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Œuf de yoni, orgasme et féminisme: pourquoi il ne faut pas rater la série “The Bold Type”

Fraîchement débarquée le mois dernier sur FreeForm, la série féministe “The Bold Type” est le show à ne pas manquer cet été.
© Freeform/Phillippe Bosse
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Ne cherchez plus, la série de l’été, The Bold Type, vient de débarquer aux États-Unis! Mélange de Gossip Girl et du Diable s’habille en Prada, la création de Sarah Watson se démarque avec ses trois jeunes héroïnes qui découvrent féminisme, sexualité et ambition en travaillant dans un magazine féminin.

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L’oxymore contemporain : un magazine féminin féministe

Entre plaisir coupable et manifeste girl power, The Bold Type nous plonge dans le quotidien de trois vingtenaires travaillant chacune chez Scarlet à New York, un magazine mode et beauté qui veut aussi donner du pouvoir aux femmes. Un alliage entre consumérisme de masse et féminisme qui, à première vue, peut faire sourire puisque l’idéologie féministe va à l’encontre d’une logique capitaliste (qui reproduit un système de domination et d’exploitation). La série, à l’instar du magazine, met en place la même mécanique: séduire le grand nombre, grâce à des héroïnes ressemblant à celles de Gossip Girl -belles minces et riches-, parlant sexe, chaussures et amour comme dans Sex and the City, tout en délivrant des messages ultra contemporains et progressistes.

Un bandeau publicitaire de la série s’affiche en bas de l’écran à la 18 ème minute: “Feminist is your second favorite F word” (“Féministe est votre deuxième mot préféré commençant par un F”)On reste un peu dubitatif. The Bold Type a-t-elle besoin de s’auto-proclamer féministe pour nous convaincre qu’elle l’est? La série s’adresse à ceux et celles qui n’ont pas froid aux yeux, “the bold type” (“le genre rentre-dedans”), qui disent à haute voix “fuck” et “féministe”, le terme étant encore trop souvent perçu comme un gros mot. Cependant doit-il se transformer en un slogan tendance, un argument marketing, voire une obligation pour devenir un objet pop moderne à l’image de Queen B? La femme parfaite contemporaine doit dévoiler son corps de rêve, reprendre les codes iconographiques de la Vierge Marie (pour annoncer l’arrivée de ses jumeaux) et s’épanouir en revendiquant son féminisme. La série surfe sur l’image positive du mot, mais heureusement elle le met aussi en scène.

 

 

Quand snaptchat se politise

The Bold Type débute alors que Jane, Kat et Sutton, trois meilleures amies, foulent, en talons aiguilles et robes courtes, le hall du gratte-ciel qui héberge leur rédaction. Elles prennent un selfie (qui s’affiche sur notre écran) pour fêter l’ascension de Jane qui, après quatre ans, a été promue “rédactrice” après avoir été assistante. En passant l’entrée, la jolie jeune femme, au visage encore poupin, cite les autres auteures qui, elles aussi, ont commencé en écrivant pour des magazines: Joan Didion, Nora Ephron, Meghan Daum et Rachel Syme. Les références sont posées. Collusion explosive entre une reine de la littérature, une cinéaste à succès et deux quasi inconnues- Syme écrit pour le New Yorker et Daum pour le Los Angeles TimesThe Bold Type sort des sentiers battus, ses références sont loin d’être monolithiques, les voix de la série seront, elles aussi, multiples. Le point de vue de Jane n’est pas le seul. Il est accompagné par celui de Kat qui ressent un trouble dans son orientation sexuelle lorsqu’elle rencontre une artiste musulmane lesbienne, ainsi de celui de Sutton qui s’amuse de son aventure très 50 Shades of Grey avec l’un des dirigeants du magazine tout en interrogeant son avenir professionnel.

