mode

Interview "Karl vous parle" / Hipanema

“Finalement, c'est pas si con ce qu'il dit, Karl Lagerfeld”

Puisque Karl Lagerfeld inspire le monde de la mode, nous avons décidé de soumettre nos créatrices favorites à ses mantras. Profonds, futiles, dingues ou drôles, les propos du Kaiser ne laissent personne indifférent. Cette semaine, Delphine Crech’riou, cofondatrice de la marque Hipanema, répond à l’interview “Karl vous parle”.
Jenny Collinet et Delphine Crech'riou
Jenny Collinet et Delphine Crech'riou

Jenny Collinet et Delphine Crech'riou


Leurs locaux ont des allures de ranch aux couleurs hippies. Dans le grand showroom d’Hipanema, fringues et bijoux sont exposés partout et, au mur, trônent des têtes de buffle comme on n’en a jamais vues: à la fois clinquantes et épurées, elles seront commercialisées à la fin de la semaine. 

Delphine Crech’riou, 35 ans, et Jenny Collinet, 30 ans, les deux fondatrices, n’en finissent pas de développer leur marque, née de leur rencontre à Rio en 2012. La première avait quitté son job dans le prêt-à-porter pour s’accorder une année de voyage, idem pour la deuxième, à cette époque au Brésil parce que mariée à un Brésilien. Alors qu’elles ne se connaissent pas encore, des amis en commun leur conseillent de se rencontrer. “On s’est donné rendez-vous à l’aveugle sur la plage d’Ipanema, se souvient Delphine Crech’riou. J’ai vu une blonde, portable à la main, une vraie Parisienne, j’étais sûre que c’était elle.”

On a réussi à amener de l’ethnique dans la ville.”

Elles sympathisent et se trouvent un point commun: les bracelets brésiliens. “On en avait presque jusqu’aux coudes”, rigole Delphine Crech’riou. Quelques jours plus tard, invitées à une soirée chic, elles sont obligées de les couper. Un geste qui les “a meurtries” mais qui leur a donné l’idée qui allait les lancer: créer des bracelets brésiliens avec un fermoir, qu’on peut enlever et remettre au gré de ses envies. 

Les deux jeunes femmes décident de rentrer à Paris pour monter Hipanema -en souvenir de la plage sur laquelle elles se sont rencontrées. Sept saisons plus tard (et des boutiques partout en France), la marque n’est plus uniquement axée sur le Brésil. “C’est une salade composée d’influences bolivienne, indonésienne, éthiopienne, indienne…”, explique Delphine Crech’riou avant d’ajouter qu’elle et Jenny Collinet ont “réussi à amener de l’ethnique dans la ville”.

“Si un jour, on a envie de lancer une bicyclette, on va trouver comment la bicyclette pourra être Hipanema.”

En 2013, Hipanema a accueilli sa petite soeur, la marque de prêt-à-porter Amenapih, et les deux jeunes femmes n’entendent pas fixer de limites à leur laboratoire hippie chic. “Si un jour, on a envie de lancer une bicyclette, ce n’est pas parce que la marque gère principalement des bijoux et des vêtements qu’on va abandonner l’idée. On va juste trouver comment la bicyclette pourra être Hipanema.” Avec le sourire, Delphine Crech’riou a accepté de réagir aux propos de celui qu’elle s’amuse à appeler “Karlito”.

“Je hais les montres, c’est la raison pour laquelle je suis toujours en retard.”

Je trouve que c’est un bel objet qui, malheureusement, devient désuet. Personnellement, je n’en porte plus parce que j’ai l’heure sur mon téléphone et en plus, les montres sont synonymes de stress pour moi. Je déteste les hommes qui en portent parce que j’aime bien imaginer qu’ils ne sont pas attachés par le temps. 

“Je trouve les tatouages horribles. C’est comme vivre dans une robe Pucci 24 heures sur 24.” 

