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Interview Worldwide Cheek / Suela Cennet

Suela Cennet a quitté Paris pour ouvrir une galerie d'art à Istanbul

À tout juste 31 ans, Suela Cennet vient d’ouvrir The Pill, une galerie d’art contemporain, à Istanbul, en Turquie. Un vrai pari, qui s’annonce déjà gagnant.
© Selin Alemdar
© Selin Alemdar

© Selin Alemdar


On a rencontré Suela Cennet à Paris, entre deux rendez-vous chez des galeristes de Saint-Germain-des-Prés. La trentenaire fait de nombreux allers-retours entre la France et la Turquie, à l’image de son histoire familiale, tissée de fragments éparpillés entre ici et là-bas. Le choix de s’installer à Istanbul pour lancer son propre lieu n’a rien d’un hasard: son père, Albanais, y est né, avant de s’exiler en France dans les années 80 pour des raisons politiques, en emmenant avec lui sa femme, également albanaise mais ayant grandi en Macédoine. Suela Cennet naît à Paris dans cet environnement politisé, intellectuel et multiculturel. Elle parle plein de langues, dont l’albanais et le turc, qu’elle apprend en vacances tous les étés dans la famille paternelle.

“Le climat a changé depuis les attentats et les tensions politiques. Mais, même dans ce contexte, Istanbul reste en ébullition.”

Attirée très tôt par le milieu de la culture -elle s’inscrit en auditeur libre en histoire de l’art-, la jeune femme ne s’imagine pourtant pas galeriste. “J’ai étudié à Sciences Po, donc je me projetais dans la diplomatie ou l’administration, se souvient-elle. Personne n’était dans le milieu artistique dans ma famille.” Pourtant, c’est auprès du marchand d’art Daniel Templon qu’elle décroche son premier job, à 26 ans, qui lui permet de mettre un pied dans le métier. Très vite, elle songe à la suite et à son lieu, à elle. “Il me fallait explorer des territoires nouveaux, pas encore investis, où le rapport à l’art est différent, explique-t-elle. Istanbul faisait sens mais le marché y était très incertain car complètement émergent.”

Suela Cennet n’a pas hésité longtemps: en janvier dernier, l’artiste Daniel Firman a inauguré The Pill, la galerie qu’elle a ouverte dans une vieille usine au bord du quartier de Balat, poétiquement traduit en français comme la Corne d’Or. “J’ai très bien vendu, ça confirme qu’il y a du potentiel dans cette ville cosmopolite, se réjouit la jeune femme. Pourtant, le climat a changé depuis quelques mois avec les attentats et les tensions politiques. Mais, même dans ce contexte, Istanbul reste en ébullition.” Depuis le début du mois, c’est une peintre danoise, Eva Nielsen, qui investit l’endroit. “Je suis une femme et c’est une femme qui expose, on me l’a beaucoup fait remarquer. En plus, je suis étrangère et j’ouvre une galerie en cette période troublée, je crois que je prends tous les contrepieds possibles”, rit-elle. Rencontre.

Pourquoi Istanbul?

Avec mon histoire familiale, j’y avais déjà des attaches et un réseau, c’est plus facile pour ouvrir un lieu comme The Pill. Surtout, j’avais envie de sortir des capitales déjà saturées par les marchands d’art pour explorer un nouveau territoire. J’ai été très bien accueillie car ouvrir une galerie actuellement est un acte résistant. Je ne l’avais pas anticipé et j’endosse ce rôle malgré moi, mais c’est super intéressant.

Le truc local auquel tu as eu le plus de mal à t’habituer?

La circulation! Istanbul est officiellement la ville la plus embouteillée au monde! Il faut s’armer de beaucoup de patience et régler son emploi du temps comme du papier à musique, parce qu’on est vite prisonnier.

Celui dont tu ne peux plus te défaire?

Le Bosphore et son ballet de navires-citernes. C’est magnifique, et la couleur du détroit est différente tous les matins.

Le jour où tu t’es sentie chez toi à Istanbul?

Le jour où les artisans et petits commerces ont commencé à m’appeler par mon prénom quand je passais dans leur rue. Bien qu’on soit dans une immense métropole, il y a un fonctionnement de village dans les quartiers qui est très agréable. Surtout quand on vient d’ailleurs.

Ton plat préféré?

C’est un plat qui porte le nom le plus incongru et drôle qui soit: “l’imam bayildi” qui veut littéralement dire “l’imam se pâme de plaisir”. C’est une sorte d’aubergine farcie rôtie au four traditionnel.

Ce qui te manque le plus de la France?

Ça va faire super cliché et je n’aurais pas cru dire ça un jour: ce qui me manque, ce sont les librairies, parler politique pendant des heures en terrasse en buvant un bon vin et en dégustant de bons fromages. Ici, le fait politique est abordé d’une manière radicalement différente et la culture politique est aussi très éloignée de la nôtre. Les gens ne sont pas toujours à l’aise avec ces sujets.

 

Mon carnet d’adresses

Hammam Kiliç Ali Pasha à Istanbul

Hammam Kiliç Ali Pasha © Ahmet Ertuğ

Mon boui-boui:

Le Helvetia à Tunnel ou l’Arnavut köftecisi du quartier de Balat (les mêmes tabourets et le même immeuble qui penche depuis 1936).

Mon bar chic:

Le bar de Soho House.

La visite que tu recommanderais à tous tes amis?

Le hammam Kiliç Ali Pasha à Karaköy qui a été rénové par un couple d’architectes amoureux du lieu. L’acoustique y est incroyable, l’artiste Oliver Beer y a récemment fait une performance, pendant la biennale, où un groupe de chanteurs lyriques ont tenu une note unique le temps d’une soirée.

Propos recueillis par Myriam Levain