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Interview “Tinder” / Vincent Glad

“Tinder a réussi là où Facebook a échoué”

Depuis un an, l’appli Tinder dépoussière les rencontres en ligne et cible un public plus jeune. Alors que France 4 diffuse ce soir la première partie d’un documentaire consacré au phénomène, le journaliste Vincent Glad, spécialiste des réseaux sociaux, décrypte pour nous les raisons du succès Tinder.
Capture d'écran Tinder
Capture d'écran Tinder

Capture d'écran Tinder


Ils sont deux journalistes, un homme et une femme, à avoir tenté en live l’expérience Tinder. France Ortelli et Thomas Bornot, protagonistes du documentaire Love me Tinder qui sera diffusé  ce soir à 23h15 sur France 4, nous proposent de les suivre en mode gonzo dans leur quête de la bonne rencontre online. Un chemin semé d’embûches qu’ils parcourent avec humour, et qu’ils analysent face à une caméra pendant deux fois 45 minutes. L’occasion pour nous de revenir sur le phénomène Tinder, qui a donné un petit coup de vieux aux traditionnels sites de rencontre. Le journaliste Vincent Glad, spécialiste des réseaux sociaux, décrypte pour nous cette révolution technologico-amoureuse.

En quoi Tinder est-il différent des autres sites de rencontres?

La particularité de Tinder, c’est que pour la première fois, une appli de dating a immédiatement été considérée comme cool, alors que traditionnellement, les sites de rencontres sont assez stigmatisés socialement. Adopte un mec avait déjà commencé à décomplexer les gens sur le sujet, Tinder a achevé de rendre ça normal.

Quelle est la force de l’appli?

Probablement la géolocalisation qui, jusqu’à présent, était perçue comme dangereuse et n’avait jamais marché chez les hétéros, contrairement aux homos qui utilisent Grindr depuis longtemps. Avec son GPS un peu flou, qui situe la personne sans permettre de la retrouver, Tinder s’appuie sur le côté sympa de la géolocalisation et non sur son côté flippant. Un peu comme l’appli Happn, qui commence également à percer.

“L’appli touche un public qui auparavant, considérait qu’il n’avait pas besoin d’Internet pour faire des rencontres.”

Les utilisateurs sont-ils plus jeunes qu’ailleurs?

On n’a pas de chiffres, mais il est certain qu’il n’y a pas beaucoup d’inscrits de plus de 50 ans! Tinder touche une cible plus urbaine: forcément, à la campagne, il y a moins de matches potentiels. Et surtout l’appli touche un public qui auparavant, considérait qu’il n’avait pas besoin d’Internet pour faire des rencontres. Ça retire le côté un peu “lose” que peuvent avoir les sites de rencontres.

L’image joue-t-elle un rôle prépondérant sur Tinder?

Oui bien sûr, puisqu’on like une personne uniquement sur sa photo. Les codes visuels et esthétiques des photos agissent comme un filtre nous poussant vers un certain type de gens, qui nous ressemblent. Il existe aussi une culture de la capture d’écran Tinder, qu’on partage avec les amis. Par ailleurs, il y a eu pas mal de Tumblr. C’est un signe de pérennité: un an après son lancement, Tinder est entré dans l’univers culturel d’Internet.

Va-t-on sur Tinder pour trouver un plan cul ou plutôt le grand amour?

C’est toute l’ambiguïté car on n’écrit pas ce que l’on recherche. D’ailleurs, Tinder ne communique pas sur le dating. Du coup, l’utilisateur a le choix d’en faire ce qu’il veut, un peu comme le poke au début de Facebook. Aux États-Unis, on invite les gens en soirée via Tinder par exemple. L’appli peut aussi être utile pour rencontrer du monde quand on voyage ou quand on arrive dans une nouvelle ville. Ça va être intéressant de voir comment la boîte se développe, sachant qu’elle a été lancée sur les fonds IAC, qui possèdent d’autres sites de rencontres, notamment Meetic. Vont-ils la faire évoluer vers du dating payant ou bien vers autre chose?

“L’appli a réussi là où Facebook a échoué, à savoir en connectant des inconnus entre eux.”

Tinder offrirait donc une infinité de possibilités?

En tout cas, l’appli a réussi là où Facebook a échoué, à savoir en connectant des inconnus entre eux. Au début de Facebook, on ajoutait des personnes qu’on n’avait jamais rencontrées en vrai mais aujourd’hui, ça ne se fait plus. Sur Tinder, ça ne fait pas “creepy”, et il y a peut-être un Tinder de l’amitié à inventer.

En attendant, n’est-ce pas un grand supermarché de la rencontre, où l’on consomme de la relation avant tout?

C’est vrai que Tinder a créé le swiping, ce mode de navigation où l’on fait glisser l’écran de gauche à droite et qui a été repris par beaucoup d’applis commerçantes permettant de trouver un appart ou un job. C’est un moyen génial de sonder une énorme masse dans laquelle on ne sait pas quoi choisir. En cela, Tinder est un supermarché, qui marche parce que ses créateurs l’ont rendu cool.

Existe-t-il des différences hommes-femmes dans l’utilisation qui en est faite?

Oui, il semblerait qu’il y ait quelques différences, sûrement dûes au fait que Tinder ne permet pas de montrer ce qu’on recherche. C’est la limite de l’appli, qui ne gère pas le déséquilibre entre les attentes des uns et des autres. Ça peut être très décevant, car on ne sait jamais ce qu’espère l’autre avant de l’avoir rencontré. Un peu comme lorsqu’on rencontre quelqu’un en soirée, il faut se revoir pour en savoir plus.

“L’importation du modèle anglo-saxon de dating nous oblige à être plus directs.”

Le développement du dating en France traduit-il une américanisation des comportements amoureux?

Oui, même si pour l’instant en France, cette tradition du date n’est pas encore très intériorisée. Il existe une forme de romantisme français, qui pousse à très vite entrer dans une relation, et qui se heurte à tous ces réseaux où l’on fréquente plusieurs personnes. Cela va sans doute évoluer, car l’importation du modèle anglo-saxon nous oblige à être plus directs.

En amour, trop de choix tue-t-il le choix?

C’est sûr qu’il est très facile de s’inscrire et de se désinscrire de Tinder, qui est un puits sans fonds de partenaires potentiels. Mais la vraie vie n’est-elle pas une tentation permanente? Sur Tinder, cette tentation est indolore, on peut ressentir le frisson de l’infidélité sans prendre de risques.

Peut-on parler d’une déprime Tinder, née du décalage entre la capacité de séduction en ligne et celle IRL?

Comme toutes les bulles Internet, il peut se créer une bulle d’ego si une personne a beaucoup de matches en ligne mais zéro succès IRL (Ndlr: In real life). Le cœur Tinder dérive du like Facebook, et s’adresse à la jeune génération, qui a la culture de la valorisation immédiate et est habituée à recevoir des récompenses. Comme sur tous les réseaux sociaux, il existe une hypertrophie de la vraie vie, que tout le monde doit apprendre à gérer. Les nouveaux outils paraissent toujours inquiétants au début, mais à chaque fois, notre génération s’adapte et rationalise les choses. Pour l’instant, on est toujours dans l’expérimentation, la norme Tinder n’est pas encore arrivée. Beaucoup de questions se posent dont on n’a pas encore les réponses.

Propos recueillis par Myriam Levain, en partenariat avec Love me Tinder

Diffusion lundi 17 et lundi 24 novembre à 23h15 sur France 4


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