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Sous les jupes des hommes: quand la masculinité se réécrit par le style

Que trouve-t-on Sous les jupes des hommes? De l’audace, assurément. Cette marque nantaise propose des jupes pour hommes à la fois chics et éthiques. Une manière pour son créateur Romain Granger de redéfinir la masculinité avec style.  
© Emmanuelle Caron
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Il n’y a pas plus confortable que le kilt. Et c’est classe!”, nous assure-t-il. Romain Granger a l’emphase communicative lorsqu’il évoque sa jupe. Pourtant, peu de ses compères semblent prêts à porter ce vêtement soi-disant trop “féminin”. Avec sa marque Sous les jupes des hommes, le trentenaire compte bien changer la donne.

 

“Pourquoi pas?”

Le kilt, il connaît. Avant de partir six mois en Irlande, Romain Granger le portait en festival, et ce dès ses 16 ans. Ado, le lycée hôtelier où il étudie lui impose le costard-cravate. C’est une fois barman que notre interlocuteur délaissera ses costumes trop étriqués. Seulement voilà, il ne se retrouve guère dans un vestiaire masculin “pas très libéré”, dit-il, loin des sensations que lui procurent ce vêtement traditionnel en Écosse mais tabou en France, malgré quelques initiatives salutaires -comme la marque nîmoise Hiatus qui depuis 10 ans propose des “french kilts” pour hommes. Sous les jupes des hommes éclot en mars 2018 afin de combler ce manque.

Il faut montrer que rien n’est impossible, dépasser les barrières psychologiques que l’on s’est construit depuis l’enfance.

L’idée? Prôner l’affirmation de soi par le fashion en confectionnant des kilts à partir de matériaux recyclés. D’abord basiques, les créations du couturier se perfectionnent. L’autodidacte de 32 ans ajoute des poches, améliore les systèmes de fermeture, peaufine les plis, enchaîne les prototypes. En solo, il assume une production à petite échelle mais traversée d’une large question: pourquoi pas? “Nous sommes dans des sociétés très normées. Il faut montrer que rien n’est impossible, dépasser les barrières psychologiques que l’on s’est construit depuis l’enfance”, dit celui dont les jupes inclusives dénotent dans un pays où porter une chemise rose semble encore audacieux. Sur son site, il met au défi cette condition masculine pas si décomplexée: “Messieurs, gentlemen, oserez vous le kilt? Êtes-vous libre?”  

 

“Ce n’est pas juste porter un kilt”

Sous les jupes des hommes, on trouve bien des choses. Des fantasmes, comme celui de l’écossais qui ne porte rien en-dessous. Des remarques aussi: c’est trop efféminé, ce n’est pas mon truc. Porté par la gent féminine, ce bout de tissu est toujours trop court, soulevé par les petits garçons à la récré, reluqué par les grands. Secrétaire de l’association Hommes en jupes (HEJ), notre interlocuteur est persuadé que lorsque les mecs le portent “ils prennent conscience de ce que les femmes subissent, les regards, les préjugés. À ceux “qui n’osent pas essayer la jupe par peur du regard des autres ou de leur propre famille”, le féministe du textile propose une variété de choix allant du kilt décontract’ pour s’éclater en soirée (avec t-shirt ou polo) aux “jupes chics” courtes et longues, qui accompagnées d’une chemise et d’un veston, conviennent tout à fait aux mariages. Non content d’offrir une alternative au costume trois-pièces, le créateur adapte la jupe pour hommes au quotidien, loin de la scène haute couture où elle s’est déclinée, des collections de Jean-Paul Gaultier à celles de Marc Jacobs, ou des stars bling-bling qui la revendiquent -Jaden Smith le premier. Le styliste nantais prône un style “plus street et accessible”, à l’image des mannequins qui s’affichent sur son site: charismatiques et naturels.

Ce n’est pas juste porter un kilt, mais se dire qu’en tant qu’homme, on a le droit d’exprimer nos sentiments et ressentir des émotions.

Quand il ne coud pas, Romain Granger bouquine Le Mythe de la virilité d’Olivia Gazalé. Une lecture inspirante pour celui qui, face au “processus de virilisation” décrit par la philosophe, rétorque par un slogan: “Être sacrément homme.” Convaincu qu’on peut être “plus viril en jupe qu’en pantalon”, le créateur conçoit en la jupe une expérience sensorielle propice à défier les injonctions de genre. Le pantalon de côté, le corps respire enfin, “l’air passe entre nos jambes, on se sent mieux, et on finit par porter la jupe afin de s’aimer et s’assumer sans baisser la tête”, narre-t-il. Une vision très lyrique du vêtement. “Ce n’est pas juste porter un kilt, mais se dire qu’en tant qu’homme, on a le droit d’exprimer nos sentiments et ressentir des émotions”, détaille l’entrepreneur, bien décidé à “briser le moule du guerrier viril” en l’enrobant d’étoffes.  

 

“Libérer le vestiaire masculin”

Aujourd’hui, le créateur porte la jupe dans sa vie de tous les jours, quand il a envie “de [se] faire plaisir”. Un exercice périlleux en vélo, lorsque s’invitent le vent et le froid. “Je me débrouille avec des épingles à nourrice mais parfois, le pantalon est plus pratique”, avoue-t-il d’un ton léger. Soucieux de “libérer le vestiaire masculin”, il se dit qu’il ne peut y avoir de lutte pour l’égalité si les hommes n’y prennent pas part. Et cela passe par la mode. Avec une cinquantaine de kilts écoulés l’an dernier, Sous les jupes des hommes est une tendance de niche. Mais demain, qui sait? Avec l’appui de voix féminines -“qui aimeraient voir plus d’hommes comme ça”, dit-il-, Romain Granger conserve l’optimisme qui le caractérise: “Je sème les graines: on verra si elles germent.”  

Clément Arbrun


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