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Sexisme, harcèlement: les femmes du cinéma d'animation brisent le mythe

Monde des rêves et de l’enfance, l’industrie du dessin animé avait tout du cocon préservé du fléau sexiste. Puis John Lasseter, patron de Pixar, a été rattrapé par la vague de scandales sexuels récente. Et les animatrices, artistes et scénaristes d’autres studios ont commencé à parler.
Cendrillon © The Walt Disney Company
Cendrillon © The Walt Disney Company

Cendrillon © The Walt Disney Company


“C’est l’histoire d’un milieu professionnel qui se croyait épargné par le sexisme”. Ainsi ironisent les créateurs du Tumblr T’as pas d’humour, château des génériques Disney en arrière-plan. Ce n’est pas le film qu’on attendait. Pas plus que l’image de John Lasseter, jovial Winnie l’Ourson aux commandes des studios Pixar, s’effaçant pour laisser place au loup lubrique de Tex Avery. Rattrapé par les accablantes révélations du Hollywood Reporter, le directeur artistique de Disney a reconnu la semaine dernière des “étreintes non consenties” à l’égard de femmes du studio. La fin d’un mythe. La secousse fut intense, mais brève. Car, avant que de nouveaux témoignages attestent mercredi que nombre de proches collaborateurs étaient au courant, la maison de Mickey et Toy Story s’était murée derrière une forteresse de silence, se bornant à annoncer le départ de Lasseter en “congé” pour six mois.

“L’animation est un petit milieu. 6000 personnes y travaillent en France dont 700 en CDI, souvent dans de petites structures. Alors la réputation compte beaucoup.”

C’est ce silence assourdissant que refuse la cinquantaine de personnes venue assister à la table ronde sur le harcèlement organisée par Les Femmes s’animent jeudi 23 novembre dernier. Hasard du calendrier, nous sommes le lendemain du scandale Lasseter. “Le problème n’existe pas que chez Pixar”, insiste Corinne Kouper, présidente de l’association qui, depuis 2015, se bat pour promouvoir la place des femmes dans l’animation. “Ce n’est pas nouveau. On avait organisé la même réunion l’année dernière”. En France comme aux États-Unis, la parole se libère peu à peu. Le 20 octobre, 217 femmes employées chez Disney, Dreamworks ou Cartoon Network faisaient état, dans une lettre ouverte, de leur volonté “d’en finir avec le harcèlement sexuel dans l’industrie de l’animation”, prévenant qu’elles ne se tairaient plus. La veille, le créateur d’une série phare de Nickelodeon avait été renvoyé pour des faits de harcèlement. C’est dire l’urgence de la situation.

 

Mulan gif sexisme animation

 

Peur d’être blacklistée

“Et si le harceleur est un réalisateur star qui porte un projet très cher sur ses épaules? Ça risque de faire couler la boîte!”, intervient une femme dans l’assistance. “Ce n’est pas à la femme de partir! Personne n’est irremplaçable!”, rétorque quelqu’un d’autre. On cite John Lasseter et plusieurs cadres de studios, réputés intouchables. Un responsable qui a créé un climat insupportable dans un studio d’animation 2D. Un directeur d’école d’animation dont la réputation sulfureuse fait jaser, et pourtant toujours en place. Sans donner de noms. “L’animation est un petit milieu. 6000 personnes y travaillent en France dont 700 en CDI, souvent dans de petites structures. Alors la réputation compte beaucoup, explique Corinne Kouper, beaucoup ont peur de parler ou d’être blacklistées”. “L’absence de DRH ou de psychologue dans certains studios renforce cette culture du secret”, ajoute Marc Dhrami, directeur du business développement chez Normaal Animation. “Parallèlement, de plus en plus de jeunes filles de 20 ou 30 ans arrivent dans nos studios. Souvent isolées, elles sont directement exposées”.

“Pendant six mois, j’avais peur d’aller bosser.”

