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Cinéma

Marjane Satrapi est-elle aussi barrée que ses films?

Alors que la comédie d’horreur The Voices sort demain en salles, nous sommes allées à la rencontre de sa réalisatrice, l’inclassable Marjane Satrapi. 
© Julie Jeunejean
© Julie Jeunejean

© Julie Jeunejean


Partie d’un travail d’adaptation de ses bandes dessinées autobiographiques avec Persepolis (2007), la réalisatrice alternait prises de vues réelles et animation dans Poulet aux Prunes (2011) et faisait un détour par le film DIY avec le zinzin La Bande des Jotas (2012). Aujourd’hui, elle sort The Voices, une indéfinissable et surprenante comédie d’horreur. Alors que ses premières créations se concentraient sur son histoire et celle de l’Iran, sa dernière réalisation est née d’un autre cerveau, tout aussi délirant: celui du scénariste Michael R. Perry.

“Une première pour Satrapi, qui, en plus de porter à l’écran un scénario qui n’est pas le sien, délaisse Vincent Paronnaud, les acteurs français et l’Hexagone, pour nous balancer un bon gros casting anglo-américain.”

Une première pour Satrapi, qui, en plus de porter à l’écran un scénario qui n’est pas le sien, délaisse Vincent Paronnaud, les acteurs français et l’Hexagone, pour nous balancer un bon gros casting anglo-américain. Exit les Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve et Édouard Baer. Place à Gemma Arterton (Quantum of Solace), Anna Kendrick (Twilight), et à Ryan Reynolds (Green Lantern) dans le rôle principal, celui de Jerry. Un personnage schizophrène qui réussit à rester attachant tout au long du film, même s’il trucide les femmes à coeur joie. Un peu benêt, ce grand enfant découvre la sensualité féminine en compagnie de son chat et de son chien, avec lesquels il converse allègrement. Vous avez dit chelou? On est allées au Café des chats, où Marjane Satrapi rencontrait la presse pour la sortie de The Voices, pour voir si elle était aussi barrée que ses derniers films. 

 

Vannes inattendues  

11h30, beau soleil de mars, on pousse la porte du Café des chats. Tandis que les journalistes, pieds de caméra en main, se pressent au comptoir pour commander un café, du thé, une orange pressée -“Ah non, pas de lait soja? Tant pis!” -, on plisse les yeux devant ces félins alanguis, qui se prélassent en véritables pachas de l’échoppe. Prudence d’ailleurs si vous les approchez: plusieurs consignes règlementent l’attitude de la clientèle envers ces rescapés de la rue; vous êtes, par exemple, priés de bien tenir vos enfants. Une porte tambour mène à la seconde antichambre, dernier sas avant la descente au sous-sol, où nous attend Marjane Satrapi. 

Chat Marjane Satrapi

© Julie Jeunejean pour Cheek Magazine

Assise nonchalamment sur son canapé, la réalisatrice nous regarde nous installer. Ses yeux perçants scrutent les objectifs alors que les flashs crépitent en demi-cercle autour d’elle. Lorsqu’elle s’exprime, si les commissures de sa bouche demeurent étirées, presque immobiles, son regard se fixe droit dans vos yeux. Des volutes s’élèvent puis se brisent quand ses mains virevoltent au gré de ses propos, enflammés lorsqu’elle évoque son film, son “bébé de deux ans”, et parfois désopilants. Ainsi, alors qu’encerclée de micros, elle demande à ce qu’on lui donne son paquet de cigarettes rangé dans (s)on sac”, et termine par un ironique “Et ne piquez pas mon fric!”. On passe sans cesse du plus grand sérieux à la vanne la plus décomplexée. On rit beaucoup, sans jamais trop s’y attendre. Une virtuosité pour passer d’une atmosphère à l’autre, comme dans The Voices, où s’intercalent comédie musicale, romantique et film d’horreur.  

 

Bienveillante envers son public et ses personnages

Avec son dos bien droit, les mains sagement posées sur ses genoux, la posture de Marjane Satrapi est très digne. “Je suis à vous”, s’impatiente-t-elle presque, alors même qu’elle vient juste de finir de photographier des chatons qui s’enlacent, “un couple gay, assure-t-elle en riant. À force de faire des traits d’humour, son corps se détend, pour parfois s’avachir contre le dossier, genoux écartés et chevilles croisées: Marjane Satrapi est à l’aise dans sa mini noire à volants.

