chose d’eux était raconté. On a aussi eu le retour de gens qui n’ont rien à voir avec le Vietnam et qui avaient également la sensation que le spectacle leur était intimement adressé. SAIGON part d’un endroit extrêmement petit, qui est la cuisine d’un restaurant dans le 12ème à Paris: socialement, géographiquement, c’est précis mais on part de ce point pour embrasser quelque chose de commun. D’ailleurs, on se prépare à jouer à l’étranger car la pièce a suscité de l’intérêt dans des villes comme Singapour, Bogota ou Berlin, a priori très loin de l’histoire du Vietnam. Et pourtant, SAIGON parle à leur imaginaire.

Est-ce que SAIGON est un spectacle triste?

Je ne dirais pas ça. Je parlerais plutôt d’une émotion, que j’ai ressentie quand j’étais au Vietnam et que j’ai essayé de faire exister sur scène. Dans la pièce, il y a un trajet spécifique des larmes, qui m’a été inspiré par ce que j’ai vécu là-bas, mais aussi par ce qu’on m’a raconté ici. J’ai toujours entendu ma grand-mère dire de ma mère, sa fille aînée, qu’elle était la deuxième, et je ne comprenais pas. J’ai découvert sur place qu’au Vietnam, le premier enfant est toujours considéré comme le deuxième car on dit qu’il y a toujours un enfant qui manque. C’est quelque chose de cette émotion-là que j’ai voulu faire passer.

Il t’a fallu attendre dix ans et six pièces pour t’attaquer à ce sujet intime?

SAIGON n’a rien d’autobiographique, donc il ne m’a pas fallu plus de temps que pour mes autres pièces, pour lesquelles j’ai eu la même volonté de raconter le monde et la nécessité de le faire entièrement. Si je ne pouvais sans doute pas monter cette pièce avant, c’est parce qu’elle impliquait une production importante et certains moyens financiers. Il a par exemple fallu aller chercher des comédiens jusqu’au Vietnam, ou chercher Anh, la cuisinière du restaurant, à Paris dans un lieu qui n’est pas celui des salles de theâtre car il y a très peu de comédiens d’origine vietnamienne en France: ce qui pose question d’ailleurs, sur l’état de nos plateaux en France.

saigon © jean-louis fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Quelle place occupe le Vietnam dans ton identité?

Je ne parle jamais d’identité, je trouve le mot galvaudé et il ramène à quelque chose de figé. Le Vietnam a pris sa place dans ma vie de façon très étonnante car je n’y suis jamais allée jusqu’à l’année de mes 15 ans, en 1996, l’année où les premiers exilés, dont ma mère, ont pu y retourner pour la première fois. Avant cette date, je mangeais vietnamien, mais on ne m’avait pas appris la langue, je grandissais dans le Var avec l’accent du sud tout en entendant ma mère le parler avec ses frères et sœurs. J’ai noué une histoire avec le Vietnam en France et je me suis construite comme vietnamienne en France; sachant que mon père, de son côté, taisait son histoire en Algérie, il n’en parlait pas. La première fois que j’ai voyagé au Vietnam, je suis restée cloîtrée dans ma chambre pendant deux semaines, car tout m’était trop étranger.

Comment as-tu vécu avec ces silences, notamment vis-à-vis de la guerre d’Indochine? 

Pour moi le Vietnam et la France, ça se solde par une colonisation et non par une guerre. Du côté de ma famille paternelle aussi, c’était une colonisation. C’est vrai que mon père, qui était très âgé, m’a beaucoup plus raconté comment il avait été soldat à Colmar pendant la Deuxième guerre mondiale que son départ de l’Algérie. Je sentais qu’il y avait quelque chose de difficile pour lui à formuler et que c’était compliqué d’en parler.

Est-ce que les deuxième et troisième générations sont celles qui vont faire émerger une parole sur tous ces récits?

Je ne crois pas que l’unique problème soit que l’on ait été face à des gens qui se sont tus. La question que l’on doit se poser aujourd’hui, c’est s’il existe des espaces de parole pour ces récits. Ce que je sens, à titre personnel, c’est que j’ai la chance de pouvoir prendre la parole et que le théâtre est fait pour qu’on amène de nouveaux récits. Récemment, j’étais à une conférence sur les récits manquants, et quelqu’un a formulé que le vrai enjeu, c’était de parler de récits manqués: il y a eu des histoires racontées mais a-t-on vraiment su les écouter? A-t-on vraiment pesé à quel point créer des espaces dans lesquels les gens se “représentent” est nécessaire et vital? Je repense à une phrase prononcée par un jeune homme dans le documentaire 10ème Chambre de Raymond Depardon et à qui la juge pose la question “vous avez quelque chose à ajouter?” et qui répond “j’aurais tellement de choses a vous dire…

saigon © jean-louis fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Le fait d’être une femme influence-t-il ta façon d’écrire?

Non, mais je suis préoccupée toujours et avant tout par les visages et les corps abandonnés. Il se trouve que les femmes en font partie, tout comme cet homme vietkieu qui vient chanter Aline tous les soirs dans un karaoké.

Monter SAIGON, est-ce une façon de transmettre à ton tour?

Ce n’est pas le sujet et encore une fois, ce n’est pas mon histoire. Toutefois, avant chaque représentation, je dis aux comédiens de “déposer” ce récit devant 500 autres visages. Quand je monte un spectacle comme SAIGON, je ne le fais pas pour transmettre une histoire, mais j’aime en raconter, de façon très naïve. J’ai besoin de raconter plus que de transmettre.

Propos recueillis par Myriam Levain

Cet article est dans le nouveau numéro de Koï Magazine, en kiosque le 10 janvier.

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SAIGON, Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris 17ème. Du 12 janvier au 10 février 2018. Avant-premières à moitié prix les 10 et 11 janvier. 


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