Emma*, chargée des effets spéciaux puis du compositing (l’assemblage final des images) dans le cinéma d’animation, en sait quelque chose. “Seule fille face à dix garçons dans ma première boîte, j’ai été harcelée par un superviseur de mon département -licencié depuis que d’autres filles se sont plaintes- puis par un assistant réalisateur. Messages déplacés, menaces de se suicider si je ne quittais pas mon copain… C’était vraiment flippant. Pendant six mois, j’avais peur d’aller bosser, raconte-t-elle. J’ai laissé tomber les effets spéciaux, demandé à changer de département et de ville. Je n’ai pas osé en parler parce que j’avais honte et je pensais qu’on ne me croirait pas. J’avais peur de perdre mon premier emploi”. Royaume des contrats courts -dus à la migration régulière de production en production-, le secteur de l’animation, par sa flexibilité, peut limiter ou empirer ces cas de harcèlement. Concrètement, la personne harcelée profite de la fin de son contrat pour fuir, mais le problème demeure ou migre ailleurs.

 

99% de réalisateurs hommes 

Le souci déborde d’ailleurs largement du cadre du harcèlement dans l’industrie du dessin animé. “Cette culture ne donne pas aux femmes et aux personnes de couleur la même voix que les autres”, dénonçait récemment l’actrice Rashida Jones pour justifier son départ du projet Toy Story 4. Du vent, la carrière de rêve qu’on promet aux petites filles devenues grandes, fans de La Petite Sirène ou de Mulan? Impossible d’ignorer qu’alors que de plus en plus d’entre elles occupent les bancs des écoles les plus réputées -parité dans la plupart des établissements français, et aux États-Unis, 60 à 65 % de filles (jusqu’à 75 % à CalArts, l’école fondée par Walt Disney)-, on en compte à peine 30 % en poste dans les studios d’animation en France, 23 % outre-Atlantique. “Historiquement, le cartoon et l’animation ont été lancés par des hommes. Un siècle plus tard, c’est toujours un boy’s club”, se désole Marge Dean, présidente de l’association Women in Animation. Le constat varie bien sûr de métier en métier, de studio en studio. “Mais quand on voit que 99 % des réalisateurs de films d’animation sont toujours des hommes, il y a clairement un problème de sexisme”. Preuve en est que la première et dernière femme réalisatrice d’un grand film de studio en solo fut Jennifer Yuh (Kung Fu Panda 2) en 2011. Et qu’en France, seuls deux long-métrages coréalisés par des femmes ont été agréés (Minuscule et Aya de Yopougon) entre 2006 et 2015, et zéro entièrement réalisé par des femmes

 

Jennifer Yuh © Paramount Pictures France

Jennifer Yuh © Paramount Pictures France

Expliquer l’immobilisme d’un secteur qui se dit ouvert, et recrute de plus en plus, n’est pas évident. “On sait que les producteurs des studios engagent les gens qu’ils connaissent, font en sorte d’éviter le risque. Certaines femmes peuvent se sentir exclues, découragées ou pas assez armées pour décrocher les postes créatifs à responsabilité qu’elles convoitent”, remarque Marge Dean. Il y a l’enthousiasme, la fierté d’avoir réussi à travailler dans le milieu passionnant du cinéma d’animation. Il y a aussi la frustration ou la souffrance, moins visibles, qui peuvent faire tomber de haut. “Après trois ans dans l’animation, j’ai préféré changer de métier”, nous raconte Léa, ex-décoratrice dans le court-métrage d’animation et le jeu vidéo, désormais enseignante. “Je ne me sentais pas à l’aise, pas assez écoutée et considérée du fait d’être une femme. À l’école déjà, c’était des réflexions du type ah, enfin une vraie fille. Un prof de compositing qui demandait quel garçon de la classe avait fait l’exercice pour moi, quand c’était plutôt technique. Le reproche, lors de la projection de notre film de fin d’année, que c’était était trop féminin. Ça ne s’est pas arrangé par la suite, dans le jeu vidéo. J’ai été extrêmement déçue. Travailler sur des productions me manque parfois, quand je vois mes élèves dessiner. Mais je ne pourrais pas y revenir.”

