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La codeuse Aurélie Jean veut attirer les femmes vers l'intelligence artificielle

Aurélie Jean, scientifique numéricienne de renom persuadée que le code et l’intelligence artificielle sont de formidables leviers d’émancipation, milite depuis des années pour diversifier le monde de la tech. On l’a rencontrée lors de l’inauguration de l’école d’Intelligence Artificielle de Microsoft, dont elle est marraine de la première promotion.  
© Géraldine Aresteanu
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Après un passage dans l’ingénierie, le journalisme et la finance, Aurélie Jean, scientifique numéricienne et entrepreneuse de 34 ans développe aujourd’hui des algorithmes, forme les chef·fe·s de grandes entreprises au code et projette même d’y initier les dirigeant·e·s politiques. Un emploi du temps chargé qui n’a pas empêché Aurélie Jean de marrainer la toute première promotion de l’école d’Intelligence Artificielle (IA) de Microsoft, inaugurée le 6 mars dernier à Issy-les-Moulineaux. “Je n’ai encore jamais été marraine et voilà qu’on me donne 24 filleul·le·s d’un coup”, plaisante la jeune femme qui compte bien suivre les progrès de ses poulains et les aider à mener à bien leurs projets. 

Dans cette école d’un genre nouveau, ce sont donc 24 étudiant·e·s de 19 à 39 ans qui suivront une formation intensive sur deux ans pour acquérir des compétences dans le développement d’IA. Parmi cette promotion pilote, 30% de filles. “Nous sommes encore loin d’une parité parfaite, admet Aurélie Jean, qui confie qu’il s’agit là d’une conséquence de critères de sélection drastiques, l’objectif est d’être à 50% pour les futures promotions.” Une belle ambition pour diversifier un monde encore très genré. Moins de 5% des développeurs de plus de 10 ans d’expérience sont des femmes. “Si j’ai accepté, c’est justement pour inverser la tendance dans la tech qui reste un secteur très masculin”, affirme Aurélie Jean. Rencontre. 

 

Le président de Microsoft France, Carlo Purassanta, vous décrit comme une femme qui fait rêver. Avez-vous conscience d’être un role model pour les jeunes femmes? 

Je suis très fière que mon parcours en inspire d’autres, mais ce que je souhaite avant tout, c’est les aider à réaliser leurs propres rêves. J’ai envie que les étudiantes, de cette école ou d’ailleurs, prennent conscience de leur rôle à jouer dans le monde du code et plus globalement au sein de la société

Comment pousser les femmes vers le code et l’IA? 

Les femmes doivent comprendre que le code, l’IA et l’ensemble des métiers du numérique sont pour elles une formidable opportunité d’émancipation et d’action. Aux États-Unis, les femmes ont réalisé qu’en travaillant sur l’IA, elles pouvaient avoir un impact direct sur la société: elles peuvent travailler dans la médecine, l’éducation, les transports, la sécurité, aider les personnes dépendantes ou en précarité… Tous les domaines s’ouvrent à elles. Résultat, on observe désormais là-bas une augmentation significative des jeunes filles inscrites en mathématiques appliquées et informatique car elles ont pris conscience que l’IA était un moyen de diversifier l’écosystème numérique et de changer le monde. 

La tech n’est pas un secteur très inclusif, en quoi ce manque de diversité peut-il s’avérer dangereux?

Le risque premier est ce que j’appelle la discrimination technologique. Un phénomène qui intervient lorsqu’on écarte de l’utilisation des outils une partie de la population. C’est une conséquence directe du manque de diversité dans le monde de la tech, qui se compose majoritairement de jeunes hommes blancs. Selon plusieurs études, lorsqu’un groupe est formé d’individus identiques, ils ont tendance à se concentrer sur leurs similarités, et donc à oublier les autres communautés. Rien d’étonnant alors à ce que certaines IA se révèlent sexistes ou racistes, à l’image des premiers algorithmes de reconnaissance faciale qui ne reconnaissaient pas les peaux noires, ou des algorithmes de recrutement, comme ceux qui screenent des CV, qui ont tendance à défavoriser les femmes ou les racisé·e·s. Nous transférons, parfois inconsciemment, les inégalités perpétrées et subies au quotidien dans les technologies que nous développons. 

