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Enquête

Menstrutech: 5 bonnes raisons de s’intéresser aux applis dédiées aux règles

De plus en plus d’applications proposent aux femmes de surveiller leur cycle menstruel, d’alerter sur la période d’ovulation ou encore d’identifier le syndrome prémenstruel. Tout comprendre de la “Menstrutech” en cinq points.
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Elles s’appellent Clue, Glow, Flo ou Maya. Elles se glissent discrètement dans les smartphones, entre Instagram et Youtube, et proposent de tracker les menstruations. Longtemps délaissées par la Silicon Valley, les règles représentent pourtant un marché en pleine expansion pour la tech. On compte aujourd’hui environ 250 applications de suivi du cycle menstruel, et qui constituent la “Menstrutech”, selon le terme inventé par Lucie Ronfaut, journaliste tech au Figaro.

Ces applications sont souvent présentées comme une sous-catégorie de la “Femtech”, qui regroupe les produits et services développés par des start-ups autour de la santé des femmes: fertilité, contraception, bien-être sexuel, protections hygiéniques, système reproductif… Plus qu’un simple calendrier des périodes de menstruations, elles proposent de renseigner un ensemble de données: saignements, douleurs, humeur, sommeil, contraception, activité sexuelle, forme physique et émotionnelle, état de la glaire cervicale… Le but: affiner, grâce aux algorithmes, la connaissance de son cycle menstruel. Certaines se concentrent sur la période de fertilité, pour aider à favoriser ou éviter une grossesse. Natural Cycles est la première application reconnue comme moyen de contraception naturel en Allemagne -mais a récemment été accusée d’avoir “provoqué” 37 grossesses non désirées.

Le 21 juin dernier, le festival Futur·e·s (ex-Future en Seine), a consacré une table ronde à cette fameuse Menstrutech en présence de la journaliste Lucie Ronfaut et de Marion Coville, présidente de l’Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines, seule chercheuse française à s’intéresser au sujet. Devant une assemblée largement féminine, les deux intervenantes ont présenté l’écosystème de la Menstrutech, interrogé son impact sur la vie quotidienne des personnes ayant leurs règles, mais aussi le business model de ces applications basées sur la collecte de données intimes. Un événement qui nous a donné envie d’en savoir plus: voici 5 bonnes raisons de s’intéresser à la Menstrutech.

 

Parce que le monde de la tech, dominé par les hommes, a longtemps snobé les règles

Qui mieux qu’Apple peut illustrer le désintérêt de la Silicon Valley pour les menstruations? Lancé en 2014, son application santé HealthKit n’a intégré une catégorie liée aux règles qu’un an plus tard, sous la pression des usagers. Les montres connectées Fitbit viennent seulement d’inclure cette fonctionnalité. Selon Forbes, la santé des femmes ne représente que 4% des fonds alloués à la recherche et au développement de produits et services de santé. Il y a cinq ans, au moment de lancer Clue, Ida Tin s’est heurtée à la frilosité des patrons de la tech: “Je n’investis que dans des produits que je peux utiliser moi-même”, a-t-elle entendu à plusieurs reprises. Systématiquement, la Danoise s’est retrouvée à pitcher son projet face à une salle remplie d’hommes. Et pour cause: seulement 7% des investisseu·r·e·s de la tech sont des femmes.

“La Femtech est considérée comme le prochain gros phénomène du marché de la santé féminine.”

Depuis, les pontes de la Silicon Valley semblent avoir flairé le potentiel du marché de la santé des femmes: Eve a été lancée par l’un des cofondateurs de Paypal, Max Levchin, et le PDG de Glow, basée à San Francisco, est un ancien de Google. “Avec 50% de la population mondiale comme cible commerciale et un marché estimé à 50 milliards de dollars en 2025, la Femtech est considérée comme le prochain gros phénomène du marché de la santé féminine”, lit-on ainsi dans la revue spécialisée Akuaro World. “On est passé du grand désert à un village imparfait”, estime pour sa part Lucie Ronfaut du Figaro. Clue, l’appli la plus populaire de suivi du cycle menstruel, revendique 10 millions de téléchargements dans 180 pays et vient de lever 10 millions de dollars; une somme encore faible au regard de la taille de la start-up et le signe que la réticence des investisseurs ne s’est pas totalement envolée.

 

Parce que chacun·e peut y trouver son compte, ou presque

Gaël, 36 ans, a téléchargé une application il y a cinq ans lorsqu’elle voulait tomber enceinte: “Je ne prenais pas la pilule donc ça s’est avéré être un outil utile pour avoir de la visibilité sur mes périodes de fertilité et mes périodes de règles”, explique cette chargée de mission à la Fédération Nationale des Travaux Publics. Comme elle, beaucoup de personnes ont téléchargé les premières applications dans un but procréatif. Avec la nouvelle génération de “menstruapps arrivée dès 2014, l’accent est mis sur l’empowerment des femmes par une meilleure connaissance du corps. “J’ai commencé à utiliser Clue parce que j’avais des règles très irrégulières, explique Aline Mayard, 31 ans, journaliste et organisatrice du premier hackathon sur l’écriture inclusive. Ça m’a fait comprendre que je n’étais pas quelqu’un de dépressif mais que j’avais juste un fort syndrome prémenstruel!” La plupart des applications proposent un ensemble de conseils personnalisés et étayent leurs prédictions de données scientifiques. Par exemple, Flo inclut une catégorie “articles sur la santé” et Clue contient une “encyclopédie du cycle”, qui balaie un ensemble de paramètres comme les protections hygiéniques, la contraception, la vitalité, la digestion… Au risque d’exclure les expériences trop éloignées des standards scientifiques: “Les catégories semblent présupposer une identification en tant que femme, une situation de couple, des relations hétérosexuelles, et des cycles menstruels relativement réguliers”, souligne Marion Coville.