 

“Une fille, ça ne sert qu’à faire des papillons”

Toutes, bien sûr, n’en arrivent pas là. Beaucoup ont le sentiment d’être écoutées et respectées. Reste que sur la dizaine de témoignage reçus, filles comme garçons dénoncent la persistance de clichés et de stéréotypes idiots, à l’école comme au travail. Il suffit de lire la centaine de témoignages du Tumblr T’as pas d’humour pour mesurer l’ampleur de ce sexisme ordinaire: “Une fille, ça ne sert qu’à faire des papillons”, “Quand on croit que tu bosses à la prod… Parce qu’évidemment une fille ça sait pas dessiner”, “C’est bien, c’est une série pour toi, comme tu es maman”, “Tu es là à cause des quotas”. Sans compter les gestes et blagues salaces. Le même genre de témoignages nous ont été adressés. On repense alors, mi-amusée, mi-agacée, à cette lettre de 1938 adressée par Disney à Mary Ford, lui répondant que les filles pouvaient postuler au département “Ink and Paint” et colorier les héroïnes du studio, mais pas les animer ni les créer. 

 

L’affaire Lasseter est grave car elle donne l’image d’un secteur arriéré et misogyne alors que chez Disney, La Reine des neiges, Judy Hopps (Zootopie) ou Vaiana ont depuis longtemps renvoyé Blanche Neige et Aurore à leur quête passive du Prince charmant. Les illustratrices Mary Blair, Claire Keane et Brittney Lee ont réussi à se faire un nom. La coréalisatrice Brenda Chapman (Rebelle) ou la créatrice Rebecca Sugar (Steven Universe) ont imaginé des héroïnes plus diverses, combatives ou LGBTQ. Non pas que leurs collègues masculins soient incapables de créer des héroïnes justes, ou que celles créées par des femmes n’existaient pas avant. Pensez à Pepper Ann, Ginger ou Angela Anaconda. Mais “certains clichés persistent”, remarque Mélanie Lallet, doctorante qui vient de boucler sa thèse sur le sujet. “Beaucoup de cadres de studios m’ont dit qu’ils ne réfléchissaient même pas  aux questions de genre par manque de temps”. Virginie Boda, scénariste et ex-conseillère des programmes pour France 3 Jeunesse acquiesce, remarquant toutefois qu’elle fait très attention. “On rechigne encore à créer des héroïnes moins sexualisées, des anti-héros, des héroïnes de comédies, par peur de véhiculer des clichés sans le vouloir. En tant qu’auteur, on se pose toujours beaucoup de questions”. Une récente étude du CNC concluait que, même si la parité était globalement respectée dans les Titeuf, Pokémon XY et autres séries d’animation diffusées en France, 36% des filles sont représentées de manière séduisante, contre 7% de garçons. 74% ont un caractère doux, contre 48% de leurs camarades. Comme quoi, des studios à l’écran, les stéréotypes ont la peau dure. 

 

Mulan gif

 

Prendre les choses en main

Certaines ont pris leurs précautions. “Je refuse, autant que possible, de participer à une production sexiste, dit Cécile, qui travaille dans la production. Ça réduit mes possibilités de travail, mais je ne peux plus mettre en avant une énième petite fille en rose, acolyte du classique héros blanc”. “Une storyboardeuse de ma connaissance m’a parlé d’une astuce, se souvient aussi Melanie Lallet. Lorsque dans une case, des filles font le ménage, elle ajoute des garçons en train de faire pareil”.

Le meilleur moyen de faire bouger les lignes reste de confier davantage de postes créatifs à responsabilité aux femmes qui le méritent -animatrices, storyboardeuses, layouteuses, graphistes- pour ouvrir les yeux à ceux qui ne se rendent pas compte des clichés qu’ils reproduisent. “Il arrive que des animateurs fassent bouger les personnages féminins comme des nunuches, acquiesce Chloé Miller, réalisatrice, chez TeamTO, de la future série Jade Armor, où l’héroïne est une jeune ninja. Je leur ai montré la pub Always #Commeunefille pour leur montrer qu’une fille marche normalement, qu’elle ne lève pas la jambe quand elle ramasse un objet. Il ont eu honte et se sont excusés”. D’abord masculin, le héros du dessin animé s’est transformé en héroïne non stéréotypée. “C’était compliqué d’avoir un personnage pas trop caricatural. Une fille qui aime se battre, ni nunuche, ni garçon manqué. Mais on l’a fait.” “Les héroïnes arrivent, rassurent Mélanie Lallet et Virginie Boda, les chaînes sont demandeuses”. TF1 et France Télévisions ont récemment lancé des appels d’offres pour trouver les héroïnes contemporaines de demain, afin que cessent les clichés. 