“Magnanime jusqu’au bout, Marjane Starapi est une adepte des happy ends, pour que chacun ressorte enjoué de la séance.”

Même si elle jure comme un charretier et parle la bouche pleine, sa bienveillance se fait vite sentir. “Avant de faire tout ce que j’ai fait, j’ai été peintre”, un art qu’elle juge élitiste, quand le cinéma serait plus “populaire”. Cette pensée pour le public la pousse même à s’enfermer dans sa salle de bains -“car il y a de l’écho, et ensuite ma voix me paraît plus jolie”- pour lire et relire à voix haute les scenarii, et ainsi vérifier la teneur de ses projets. Comme elle le dit, “si je m’emmerde, je me dis que vous allez aussi vous emmerder. Alors je reprends”.

Une bienveillance qu’elle cherche aussi à réveiller chez ses spectateurs, forcés de ressentir de l’empathie pour son héros schizophrène. C’est ainsi qu’elle lui a bâti un monde en couleurs acidulées -“J’adore le rose, que voulez-vous, bien plus beau que la réalité, afin que celui qui regarde le film souhaite que Jerry ne reprenne pas ses pilules, ne retourne pas dans cet appartement “où il y a des crottes partout, où ça puemime-t-elle en gesticulant. Magnanime jusqu’au bout, Marjane Starapi est une adepte des happy ends, pour que chacun ressorte enjoué de la séance. 

Marjane Satrapi clope

© Julie Jeunejean pour Cheek Magazine 

Angoissée par la mort 

Il aura fallu 11 millions de dollars et 33 jours de tournage à Marjane Satrapi pour réaliser ce long-métrage, où persiste l’animation avec, entre autre, 18 minutes de dialogues animaliers. Un travail acharné, que la réalisatrice ne regrette pas, “même si quelques millions supplémentaires auraient été bienvenus (…) chaque semaine, on perdait un million”, déplore-t-elle, un peu amère. Sans toutefois se départir de son entrain, elle s’agite, pointe du doigt, explique qu’elle veut rester fière de son travail, même dix ans plus tard. Puis tempère: “Bon, si mon film est pourri, il est pourri c’est tout.” Mais elle insiste sur “l’amour du travail, plus important que le fric (…) car l’argent, on peut toujours en refaire, mais pour les cinq minutes de vie perdues, c’est foutu”.

“Ma dose d’adrénaline, c’est ma conscience de la mort.”

Alors que pour M. Whiskers, la mauvaise conscience de Jerry, l’acte de tuer permet de se sentir en vie, c’est la crainte et la conscience de la mort qui animent Marjane Satrapi. À grand renfort d’onomatopées, elle commente: “Je ne m’engueule jamais avec quelqu’un plus de quinze minutes”, terrifiée à l’idée que cette personne puisse mourir le lendemain et de devoir rester sur ces paroles. Ma dose d’adrénaline, c’est ma conscience de la mort, exlique-t-elle. C’est sur cette parole quasi-mystique que se relève Marjane Satrapi, deux paquets de Winston bleues dans la main, s’excusant presque de nous quitter: “J’ai des TV, des machins.” S’il reste indéfinissable, il est certain que ce fascinant énergumène n’a pas fini de nous surprendre. 

Mathilde Delhaume


1. Le clip du jour: When 'Airy Met Fairy - Intoxicated

Quand la musique s’écoute avec les yeux et se regarde avec les oreilles: Intoxicated, de When ‘Airy Met Fairy, c’est notre clip du jour. 
© Julie Jeunejean - Cheek Magazine
© Julie Jeunejean

4. Le clip du jour: Maud Geffray - Polaar

Quand la musique s’écoute avec les yeux et se regarde avec les oreilles: Polaar, de Maud Geffray, c’est notre clip du jour. 
© Julie Jeunejean - Cheek Magazine
© Julie Jeunejean

6. Le clip du jour: Imany - Lately

Quand la musique s’écoute avec les yeux et se regarde avec les oreilles: Lately, d’Imany, c’est notre clip du jour. 
© Julie Jeunejean - Cheek Magazine
© Julie Jeunejean

7. Wwwater: nouvelle promesse électro en provenance de Belgique

La Belge Wwwater, alias Charlotte Adigéry, sera en concert à Paris ce jeudi 20 avril aux Bains Douches, dans le cadre de la Super Pool Party organisée par Les Inrocks. L’occasion de faire connaissance avec cette musicienne prometteuse.  
© Julie Jeunejean - Cheek Magazine
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