culture

Avec l'expo “Mademoiselle”, Tara Londi met à l'honneur une nouvelle génération d'artistes féministes

Pour l’exposition Mademoiselle, présentée au Centre régional d’art contemporain de Sète du 21 juillet 2018 au 6 janvier 2019, la commissaire d’exposition Tara Londi propose de redécouvrir l’influence des mouvements féministes des années 1960 et 1970 sur les femmes artistes d’aujourd’hui.
Tara Londi devant le CRAC de Sète © Marc Domage
Tara Londi devant le CRAC de Sète © Marc Domage

Tara Londi devant le CRAC de Sète © Marc Domage


Avec cette exposition, j’ai voulu explorer l’influence des mouvements artistiques féministes des années 1960 et 1970 sur la génération actuelle d’artistes, et illustrer les différentes facettes de la condition féminine aujourd’hui. Voici comment Tara Londi présente Mademoiselle, l’expo collective féministe qu’elle a conçue et qui se tient au Centre régional d’art contemporain (CRAC) de Sète depuis le 21 juillet et jusqu’au 6 janvier 2019. La jeune Italo-Irlandaise, qui compare sa mission en tant que commissaire d’exposition à celle d’une cheffe d’orchestre qui a pour objectif de rendre harmonieuses les mélodies jouées par les différent·e·s artistes, poursuit ainsi la description: “J’ai la sensation que la musique que j’ai arrangée était particulièrement furieuse, forte, mais aussi pleine de plaisir et de joie.”

Au total, 37 artistes aux techniques et parcours divers ont accepté de participer à cet événement. Leurs points communs? Outre le fait qu’elles soient toutes des femmes, “on retrouve dans leur travail le thème de la jouissance et de la fierté, le tout teinté d’un certain humour”, explique celle qui considère cette dernière notion comme la plus haute forme d’intelligence. D’ailleurs, de l’humour, Tara Londi en déborde. Lorsqu’on insiste pour connaître son âge avec précision -elle nous confie avoir la trentaine-, elle sourit: “Vous savez garder un secret? Et bien moi aussi.” Humour toujours quand on lui demande si elle se considère féministe et qu’elle nous répond mi-interdite, mi-rieuse: “Bien sûr, je ne suis pas masochiste.” Et de préciser: “Je suis une femme. Supporter l’égalité et l’émancipation des femmes est dans mon intérêt.”

Si la question ne se pose pas, c’est sûrement parce que Tara Londi a justement grandi dans une “famille de femmes”, selon ses propres mots. Entourée de sept sœurs, elle a oscillé entre Galway et Rome avant de s’installer à Londres pour ses études. Elle débute dans la capitale du Royaume-Uni une carrière à plusieurs facettes dans le monde de l’art. Employée à défendre les artistes latino-américain·e·s au sein de la plateforme Ministry of Nomads, la jeune femme décide ensuite de travailler pour des collectionneur·se·s. Son CV bien fourni et ses expériences pour le moins variées, l’ont amenée à créer sa première exposition de grande ampleur à Sète. Au programme: renversement du male gaze, critique des injonctions qui pèsent sur le physique des femmes, ou encore relecture de l’histoire selon un angle féministe. Nous avons discuté avec cette commissaire d’exposition engagée, à qui tout semble réussir.

© Gery Georgieva, “All Eyes on Me” Make-Up Tutorial, 2017 – Capture d’écran. 

Pourquoi avoir choisi le nom Mademoiselle pour ton exposition?

J’ai réellement été fascinée par le débat engendré par la suppression de ce titre de civilité des papiers officiels en France. Ce moment a été historique pour la France, le féminisme, et les femmes. Elles ont enfin été écoutées et ont pu faire évoluer la façon dont elles étaient officiellement perçues, indépendamment de leurs relations aux hommes. Malgré tout, ce terme est agréable à l’écoute. Et s’il est parfois utilisé pour désigner des prostituées dans certains pays, il revêt plutôt un caractère positif dans d’autres parties du globe. J’ai voulu saluer ce paradoxe, l’explorer.

Comment t’est venue l’idée de cette exposition?

Les événements récents, qu’il s’agisse de l’élection de Donald Trump ou de l’affaire Harvey Weinstein ont eu un impact très fort sur ma prise de conscience des limites qu’on m’avait imposées en tant que jeune femme. Je me suis sentie plus concernée, plus proche des luttes féministes, même si je n’étais déjà pas insensible à ces problématiques. J’ai rejoint un book club il y a deux ans, constitué de 30 ou 40 femmes de milieux sociaux différents, qui se rassemblaient tous les mois. Je suis tombée sous le charme de ma génération. Et pourtant, j’avais l’impression que ces femmes fascinantes n’étaient jamais portraitisées dans les expositions. J’ai fait une proposition à Noëlle Tissier, la directrice du CRAC, et elle l’a acceptée.