Cette dernière envoie sur Snapchat une photo d’une femme levant son poing avec le mot “Persist” à Jane avant son entretien avec la rédactrice en chef. On reconnaît le visage de la sénatrice démocrate Elizabeth Warren qui, le 7 février dernier, alors qu’elle lisait une lettre de Coretta Scott King (la femme de Martin Luther King) pour s’opposer à la nomination de Jeff Sessions au poste de ministre de la Justice, avait été interrompue par le juge républicain Mitch McConnell. Les réseaux sociaux se sont emparés de l’affaire avec le hashtag #ShePersisted pour soutenir la sénatrice. En quelques secondes, la série fait référence au climat politique américain du moment où les femmes doivent se battre pour ne pas être muselées. C’est furtif, mais entre les lignes, la série mâche de gros dossiers politiques autour des femmes et du féminisme. De quoi infiltrer une bonne dose de culture G et de langage militant dans un programme diffusé sur la chaine mainstream Freeform -anciennement ABC Family- détenue par Disney. Un vrai Cheval de Troie.

 

Un œuf de yoni coincé dans un vagin

La série décolle lorsqu’elle s’empare du sujet de la représentation de la sexualité féminine et comment en parler. Alors que les articles du nouveau numéro du magazine sont présentés aux actionnaires, l’un d’entre eux s’oppose au terme “punani” (terme qu’on retrouve dans le kamasutra), expliquant qu’ils se sont déjà mis la communauté indienne à dos en utilisant ce mot à la place de vagin. Pour le remplacer, on suggère l’euphémisme “vajayjay”, terme apparu dans Grey’s Anatomy. Kat répond alors “on n’est plus en 2006”, taclant au passage Shonda Rhimes, la créatrice de la série, comme si elle appartenait à des temps révolus. Elle préfère le mot “vage” lorsqu’elle se réfère au vagin de Jane, où elle devra insérer ses doigts pour en retirer un œuf de yoni égaré dans le merveilleux épisode 2.

L’objet, connu de toutes grâce au “blog de Gwyneth” (effectivement, l’actrice/gourou blonde Gwyneth Paltrow en vend sur son site Goop!), est un œuf de jade à insérer dans le vagin pour muscler son périnée. Ce dernier, donné par une sexologue à Jane, est resté coincé. Le yoni donne lieu pour les trois amies à “la pire chasse de Pâques de tous les temps”. Après que la rédactrice en chef ait demandé à Jane de faire un papier sur le meilleur orgasme qu’elle a eu, cette dernière finit par admettre à ses amies que -“comme 10 pour cent des femmes”- elle n’a jamais connu cette expérience et a dû donner de son corps pour essayer de comprendre le phénomène.

 

Aborder l’anorgasmie d’un personnage alors que la performance sexuelle (masculine et féminine) qui domine le discours sociétal est un bold move. L’héroïne met en mots la pression que ressentent les femmes qui ne peuvent pas jouir dans une société qui ne valorise le sexe que selon le nombre d’orgasmes atteints. Très justement, Jane fait remarquer à sa cheffe que son magazine prône le fait que les femmes prennent en main leur sexualité, mais cette “liberté sexuelle” exclut toutes celles qui ne connaissent pas l’orgasme. Dans les derniers plans de l’épisode, la jeune femme titre son article “Oh hell no, vous n’avez jamais eu d’orgasme? Moi non plus”, appose son nom alors qu’elle voulait signer anonymement au départ, et traverse les bureaux de la rédaction, triomphante. Pour une fois, c’est la revendication de la non-performance qui est saluée.

Qui aurait cru qu’une série pop dénoncerait le climat de la surenchère autour de l’orgasme et ferait de l’aveu d’anorgasmie au monde entier un moment d’empowerment très émouvant? La jeune femme n’atteint pas l’orgasme à la fin du deuxième épisode. The Bold Type n’empreinte pas de raccourci. On espère qu’elle prendra son temps dans l’exploration de la sexualité de Jane et des autres, sans marcher sur des œufs.

Iris Brey

Cet article a été initialement publié sur le site des Inrocks.

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