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Portrait

La créatrice Amélie Pichard revendique une mode libre

La créatrice de chaussures et de sacs à main installée rue de Lappe à Paris n’en fait qu’à sa tête. Loin des clichés de la mode précieuse, nous avons rencontré Amélie Pichard, une trentenaire qui bouscule les codes.
Amélie Pichard, @ Arthur Delloye
Amélie Pichard, @ Arthur Delloye

Amélie Pichard, @ Arthur Delloye


Un sosie de Claude François, des bottes de foin, du pâté, une grande tombola, le tout au cœur de Paris. C’est une soirée surréaliste qui a été organisée le 27 septembre dernier autour du magasin Chez Pichard, à Bastille dans le 11ème arrondissement. Pour lancer sa boutique ouverte en juillet de l’année passée, la créatrice Amélie Pichard a “connecté tous les bars et restos voisins pour un moment placé sous le signe de la bière, du saucisson et du fromage”, se souvient Nicolas Santi-Weil, son ami et actionnaire. Une fête au village planifiée en pleine Fashion Week de Paris. Un paradoxe comme la jeune femme de 34 ans les aime.

Ses francs éclats de rire et son autodérision à toute épreuve -surtout quand elle évoque Noem, la marque de vêtements customisés avec des perles qu’elle a imaginée ado- donnent l’impression d’une personne à l’aise avec qui elle est, libérée de tout jugement trop sérieux. “La valeur la plus importante à mes yeux est la liberté”, confie-t-elle, et effectivement, la trentenaire semble vivre au gré de ses envies. Si les conseillères d’orientation de Chartres, sa ville natale, lui rabâchent qu’il n’y a aucun débouché dans la mode, elle s’inscrit tout de même à l’école Mod’Art, à Paris. À la sortie de ses études, la touche-à-tout occupe un poste stable chez la marque de luxe Dice Kayek pendant cinq ans avant d’entreprendre une formation chez un bottier orthopédique pour se reconvertir. Finalement, elle choisit la création et monte sa marque à 28 ans.

Amélie Pichard reçoit dans sa boutique au 34 rue de Lappe. Le lieu est rétro, les chaussures et les sacs colorés, parfois poilus, toujours originaux. Au mur, quelques-unes des 200 cartes postales envoyées cet été par des fans sont affichées. Femmes nues, Bretonnes, bichons, ça frôle le mauvais goût, mais la créatrice nous corrige: “C’est très Pichard!” Avant de compléter: “La majorité de celles qui me les ont envoyées n’ont pas les moyens d’acheter la marque, elles adorent juste l’univers.”

 

Passion gros seins

Petite, j’adorais les gros seins et j’avais un cahier où je mettais des brochures de Pamela Anderson”, révèle Amélie Pichard. Cette obsession très particulière pour les courbes des femmes remonte à l’enfance. La mauvaise élève -elle a redoublé deux fois- dessine dans les marges de ses cahiers des silhouettes aux poitrines généreuses. Elle grandit dans un environnement très féminin: “Après avoir perdu mon père à 9 ans, je me suis complètement accrochée à ma mère qui avait des copines avec des filles de mon âge.” Un cadre qui fait naître en elle une passion pour le corps des Barbie, auxquelles elle joue jusqu’à ses 15 ans.

Elle part en vacances chaque année aux États-Unis avec la “target de revenir avec un selfie” aux côtés de Pamela Anderson.

Aujourd’hui encore, la jeune femme aborde au détour d’une phrase son envie de collaborer avec la marque américaine, avant de chanter les louanges de la version humaine de la poupée blonde: Pamela Anderson. Elle regarde Alerte à Malibu tous les samedis et pose sur la star un regard qui n’appartient qu’à elle: “Je la trouvais hyper naturelle, j’adorais son côté ‘fille de Californie’, la meuf en minishort, aux cheveux blonds et aux dents blanches.” Sans surprise, sa première collection, qui lui vaut de remporter le concours Bata en 2009, porte le nom d’American Girl. Entre 2014 et 2015,  elle dessine la chaussure Pamela, et crée la série The Hitchhiker autour d’une autostoppeuse qui rêve de devenir… Pamela Anderson. Elle part en vacances chaque année aux États-Unis avec la “target de revenir avec un selfie” aux côtés de l’actrice, qu’elle la “prenne dans ses bras avec ses gros nichons”. N’y voyez là aucune attirance physique -Amélie Pichard est en couple avec un réalisateur de documentaires- mais plutôt une idolâtrie.

Amelie Pichard creatrice mode chaussures portrait

La boutique © Amélie Pichard

Novembre 2014, elle “rencontre son destin”, raconte-t-elle avec second degré. Pamela Anderson lui propose de dessiner des chaussures vegan, en lien avec les engagements de l’Américano-canadienne. “Quand elle me l’a annoncé, elle sautait partout, elle était hystérique”, se rappelle son amie Gina Caponigro. “C’était ouf, surtout qu’un an avant, j’avais fait un don à sa fondation et glissé un petit mot pour lui dire ce que je pensais d’elle”, sourit Amélie Pichard. Elle travaille alors d’arrache-pied, sort la capsule de chaussures en 2016, rencontre son idole et fournit son compte Instagram en images plus folles les unes que les autres.

 

“Paradoxe, féminité et masculinité”

Amélie Pichard n’est pas blonde et n’a pas de gros seins. Son style? Elle exagère en riant: “Aucune idée, c’est un peu le grand dilemme de ma vie: je ne sais pas qui je suis.” La trentenaire scrute ses vêtements comme pour découvrir ce qu’elle aurait enfilé à la va-vite ce matin. “C’est un mélange de fille et de mec: la veste de Renaud, une longue robe et des bottes 70s, dépeint-elle. J’adore m’habiller comme un homme.