 

Les Hirondelles de Kaboul DR

Image du film Les Hirondelles de Kaboul, d’Eléa Gobbé Mévellec et Zabou Breitman, DR

 

“J’avoue moi-même avoir été tentée de rendre belle mon héroïne”, raconte Eléa Gobbé-Mévellec, coréalisatrice, avec Zabou Breitman, du film Les Hirondelles de Kaboul, prévu pour 2019. “Puis j’ai réalisé que la beauté était dans son histoire et son expressivité. En tant que femme, on a toujours une expérience différente”. Même constat de la part de l’Irlandaise Nora Twomey, 46 ans, dont le film The Breadwinner (en salles en juin 2018) est acclamé outre-Atlantique. “À la fin de la journée, je ne pensais pas forcément à elle comme une femme. Enfermer les gens dans des boîtes est anti-créatif”. Ces femmes font partie des “élues”, les 1 % de réalisatrices et co-réalisatrices qui se voient aujourd’hui confier un projet de long-métrage ou de série animée. Des films d’auteur, pour le moment. Elles disent ne pas avoir trop souffert du sexisme. La chance, disent plusieurs. Les minorités invisibles sont toujours les plus touchées. “Il y a une certaine parité dans le court-métrage d’animation (NDLR: 55% selon le CNC)”, admet Florence Miailhe, qui réalise son premier long-métrage à 60 ans. “Je n’ai pas vraiment eu de soucis. Excepté la fois où on m’a dit: tu sais, il faut des épaules solides pour faire un long-métrage. Je ne sais pas si c’est parce que j’étais une femme. Ni si ça explique que j’aie mis dix ans à réussir à le produire”. Nora Twomey admet qu’elle aurait pu passer à la direction d’un long-métrage en solo plus tôt si elle s’était sentie en confiance. “Aujourd’hui réalisatrice, je me bats pour que toute mon équipe se sente à la hauteur et fasse du bon travail”. “Je me suis pour ma part mise sur un pied d’égalité avec les hommes, dit Eléa Gobbé-Mévellec. Mais il est vrai que pour deux ou trois ans, je me suis interdit d’avoir une vie personnelle et d’avoir des enfants pour m’occuper d’un projet long. C’est un vrai souci”. Auront-elles, à leur échelle, le pouvoir de changer les choses?

 

Vaiana © The Walt Disney Company France

Vaiana © The Walt Disney Company France

 

Objectif parité en 2025

“Notre rôle est de mettre ces femmes remarquables en avant pour que celles qui ne croient pas en elles et en leurs rêves trouvent les forces d’oser”, explique Eleanor Coleman, vice-présidente des Femmes s’animent. Elles ont beau être mal connues du grand public, les sites Great Women Animators et Femmes d’anim, comme le récent livre Ink and Paint: The Women of Walt Disney’s Animationle prouvent: ces artistes au talent certain ne manquent pas. Entre autres actions, l’association a mis en place un programme de mentorat pour coacher des animatrices désireuses d’apprendre à s’imposer. 

Une grande part du travail reste à faire. Continuer à lutter contre les clichés dans les studios comme à l’écran, libérer la parole des victimes de harcèlement. “La prochaine étape, c’est la parité”, déclare Marge Dean. Women in Animation s’est fixé un objectif ambitieux: 50 % de femmes dans l’animation d’ici 2025. “C’est totalement réaliste et nécessaire. On va se battre pour y arriver”, défend-t-elle. “Plus de femmes, c’est plus de diversité dans les contenus. On comprendra qu’il y a un vrai public pour ces films-là, des talents à faire connaître, qui peuvent eux aussi prendre les rênes. C’est un cercle vertueux”. La machine est lancée. 

Ava Mergy 

* Les prénoms ont été changés 


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Cendrillon © The Walt Disney Company - Cheek Magazine
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