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Bande dessinée

Zainab Fasiki, la dessinatrice féministe qui combat les tabous dans le monde arabe

A 24 ans, avec les projets Hshouma et Feyrouz Versus The World, la Marocaine Zainab Fasiki est déterminée à briser les tabous qui entourent le corps de femmes. 
© Rabab el mouadden
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Depuis l’été dernier, Zainab Fasiki enchaîne les projets. Entre Hshouma, une bande dessinée et un site internet dédiés à combattre les tabous liés au corps féminin dans le monde arabe, et la sortie de Feyrouz Versus The World, saga émancipatrice d’une jeune femme de la région MENA, la jeune illustratrice n’a pas fini d’affûter son crayon pour bousculer la société marocaine. Derrière son carré plongeant et sa frange épaisse, Zainab Fasiki cache un visage à la fois angélique et franc, à l’image d’un caractère déjà bien trempé pour son âge. A 24 ans, la jeune Marocaine n’a pas la langue dans sa poche quand il s’agit de parler de la condition féminine dans son pays. Des penchants féministes acquis très tôt dans une famille où elle grandit comme fille unique au milieu d’une fratrie de cinq garçons.

 

Feyrouz versus the world zainab fasiki

 

La BD comme arme de survie

Zainab Fasiki naît à Fès, dans le nord-est du Maroc, d’une mère femme au foyer et d’un père champion de lutte, reconverti dans l’artisanat du cuir. Bien que cette dernière soit une enfant plutôt sage et réservée, elle réalise rapidement les inégalités de traitement dont elle fait l’objet avec ses frères aînés. “Plus jeune, je ne pensais pas nécessairement à voyager, je voulais simplement être libre de sortir à des festivals avec mes amis en journée. Sauf que lorsque je demandais à mes parents, on me répondait toujours non, sous prétexte que la ville était trop dangereuse, pendant que mes frères jouissaient de beaucoup plus de liberté et de pouvoir.”

Aux injustices rencontrées dans le cadre familial, se suppléeront celles de la sphère sociale, dans la rue et à l’école. Pour échapper à cette brutalité de la société, Zainab se réfugie alors dans le dessin et commence à partager des illustrations qui la représentent toute nue sur son compte Instagram, la première étape salutaire d’une libération par le crayon. “Dessiner a toujours été ma passion mais à l’adolescence, ce besoin est devenu plus fort face à la violence que je vivais quotidiennement: le harcèlement de rue, mais aussi mon expérience scolaire en ingénierie mécanique où je me sentais sous-estimée en tant que fille. C’est grâce au dessin que j’ai pu me libérer et ne pas déprimer.”

 

Feyrouz versus the world zainab fasiki

 

Briser les tabous liés au corps féminin

Son compte rencontre un vif succès et regroupe aujourd’hui plus de 15000 followers, lui apportant en 2015 sa première collaboration avec Skefkef, un fanzine marocain satirique et décalé. Cette participation permet à la jeune femme de faire connaître son travail au public, à travers L’Essentiel de l’éducation sexuelle, une série de vignettes pour dédramatiser l’éducation sexuelle. “Je pense qu’il est important de combler le vide éducatif de la société en ce qui concerne l’éducation sexuelle. Le corps a été tellement sacralisé qu’ il est haram (NDLR: “interdit”) d’en parler, le sexe quant à lui est considéré comme une perversité, alors qu’il n’y a rien de plus naturel et qu’en lui réside toute l’origine du monde.”

Un premier pas dans sa carrière qui marque aussi les débuts d’un nouveau projet multimédia: Hshouma. Signifiant “honte” en dialecte marocain, ce mot désigne l’ensemble des sujets tabous que l’on ne doit pas aborder en société ou en famille. Cette initiative conçue lors d’une résidence artistique en Espagne en juin dernier, s’étend au delà des frontières de la bande dessinée, avec la création d’un site web collaboratif en darija (l’arabe marocain), et l’organisation d’une série de tables rondes autour de sujets sensibles comme les violences faites aux femmes, l’homosexualité ou encore les rapports sexuels hors mariage. Elle prévoit aussi la création d’un lexique sur le sexe féminin: “les sujets tabous comme le sexe féminin n’ont parfois même pas de noms, ou alors des mots très péjoratifs. Je pense qu’il est important de surmonter cette violence entre les genres à travers la création d’un nouveau vocabulaire.”

 

Zainab Fasiki

 

Bédéiste de l’empowerment

Des mots qui ont un fort rôle à jouer pour briser les diktats imposés par la tradition. Cet empowerment, Zainab Fasiki l’encourage à travers Women Power, une association qu’elle a créée dans le but de soutenir des jeunes artistes marocaines, par la mise en place d’ateliers de coaching mensuels. “Le but est de rassembler ces filles qui ont besoin d’un réseau professionnel pour avancer, mais aussi de les motiver à persister. J’ai failli tout arrêter à cause de la pression familiale et sociétale, donc je veux pouvoir aider des femmes qui traversent la même chose.”

Un combat qui doit se gagner avant tout par le savoir, ce qu’elle illustre dans Fairouz Versus The World, l’histoire d’une jeune fille de la région MENA qui rêve de voyager et s’émanciper, présentée au Festival international de la Bande dessinée d’Alger. “Cette histoire, c’est un peu la mienne. Fairouz rêve d’être une globetrotteuse, le cauchemar de toute famille conservatrice religieuse. Je me suis retrouvée dans ce cas, car j’ai dû voyager pour mon travail et faire mon passeport, ce que craignaient mes parents. Mais grâce à mon travail et mon talent, j’ai gagné leur confiance et ils ont compris que ce que je faisais avait du sens et ne faisait pas de moi une mauvaise fille. J’encourage les femmes à s’éduquer et se libérer par leurs compétences, même si cela ne suffit pas et que les gouvernements ont évidemment un rôle à jouer.”

Malgré les menaces qu’elle reçoit fréquemment sur les réseaux sociaux, Zainab Fasiki n’est pas près d’abandonner. “Il est important d’avoir des femmes courageuses et féministes dans le monde arabe car malheureusement, la société est toujours unie pour combattre les femmes libres, mais jamais pour les sauver, je pense notamment au viol. ” Elle s’engage même dans le cadre d’un partenariat avec les Nations unies au Maroc, UNHCR Maroc, pour qui elle dessine les témoignages bouleversants de jeunes filles Africaines victimes d’excision ou de viol collectif. Améliorer le futur des femmes dans le monde, en montrant ce qu’on cherche à étouffer, telle est la mission de cette bédéiste qui reste optimiste malgré tout: “Si je n’avais pas espoir dans l’avenir de l’humanité, j’aurais déjà arrêté. Mais je sais que ce travail est nécessaire et je veux continuer avec le tome 2 de Hshouma, même si je sais que je vais encore me faire maltraiter.” Une vraie guerrière, en somme.

Lou Mamalet 


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