Je n’aime pas que l’on me mette dans des boîtes, il y a du bon à prendre dans tout et faire des choix, ça me rend ouf.

Enfant de parents divorcés, elle passe ses premières années entre Chartres et la campagne où vit son père. “Chez lui, j’étais ‘tomboy’: je ne me douchais pas pendant deux semaines et pour me faire me brosser les dents, c’était un calvaire”, plaisante-t-elle. Elle traîne en pyjama, sa “passion dans la vie”. Gina Caponigro, qui définit Amélie Pichard en trois mots -“paradoxe, féminité et masculinité”- peut en témoigner: “Elle a un côté flemme. Quand je l’ai rencontrée, elle dessinait en pyj’ sur sa table de salon.” Amélie Pichard travaille moins qu’avant de son appartement -jusqu’en juillet, tout se passait dans ces “15 mètres carrés au 24 de la rue de Lappe où on se pèle le cul tous les hivers”- mais elle n’a pas abandonné ses vêtements chill comme son “espèce de robe de chambre rose en pilou-pilou des années je ne sais pas quoi”. Si elle se pense ‘tomboy’, on aurait davantage envie de la classer parmi les décontractées. De toute façon, mettre cette créatrice dans une case est mission impossible. Elle ne croit pas en un dieu en particulier mais se dit très spirituelle. Niveau politique, elle vote généralement à gauche mais depuis qu’elle est à la tête d’une entreprise de six personnes, elle se pose de nouvelles questions. Elle n’exclut pas de le devenir mais n’est pas vegan pour le moment. Elle ne mange pas de viande, ça la “dégoûte”. La trentenaire résume en une phrase: “Je n’aime pas que l’on me mette dans des boîtes, il y a du bon à prendre dans tout et faire des choix, ça me rend ouf.

 

Chacun sa mode

La créatrice a horreur de cataloguer les gens comme peut parfois le faire le monde de la mode. Elle s’en rend compte au cours de ses expériences de relookeuse. Durant six mois, en parallèle de ses études à Mod’Art, elle coiffe et habille les femmes avant de jeter l’éponge: “Je n’ai pas supporté de devoir conseiller les filles, leur dire quelles couleurs porter et parler de leurs fesses, raconte Amélie Pichard. Je détestais devoir adapter leurs habits à la teinte de leur peau.” Pour elle, il n’y a pas de règles concernant le style. “J’adore le jaune mais ça ne me va pas: quand j’en mets, c’est horrible, rigole-t-elle. Mais si j’ai envie de porter quelque chose, je le fais.”

La créatrice Amélie Pichard revendique une mode libre

Les escarpins Candy © Amélie Pichard

Aucune chance qu’elle ne se plie aux codes de son milieu. La jeune femme refuse d’adapter son calendrier à celui des fashion weeks et de faire des collections pour plaire au plus grand nombre. Ses chaussures se veulent intemporelles, elles sont loin du “trop lisse, juste beau qu’on a peur de casser” qu’elle abhorre. “Je ne vais pas faire du croco, je préfère la fantaisie, explique-t-elle. J’aime bien l’esbroufe, ce qui donne ‘l’impression de’. Ça a plus de valeur qu’un truc vraiment beau que je trouverais chiant.” On dégote donc dans son magasin un vrai mélange des genres. Les ‘Jane’ -presque toutes ses pièces portent des noms de femmes- des bottes à talons en velours rouge, vert ou violet attirent le regard, au moins autant que les ‘Candy’, ces escarpins en fluffy. La créatrice propose également des ceintures, chaussons et autres “pichardises” abordables, que même sa sœur de 17 ans pourrait s’offrir. Et si vous fouillez bien, au fond de la boutique, sur un lit, vous trouverez un coussin à l’effigie de Claude François. Une autre personnalité qui semble avoir marqué Amélie Pichard. Rien d’étonnant: on imagine très bien les Claudettes dans cet univers pétillant, rétro et moderne à la fois.

Margot Cherrid


2. Née dans une favela de Rio, son école de mode forme des stylistes en banlieue

Les métiers de la mode sont difficiles d’accès car les quelques écoles publiques sont très sélectives, et les cours privés coûteux. Inspirée par son expérience brésilienne, Nadine Gonzalez a décidé de s’affranchir des milieux sociaux et des zones géographiques pour débusquer des talents issus des banlieues.  
Amélie Pichard, @ Arthur Delloye - Cheek Magazine
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5. Jeanne Damas: la Parisienne derrière la façade

Pour la sortie de son livre À Paris, qu’elle cosigne avec la journaliste Lauren Bastide, Jeanne Damas nous a longuement reçues à la table d’un café. L’occasion de faire tomber quelques clichés sur cette égérie parisienne devenue entrepreneure à succès à tout juste 25 ans. 
Amélie Pichard, @ Arthur Delloye - Cheek Magazine
Amélie Pichard, @ Arthur Delloye

6. Avec Lago54, Emmanuelle Courrèges va changer votre regard sur la mode africaine

Élevée entre la Côte d’Ivoire et le Sénégal, Emmanuelle Courrèges a lancé le site Lago54, où elle met en avant les créateurs·rices africain·e·s pour changer le regard des occidentaux sur la mode du continent. Rencontre.   
Amélie Pichard, @ Arthur Delloye - Cheek Magazine
Amélie Pichard, @ Arthur Delloye