culture

Interview / Yelle

“Mes racines restent en Bretagne”

Pour la sortie de son troisième album, Complètement Fou, on a transmis à Julie Budet, moitié féminine et incarnation de Yelle, des questions imaginées par d’autres artistes, de Christine and The Queens à son propre papa. 
© Maciek Pozoga
© Maciek Pozoga

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Yelle est un cas d’école. Ni groupe, ni chanteuse solo, l’entité bicéphale emmenée par les Bretons Jean-François Perrier, alias Grand Marnier, et Julie Budet, a fait une entrée fracassante sur la scène pop en 2005 via MySpace avec Je veux te voir, hymne cash et féministe couché sur papier en réponse aux paroles sexistes du groupe TTC. Une reprise d’À Cause des garçons et un featuring avec Michaël Youn plus tard, nul n’était censé ignorer Yelle dans l’Hexagone en 2007. Pourtant, alors que sort aujourd’hui son troisième album, Complètement fou, l’histoire montre que c’est aux États-Unis que sa carrière a pris un tour décisif, tant le duo a toujours eu du mal à trouver sa place chez nous -trop bubblegum pour l’underground, pas assez gluant pour le grand public? 

Prise sous l’aile de Katy Perry, qui l’a invitée à assurer ses premières parties en Angleterre, Yelle s’est finalement offert sa propre tournée en tête d’affiche à travers les USA avec l’album Safari Disco Club. Pour Complètement Fou, c’est avec le producteur superstar Dr. Luke que les deux Briochins ont enregistré et sur son propre label, Kemosabe Records, qu’ils ont signé. Sur ce nouvel Lp, Yelle continue de faire ce qu’elle fait de mieux: des chansons pop entêtantes et faussement naïves, de l’ironie entre les nappes électroniques, de l’émotion dans le beat, un dosage savant de carpe diem et de mélancolie. Avant de repartir au pays de Beyoncé pour une tournée automnale, Julie Budet est passée par Paris pour assurer quelques jours de promotion. À cette occasion, nous lui avons soumis des questions imaginées par d’autres artistes qui la connaissent de près ou de loin, ont collaboré avec elle, croisé sa route, ou, comme c’est le cas pour son papa, l’ont vue grandir et lui ont transmis le goût de la musique. 

Christine and The Queens

“Depuis le début, Yelle est pour moi lié au plaisir, au ludisme. Sur la pochette de l’album, il y a du pop-corn, dans les paroles, beaucoup de gourmandises aussi: est-ce que c’est votre album le plus sensuel, le plus sexy?”

Son analyse est assez juste: en effet, c’est notre album le plus sensuel, le plus intime. C’est celui qui parle le plus d’amour sous toutes ses formes, des relations d’un soir, des nuits de baise, mais aussi de choses plus profondes, qui durent dans le temps. On a passé le cap des 30 ans et c’est comme si on assumait davantage: dans nos textes, on dit les choses comme elles sont, on ne se met pas de limites. Bizarrement, je n’avais pas trop confiance en commençant cet album, le fait d’avoir beaucoup de liberté devant nous me faisait un peu peur. Finalement, avoir fait appel à une troisième personne, Jérôme Echenoz, pour écrire les textes avec nous, nous a permis d’avoir une distance différente. Ce n’était plus juste Jean-François et moi qui nous regardions en chiens de faïence quand on bloquait sur un texte. 

“J’ai toujours l’impression qu’en France, Yelle a un peu le cul entre deux chaises.”

Dr. Luke 

“Julie, j’ai entendu dire que toutes les chansons du disque parlaient de sexe. Est-ce que c’est vrai et si oui, pourquoi?”

Alors non, Luke, toutes les chansons ne parlent pas de sexe. On parle de la fête, de l’amour, de la ville de Florence, d’un ami mythomane mais aussi de relations amoureuses, fusionnelles, passionnées, de sensualité, d’alchimie… Et aussi un peu de sexe parfois, parce que ça fait partie de l’amour et de la vie et qu’on aime parler des choses de la vie!

Jérôme Echenoz

“En tant que chanteuse française signée aux US, qu’est-ce qui te ferait le plus plaisir? Recevoir un Grammy ou une Victoire? Chanter avec Bob Dylan ou avec Alain Souchon?”

Quand on écrivait les chansons avec Jérôme, pour se marrer on disait tout le temps “celle-là, c’est le Grammy”. J’imagine donc que sa question est un petit clin d’œil à ça. (Sourire.) Le Grammy, c’est la récompense ultime. J’ai toujours l’impression qu’en France, Yelle a un peu le cul entre deux chaises, que notre musique n’a jamais vraiment été comprise. Et comme à l’inverse on a été vachement bien accueillis aux États-Unis, je serais beaucoup plus contente d’avoir un Grammy qu’une Victoire. La carrière de Phoenix me fait par exemple davantage rêver que celle d’un chanteur français. Pour le duo, en revanche, je choisirais plutôt Souchon. Depuis que je suis gamine, j’adore ce mec, sa façon de chanter, son côté un peu dilettante, le fait qu’il soit à la fois là et pas là. Quant à Bob Dylan, on l’a beaucoup écouté quand on était plus jeunes, mais il ne m’a pas beaucoup marquée. De toute façon, je revendique à fond mon appartenance à la pop française. 

Housse de Racket 

“Vous habitez en Bretagne, la “west coast” française. Le public américain vous adore et vous travaillez avec Dr. Luke: Vous avez déjà envisagé de déménager à L.A.? Ou vous aimez trop les crêpes?”