Les artistes que tu as choisi de mettre en lumière viennent des quatre coins du monde. La diversité géographique a-t-elle été un critère dans ta sélection?

Je trouverais un peu idiot de réfléchir de cette façon. Je suis évidemment heureuse de voir représentées des cultures différentes, mais je n’ai pas sélectionné ces artistes sur la base de leur lieu de naissance… Je ne catégorise pas ces femmes en fonction de leur nationalité. J’ai décidé de faire appel à des personnes qui s’inscrivaient dans la continuité des mouvements artistiques féministes des années 60 et 70, parce qu’on a tendance à sous-évaluer à quel point ces derniers ont introduit de nouvelles façon de faire de l’art, en se basant sur l’identité ou en travaillant collectivement par exemple.

Un artiste était quelqu’un qui avait un studio et les nombreuses femmes qui travaillaient de chez elles le textile ou la céramique étaient dévaluées.”

Aurais-tu un exemple concret d’une forme d’art introduite par les femmes?

Oui, on peut citer la céramique. Pendant très longtemps, cette activité était considérée comme un passe-temps associé aux femmes et peu noble. Un artiste était quelqu’un qui avait un studio, et les nombreuses femmes qui travaillaient de chez elles le textile ou la céramique étaient dévaluées. Elles n’avaient pas d’indépendance financière, pas le droit d’exercer une activité professionnelle sans l’accord de leur mari, et donc bien évidemment pas de quoi se payer un local. Linda Nochlin, décédée l’an dernier, expliquait très bien dans ses textes à quel point les femmes et leur art basé sur l’artisanat, et qui relevait de l’environnement domestique, ont mis du temps à être reconnus. 

Pourquoi as-tu décidé de n’inviter que des femmes à participer à ton exposition?

Mademoiselle est une exposition qui explore la condition féminine. Pourquoi devrais-je inviter des hommes à y participer? Même si je comprends qu’il puisse être considéré comme dangereux de perpétrer cette distinction entre l’art fait par des femmes et celui des hommes, c’est l’expérience des femmes qui est au cœur de mon expo. J’en ai discuté avec un homme artiste, qui m’expliquait en savoir certainement plus sur ce que signifiait être une femme que nous-mêmes. Je lui ai répondu que j’allais sensiblement devoir le lui réexpliquer avec mon exposition. (Rires.Et puis combien de musées sont remplis de représentations de femmes faites exclusivement par des hommes?

C’est d’ailleurs ce que dénonçaient les Guerrilla Girls à la fin des années 1980. Le sexisme dans l’art, ça a évolué?

Aujourd’hui, comme dans beaucoup de domaines, les femmes artistes commencent à se faire entendre. On a également assisté à l’émergence de roles models, de superbes artistes féminines qui poussent d’autres femmes à s’imposer. Mais nous n’avons pas encore atteint l’égalité. Il faut continuer à faire du bruit parce que plusieurs fois dans le passé, nous avons eu droit à de fausses alarmes qui nous ont laissé croire que nous étions enfin respectées, mais c’était du vent.

J’ai peur que l’art devienne le terrain de jeu des privilégiés.”

As-tu personnellement été victime de sexisme dans le monde de l’art?

Je me suis récemment rendu compte que j’ai essentiellement travaillé avec des femmes dans le passé. J’imagine qu’inconsciemment, je me suis protégée. Il y a évidement eu des épisodes où des hommes m’ont signifié que je n’étais pas faite pour faire carrière. D’autres ont été incroyables avec moi. Au-delà du sexisme, un autre phénomène met en danger les artistes de ma génération, qu’ils soient hommes ou femmes: la précarisation de notre secteur. J’ai peur que l’art devienne le terrain de jeu des privilégié·e·s, qui ne se mettent pas en danger financièrement.

Quelle continuité peut-on envisager entre le mouvement #MeToo et l’art?

L’art a le pouvoir de toucher les personnes très isolées pour véhiculer des messages. Et c’est l’idée même de #MeToo: faire comprendre aux victimes qu’elles ne sont pas seules. L’art peut permettre dans ce cas-là de sortir de la peur, d’échanger sur nos expériences, d’exorciser la peine et d’aller de l’avant.

Propos recueillis par Margot Cherrid


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