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Interview “Girl & Game” / Mélanie “Kiilys” Aguiar

“Ne répondez pas aux mecs sexistes. Tentez plutôt de leur casser la gueule dans le jeu!”

Dans League of Legends, jeu en ligne le plus joué au monde, Kiilys fait partie des jeunes femmes qui comptent de par leur niveau. Dans la vie, elle s’appelle Mélanie Aguiar et a ouvert il y a peu, à Nantes, le Game Over, un bar à thème consacré au jeu vidéo. On s’y est invité pour un entretien “Girl & Game”.
© Julie Urbach / Cheek Magazine
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Des néons bleus, la Playstation 4 disponible avant sa sortie, des ordinateurs en réseau: en quelques semaines, le premier barcraft de l’Ouest de la France fait déjà le plein et la fierté de sa créatrice, Mélanie Aguiar, 28 ans. Il y a un an, cette joueuse de League of Legends lance l’idée de créer un bar dédié à sa passion. Avec son équipe et grâce à sa petite notoriété dans le milieu geek, elle récolte 14 000 euros -le projet a coûté 230 000 euros au total- via la plateforme de crowdfunding My Major Company, et surtout beaucoup d’encouragements d’une communauté qu’elle souhaite fédérer au-delà du virtuel.

On dit que les geeks sont casaniers et toi, tu ouvres un bar pour eux. N’est-ce pas un peu contradictoire?

Si les geeks ont cette image de gens renfermés, c’est justement parce qu’il n’y a pas de lieu où ils peuvent discuter jeux vidéos. Aujourd’hui, c’est un peu tabou d’en parler en public, parce qu’on nous colle tout de suite une certaine image… D’une manière générale, on n’est pas fiers d’être gamer, certains en ont même honte! Pourtant, on peut parler geekeries et avoir une vie sociale développée. Il y a toute une communauté qui est comme ça. On veut aussi montrer à ceux qui ne connaissent pas que le jeu, ce n’est pas seulement être seul derrière son ordinateur. Moi, ce qui m’intéresse, c’est le partage.

Tu ne joues donc jamais seule?

J’ai toujours été habituée à jouer avec du monde. J’ai commencé jeune par Sonic sur la Megadrive avec ma sœur, mon grand frère et ses potes, à la maison. Après, je n’ai jamais arrêté. Quand je me suis installée en couple, vers 20 ans, je me suis mise au PC pour jouer avec mon copain, qui n’était pas très console. Depuis, ce que je préfère ce sont les Local area network (ndlr: les LAN sont des tournois physiques de joueurs): on rencontre la communauté, il y a un véritable échange. Quand on est chez soi, on est comme protégé, mais là, il y a un stress supplémentaire car les gens te voient en vrai. Il m’est déjà arrivé de trembler pendant des games serrés. Et comme je suis une femme, je dois prouver deux fois plus de choses.

Pourquoi?

Dans League of Legends, quand une fille joue bien, il y a toujours un mec pour dire qu’elle s’est fait “PL” (ndlr: power leveling), c’est-à-dire que quelqu’un l’a aidée pour lui faire atteindre ce niveau. En LAN, les gens peuvent voir que ce ne sont pas les quatre autres gars de mon équipe qui nous font gagner, mais que, moi aussi, je suis un pilier. Et je défends ardemment les équipes mixtes parce que, dissocier les filles des garçons, ça revient à dire qu’on a moins de level qu’eux.

Dans un post de blog, la communauté geek a récemment été décrite comme “malade du sexisme”. Qu’est-ce que tu en penses?

Aujourd’hui, je suis protégée car j’ai réussi à faire mes preuves. Mon équipe est composée de garçons que je connais en vrai (ndlr: son copain, un ami et les deux petits frères de son ami, qui sont aussi les cocréateurs du barcraft), et je ne sais pas si c’est de la chance ou du discernement, mais j’ai toujours su bien m’entourer. J’ai quand même entendu beaucoup de mecs qui doutaient de mon niveau. Sur Internet, c’est déjà arrivé que quelqu’un s’adresse à mon copain, juste avant de commencer une partie, pour lui demander si “je suce bien”. Dans ces cas-là, on ne répond pas aux provocations et la meilleure chose à faire, c’est d’essayer de leur casser la gueule dans le jeu!

Penses-tu que ces comportements peuvent intimider les filles?

Oui, certaines sont découragées et préfèrent rester jouer entre amis plutôt que de fréquenter les tournois. C’est aussi la faute de certaines filles qui donnent une mauvaise image en jouant de leur condition de femme. Il y en a qui mettent des décolletés pour avoir un maximum de vues sur leurs vidéos. Du coup, c’est difficile pour les autres d’être crédibles. De mon côté, je veux être considérée comme un player et j’encourage les filles à jouer et à rester elles-mêmes.

Qu’est-ce que ça t’apporte d’autre de jouer?

À la télé, le jeu vidéo est souvent montré du doigt. Il faut évidemment cadrer sa pratique et ne pas en abuser, mais c’est comme tout! Après, je trouve que le jeu aide au développement de la patience, de la réactivité. Quelqu’un qui joue va être capable de faire preuve de beaucoup de logique. Je me suis aussi beaucoup améliorée en anglais, je suis presque bilingue à force.

Le jeu influe-t-il sur ta vie réelle?

Je pense que la façon dont on joue reflète ce que l’on est au fond de nous. Moi, j’ai tendance à protéger les gens: je prends un rôle de couverture pour les jeux de tirs, j’ai souvent une fonction de support. J’en ai essayé d’autres et ça me réussit moins: on ne peut pas changer la nature des gens. Dans la vraie vie, j’ai ce trait de caractère: je suis très à l’écoute, je fais passer les autres avant moi. D’ailleurs, avant de monter le barcraft, je travaillais à la Ddass.

Propos recueillis par Julie Urbach


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