(Rires.) On a déjà envisagé de déménager à L.A., parce que c’est trop bien la vie là-bas. C’est hyper inspirant, passer du temps sur place c’est un peu comme vivre un rêve, c’est grisant. Mais, pour l’avoir fait pendant un mois quand on enregistrait l’album, tu as vite l’impression d’en avoir fait le tour. Tu te vois bien y vivre parce que le climat est super et qu’il y a plein de trucs à faire, mais c’est difficile de lier des amitiés fortes avec des locaux. Malgré tout, c’est quand même un déracinement et moi, j’ai vraiment l’impression que mes racines restent en Bretagne et que j’ai besoin d’y retourner. En plus, il y a presque un côté déprimant à vivre dans un endroit où il fait tout le temps beau. Moi, je suis trop contente de voir le temps changer, les feuilles jaunir, l’hiver arriver, de mettre des manteaux et des bonnets. (Rires.) 

“On a fait plusieurs tournées ensemble aux États-Unis. Tu avais toujours plein de conseils pour garder une hygiène de vie saine. Quelles sont tes nouvelles trouvailles? Toujours pas de vodka?”

Oh, la vodka, ça arrive quand même de temps en temps! Mais en effet, c’est rare, parce que c’est dur de récupérer après. J’ai vraiment compris un truc dans ma vie, c’est qu’il fallait que je dorme beaucoup. Pour être vraiment bien, il me faut neuf heures et demi de sommeil. Sur cette tournée, on va être en tourbus, ce qui va changer pas mal de choses. Quand on tournait avec Housse de Racket, on dormait à l’hôtel, on se levait tôt le matin et on accumulait beaucoup de fatigue. Mais bon, je vais quand même partir avec ma petite trousse remplie de bouteilles d’huiles essentielles et d’homéopathie. (Sourire.) Quant aux nouvelles trouvailles, je n’en ai pas vraiment, à part le demi-citron pressé dans l’eau chaude qui est devenu systématique le matin, un quart d’heure avant de prendre mon petit déjeuner. Ça aide à nettoyer le foie, c’est bon pour les reins et le teint, c’est comme si tu rinçais ton corps avant de commencer la journée. Et c’est plein de vitamines! 

“Je prends beaucoup de plaisir à chanter d’une part, et à donner du plaisir aux gens d’autre part.”

Owlle

“Yelle, je t’ai vue jouer dans un court-métrage (Ndlr: Une Pute et un poussin) il y a quelques années. Est-ce que ce serait complètement fou de te voir un jour au cinéma ou bien la musique et la scène te comblent amplement?” 

La scène et la musique me comblent amplement, mais je pense qu’un jour j’aurais vraiment envie de refaire du cinéma. Ce court-métrage a été une super expérience. Donc oui, ça me trotte un peu dans la tête mais en même temps, c’est une question de moment et je n’ai pas envie de forcer les choses. Cela dit, j’ai refait des apparitions devant la caméra depuis, dans un court-métrage pour Cartier et dans La Stratégie de la poussette, de Clément Michel. 

Clément Michel 

“Quand est-ce qu’on tourne?”

Quand tu veux, Clément! Avec lui, ça a été une rencontre super forte, orchestrée par Canal+ et leur collection Écrire pour…. Il ne me connaissait pas, il a vu les noms proposés et a choisi le mien au hasard. De mon côté, les gens de la collection m’avaient proposé trois scénarios et j’ai tout de suite eu une préférence pour le sien. On s’est rencontrés et depuis, c’est comme un grand frère, il a un humour con et on s’entend sur plein de choses. Il utilise toujours des mots et des expressions hyper désuets et possède une vision du cinéma qui me plaît beaucoup. Il a écrit plusieurs pièces de théâtre de boulevard et j’aime bien ce genre, qui est parfois un peu mis de côté parce qu’il n’est pas noble, alors qu’on y trouve des choses vraiment formidables. 

François Budet 

“Je suis peut-être un “artiste” qui a parcouru près d’un demi-siècle de carrière d’auteur-compositeur-interprète… J’ai exercé un métier qui m’a donné les moyens de vivre, le plaisir de faire ce que j’aime et en plus, il m’a donné “le temps de vivre”. Mais je suis avant tout le père de Julie et voici la question que je voudrais poser à ma fille: Es-tu heureuse dans l’aventure que tu vis? Et si oui, qu’est-ce qui te (vous) rend heureux (se)?”

Mon père était au départ animateur culturel dans des MJC et il a changé de vie quand il avait une trentaine d’années, pour devenir artiste à part entière. À mon frère et moi, il nous a toujours dit “Faites ce que vous voulez, mais faites-le parce que vous aimez ça, pas pour d’autres raisons”. Il nous a souvent prévenus qu’exercer ce métier ne passait pas forcément par la case célébrité, qu’on pouvait être heureux en tournant autour de chez soi et en gagnant juste suffisamment pour vivre. Du coup, ça a beaucoup conditionné mon état d’esprit et en effet, je me contente souvent de ce que j’ai. Je suis donc très heureuse de ma vie, parce que je prends beaucoup de plaisir à chanter d’une part, et à donner du plaisir aux gens d’autre part. Avec Jean-François, même si on n’est pas en train de trouver le remède contre Ebola ou de sortir la France de l’enlisement, c’est notre manière de faire quelque chose pour les autres. 

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski 

Yelle, Complètement fou (Kemosabe/Because), disponible


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