Justement, comment éviter que la technologie ne devienne vecteur d’inégalités? 

Pour éviter de biaiser nos algorithmes, nous devons toujours garder un oeil très critique sur les datas que nous utilisons. Il est primordial d’étudier l’échantillonnage pour vérifier que les données sont représentatives en terme de genre, de race, d’âge, de religion, d’orientation sexuelle… et que le niveau de diversité est exemplaire. Je pense sincèrement que l’IA peut nous aider à gommer les inégalités, il faut simplement l’utiliser correctement et en gardant en tête que la technologie doit s’adresser à tous. 

Si vous dites en société que vous n’avez jamais entendu parler de Camus ou de La Fontaine, les gens vous rient au nez, mais si vous ne connaissez pas Lavoisier, tout le monde trouve ça normal.

Vous militez pour une initiation au code dès le plus jeune âge, pensez-vous que l’éducation nationale a le devoir de former les élèves aux outils du numérique? 

Évidemment, préparer les jeunes aux enjeux de la société est le rôle de l’école. Aujourd’hui, la société se numérise, il est donc important que les élèves soient sensibilisé·e·s à ces nouveaux outils. Sans former des développeur·se·s, ce qui serait absurde et dangereux vu la vitesse à laquelle évoluent les métiers, il est primordial de donner aux élèves des clés de compréhension qui vont leur permettre d’apprendre à apprendre. C’est une formule à laquelle je tiens beaucoup. Il n’est pas question de les faire coder dès la primaire, mais de les ouvrir, grâce à différents exercices, à une nouvelle forme de logique et d’écriture. L’initiation au code permet également de développer leur appétence pour d’autres matières, comme l’anglais puisque c’est la langue officielle du code, ou bien sûr les mathématiques, la statistique, l’algorithmique…

Comment expliquez-vous que les secteurs des sciences, des mathématiques ou de la technologie soient aussi peu féminisés?

Le problème est multi-échelle. D’abord, il y a la pression de l’école où l’on a tendance à pousser les filles vers les matières littéraires et les garçons, qui auraient un esprit plus concret, vers les sciences. Ça change peu à peu mais malheureusement cette vision genrée des disciplines est encore une réalité. Et puis aujourd’hui, en France, nous n’avons plus de culture scientifique. Si vous dites en société que vous n’avez jamais entendu parler de Camus ou de La Fontaine, les gens vous rient au nez, mais si vous ne connaissez pas Lavoisier, tout le monde trouve ça normal. Prenez les maths par exemple, on entend très souvent les parents justifier les mauvais résultats de leur enfant par des phrases comme “Rien d’étonnant, j’étais nul·le en maths moi aussi”, comme si le savoir mathématique était héréditaire.

aurélie jean intelligence artificielle microsoft

Aurélie Jean lors de l’inauguration de l’école spécialisée dans l’IA lancée par Microsoft, DR

Comme toutes les autres disciplines, les sciences s’apprennent. Il faut redonner l’envie d’apprendre ces matières aux enfants en général et aux filles en particulier, car ce sont elles qui pâtissent le plus de cette défaillance. Au cours de la scolarité, à part Marie Curie, elles grandissent sans role model de femme scientifique, du coup elles ne s’imaginent pas entamer des carrières de chercheuse, mathématicienne, physicienne, informaticienne…

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes femmes qui souhaitent se lancer dans l’IA? 

N’ayez pas peur, lancez-vous. L’algorithmique, le code, l’IA, sont des branches qui peuvent intimider à première vue mais tout le monde peut le faire. Il suffit de s’y frotter sans appréhension, de s’informer sur les techniques de codage, d’élaborer ses propres lignes de code, pas à pas. Le reste suivra. Le plus important est de casser cette barrière psychologique, très répandue chez les jeunes filles, du “Je ne vais pas y arriver”. Si, vous pouvez y arriver.

Propos recueillis par Audrey Renault


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