Finalement, c’est pas si con ce qu’il dit. Je comprends le geste du tatouage, je comprends l’idée de marquer quelque chose qui perdure. Mais on est déjà tous uniques et vieillir avec un tatouage, c’est compliqué. C’est vrai que c’est un peu comme ne pas changer de vêtement. Et si le tatouage est vilain, c’est une faute de goût de dingue! Cet été, nous, on lance les tatouages éphémères. Plus pratique, quand même.

“Pensez rose, ne le portez pas!” 

Je ne suis pas d’accord. Il y a des roses qui sont magnifiques. Un framboise avec un safran, ça peut être génial. Tout dépend de comment vous le portez. Notre pièce star de l’été prochain par exemple, c’est un petit caftan rose, et on en est fières.

“Je ne me suis jamais fait autant draguer qu’en tenue de sport.”

“Les pantalons de jogging sont un signe de défaite. Vous avez perdu le contrôle de votre vie, donc vous sortez en jogging.”

C’est plutôt un confort, même si c’est rare d’être belle en jogging. Pour l’anecdote, je ne me suis jamais fait autant draguer qu’en tenue de sport. Je peux être super bien sapée, super belle, je vais avoir moins de succès qu’en faisant mon footing. En plus, maintenant, il existe des bas de jogging sympas.

“Si je pouvais être réincarné en un accessoire de mode, ce serait un shopping bag.”

Moi, ce serait un chapeau direct. Je trouve que c’est la cerise sur le gâteau, c’est le vrai accessoire, le truc dont on n’a plus besoin aujourd’hui mais qu’on assume. Il représente à la fois l’élégance et l’impertinence. Si j’étais un chapeau, j’entendrais toutes les pensées de celle qui me porte.

“Si tu pisses partout, t’es pas Chanel du tout!”

C’est vrai que, quand on pisse partout, on n’est pas Chanel. Mais même si on essaie de s’affranchir de certaines lois naturelles, on reste parfois soumises à notre mécanique. Perso, je préfère faire entre deux voitures qu’attendre deux heures devant les toilettes d’un bar.

“Il faut porter une fourrure comme un vulgaire tricot.”

Je ne suis pas d’accord du tout. Même si je trouve ça assez beau, je ne peux même pas en toucher. Je préfère la voir courir dans les prairies. Je soutiens pas mal d’associations d’animaux donc pour moi, la fourrure, c’est impensable. Un jour, une fille portait des fausses Ugg avec une tête d’animal empaillée sur chaque pompe: j’ai été obligée d’aller la voir pour lui expliquer qu’il faut respecter les êtres vivants, qui n’ont pas à souffrir pour de la déco de chaussure.

“Il m’arrive d’acheter des pièces que je ne porte pas mais que je contemple, telles de vraies œuvres d’art.”

“Je suis une sorte de nymphomane de la mode qui n’atteint jamais l’orgasme.”

Je ne suis pas une éternelle insatisfaite. Je suis une collectionneuse plus qu’une frustrée. Mais c’est vrai que je ne suis jamais rassasiée. Je pourrais m’arrêter là, mais non. Il m’arrive d’acheter des pièces que je ne porte pas mais que je contemple, telles de vraies œuvres d’art.

“Si vous me demandiez ce que j’aurais préféré inventer dans la mode, je vous répondrais la chemise blanche. Pour moi, une chemise, c’est la base de tout. Tout le reste passe après.”

Je suis assez d’accord, la chemise blanche, ça va avec tout et pour n’importe quel rendez-vous, qu’on soit une femme ou un homme. Enfin ça dépend de la marque, la chemise blanche Celio, c’est tendu quand même.

“On n’est jamais trop habillé, ni pas assez habillé avec une petite robe noire.”

Complètement d’accord. C’est pile l’entre-deux, le passe-partout. D’ailleurs, il faut aller à son premier date avec une petite robe noire pour sceller l’affaire. Après avoir donné son numéro en jogging, c’est quand même ce qui fait le meilleur effet. (Rires.)

Propos recueillis par Camille Thorin


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