 

 

Parce que la Menstrutech contribue à briser le tabou des règles

Teintes roses, petites fleurs violettes, plumes et cœurs… Difficile de passer outre le côté girly de ces apps. Mais au-delà de leur design perfectible, ces applications participent toutefois à engager la conversation sur les menstruations: “L’usage de ces applis outille les femmes dans une situation où c’était plutôt le silence qui régnait”, analyse Marion Coville. Chaque application inclut un volet réseau social et incite au partage d’expérience, comme Eve, prix de l’application la plus innovante en 2016, qui met en avant l’idée de “communauté” et de “girl talk”. L’émergence de la Menstrutech est aussi le signe, après #MeToo, que la santé des femmes commence enfin à être prise au sérieux: “Les investisseurs sont en train de comprendre l’importance et le potentiel de technologies qui répondent aux besoins médicaux quasiment complètement ignorés de près de la moitié de la population”, écrit, non sans ironie, Jill Richmond dans Forbes

 

Parce que la tech française est à la traîne (mais ça peut changer)

Côté business, pourtant, la France peine à suivre la tendance. Clue est allemande, Natural Cycles suédoise, Maya indienne, Glow américaine. “Au moment de construire le programme de Futur·e·s, on n’a trouvé aucun acteur français dans la Menstrutech”, déplore Hélène Allain, programmatrice du festival. La seule application française actuellement en service est Pill’Oops, développée par le Planning Familial, mais elle se limite au suivi de la prise de la pilule (et informe en cas d’oubli). Dans l’univers quasi désert de la Menstrutech française, il existe à notre connaissance une seule start-up en cours de développement, Inverseo, qui teste actuellement auprès d’un panel de 200 femmes une application de suivi du cycle menstruel baptisée Eléa.

Beaucoup de sujets de santé féminine ne sont pas traités.”

Sa fondatrice, Santa Rossi, a récemment rejoint un hub baptisé #FranceFemTech.  “Beaucoup de sujets de santé féminine ne sont pas traités. En mutualisant nos efforts, nous voulons donner de la visibilité à ces sujets et avoir plus de crédibilité auprès des investisseurs”, défend Anne-Laure Courvoisier, fondatrice de FranceFemTech, qui a dénombré une vingtaine de start-ups françaises liées à la santé des femmes. “Il est plus facile de montrer qu’il y a un élan collectif sur ces sujets vus comme ‘féminins’ plutôt que d’aborder le marché individuellement”. Aline Mayard, journaliste tech à L’ADN, dénonce un “retard global” de la France sur ces sujets: “On l’a vu avec #MeToo ou le congé paternité”, pointe-t-elle tout en apportant une autre piste d’explication: “Il reste des solutions à inventer pour les adolescent·e·s, avec un volet éducatif mais moi, en tant qu’adulte, j’ai l’impression d’avoir les applis qu’il me faut.” En clair, l’offre du marché de la menstrutech -environ 250 applis- serait suffisante pour répondre aux différents besoins des utilisateur·rice·s.

 

Parce qu’elle concentre tous les enjeux liés à la santé connectée

Taille, poids, âge, mais aussi fréquence des rapports sexuels, période d’ovulation et syndrome prémenstruel, les données récoltées par ces apps sont, par définition, très intimes. Or, beaucoup sont gratuites et reposent sur une utilisation pas toujours très claire de ces données. Ces start-ups ne sont pas à l’abri du piratage: en 2016, une association de consommateurs a repéré une faille de sécurité dans l’app Glow, permettant d’accéder à des informations très privées comme l’activité sexuelle, le nombre de fausses couches ou d’avortements. Selon cette même association, les forums de Glow transmettent les données personnelles de ses utilisateur·ice·s (noms, adresse email, localisation, date de naissance etc). Or, dans le domaine de la santé connectée, la Menstrutech apparaît comme l’un des secteurs précurseurs: “La surveillance et l’exploitation des datas intimes du corps est amenée à se généraliser”, estime Lucie Ronfaut, qui prône une meilleure éducation plutôt qu’un discours culpabilisant. “Peu d’hommes s’intéressent à la Menstrutech mais si on leur disait qu’un jour, il y aura des applis pour surveiller leur stérilité, peut-être qu’ils seraient plus attentifs…” conclut-elle. En attendant l’arrivée d’une potentielle #Infertilitech, gageons que sa consœur la #Menstrutech normalisera le discours des entreprises sur le sang menstruel. Et ça n’a rien de superflu(x).

Elise Koutnouyan


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