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Dossier Femmes et pouvoir / En partenariat avec le CFPJ

Quand la mode impose un fantasme masculin

De Vuitton à Balmain en passant par Dolce & Gabanna, les hommes qui sont à la tête des maisons de couture imposent leur silhouette fantasmée de la femme. Les créatrices, aux vêtements plus épurés, revendiquent une mode plus pragmatique, moins sexualisée. Et finalement plus libre? Zoom sur un milieu où les hommes habillent les femmes.
Défilés prêt-à-porter DR
Défilés prêt-à-porter DR

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Karl Lagerfeld chez Chanel, Nicolas Ghesquière chez Louis Vuitton, Hedi Slimane chez Saint Laurent, Alessandro Michele chez Gucci: la majorité des créateurs des grandes maisons de couture sont des hommes. Cette hégémonie masculine touche aussi bien les illustres maisons que celles qui s’offrent une seconde jeunesse, comme le prouve l’arrivée du duo de créateurs Arnaud Vaillant et Sébastien Meyer (25 et 26 ans), à la tête de la maison Courrèges. Pourtant, les femmes ne manquent pas: 4 447 femmes travaillent dans le secteur de la couture contre 1 749 hommes, selon l’association Opcalia. “Dans les écoles de couture, il y a 30 filles pour 1 garçon, confirme Alexandra Jubé, responsable Insight & Digital chez NellyRodi, agence de tendances et de prospective, c’est aberrant, vu ces proportions, d’avoir une majorité d’hommes au pouvoir!

 

“Une vision de la femme fantasmée et exagérée”

Catherine Örmen, historienne de la mode et auteure du livre L’Art de la mode, fait remonter cette domination à 1850: “À cette époque, Charles Frederick Worth invente la notion de haute couture.” Il faut ensuite attendre l’entre-deux-guerres pour qu’Elsa Schiaparelli puis Coco Chanel mettent à mal ce monopole: enfin une mode “créée pour elle, sur elle puis pour les autres femmes”, précise l’historienne. Chanel introduit avec succès une mode pragmatique qui s’oppose à la femme “en représentation d’un Jean Patou ou d’un Christian Dior” ajoute-t-elle. L’arrivée du prêt-à-porter de luxe, dans les années 60, réinstalle une majorité d’hommes aux postes de directeurs artistiques.

Quand la mode impose un fantasme masculin

Publicités Montana, Jean-Paul Gaultier et Mugler dans les années 80 DR

Marck Ronzier, fondateur et directeur de l’agence de relations publiques L’appart, évoque le changement de silhouette survenu dans les années 80: “Il faut rappeler que tous ces hommes étaient, disons-le concrètement, homosexuels. Ils avaient donc une vision de la femme fantasmée et exagérée.” La femme devient une créature que chacun des grands noms de l’époque façonne. Jean-Paul Gaultier, Claude Montana ou encore Thierry Mugler sont des emblèmes de cette esthétique fantasque. Pour Alexandra Jubé de NellyRodi, les codes n’ont pas changé: “Les marques dirigées par des hommes créent une mode hyper féminisée avec des codes fantasmatiques.” Quitte à fixer des standards préjudiciables aux femmes.

 

“Malheureusement un homme demandera des filles androgynes” 

De l’extrême maigreur à l’hypersexualisation des modèles, les hommes ont standardisé leurs visions personnelles de la femme. Clare Waight Keller, directrice de la création chez Chloé depuis 2011, l’évoque dans la vidéo ci-dessous pour le Vogue anglais: “Quand c’est un homme qui tient les rênes, ça change la façon dont la mode féminine fonctionne.

 

 

Clare Waight Keller ajoute qu’elle est également attentive à ce que ses mannequins soient majeurs et en bonne santé. Souvent confronté aux directeurs de casting de grandes marques, Marck Ronzier décrit cette différence de choix: “À l’agence, une créatrice comme Fatima Lopes nous demande des mannequins avec des formes. Elles font certes un 36 mais elles ont des fesses. Alors qu’un homme demandera des filles androgynes.” Même constat pour la publicité. Dans leurs campagnes, “les femmes créatrices vont avoir tendance à choisir des physiques réalistes tandis que les hommes font appel à des modèles atypiques, commente Alexandra Jubé. Les filles sont moins extrêmes: elles sont dans une démarche plus pragmatique. Cela ne les empêche pas d’avoir une identité visuelle forte.” Et plus proche de la réalité?

Quand la mode impose un fantasme masculin 
Les soeurs Hadid chez Balmain, campagne automne-hiver 2015-2016 par Mario Sorrenti 

Quand la mode impose un fantasme masculin

Les soeurs Jagger chez Sonia Rykiel, campagne automne-hiver 2015/2016 par Juergen Teller 

D’après Etienne Liebgott, attaché de presse de la Fédération française de la couture, on achète désormais davantage “une idée qu’un vêtement”. Pour les hommes, “l’idée” raconte un fantasme féminin. Au contraire, pour les créatrices féminines, le vêtement prévaut. De Julie de Libran, nouvelle arrivée chez Sonia Rykiel, à Vivienne Westwood, qui prône une mode féministe depuis 1990, le vêtement est entièrement conçu pour les femmes. Dans un long portrait de M le magazine du Monde, Phoebe Philo, directrice artistique de Céline, explique que son travail “n’a rien à voir avec le physique des femmes, mais avec leur pouvoir. Mon travail, c’est de les rendre plus fortes encore. Dans la culture populaire, elles sont très sexualisées et je n’aime pas ça. J’aime la simplicité qui rassure. Je veux aller contre l’idée que les femmes sont toujours occupées à séduire”. Un précepte qui se traduit dans des collections plus douces et généralement plus discrètes que ses confrères masculins. “Les créatrices créent pour elles et leurs copines”, précise Alexandra Jubé. Au contraire, “un homme ne portera jamais ses créations, explique Marck Ronzier. Il ne pense donc pas au confort dans ce qu’il a de plus primaire: marcher, travailler, vivre, transpirer, courir…” 

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Campagne Céline automne-hiver 2015/2015 par Juergen Teller 

 

“Tout le monde sait qu’une paire de Louboutin est importable!” 

Plus libre en pantalon Hermès, pull Chloé et manteau Céline -des vêtements créés par des femmes- qu’en pièces signées de créateurs masculins? Même si “Tom Ford est un homme qui aime follement les femmes, il les transforme en une vision ultra glamourisée”, concède Marck Ronzier. “Ses vestes en cuir, aussi incroyables soient-elles, sont si épaisses qu’elles deviennent très chaudes et très lourdes.” Une attachée de presse glisse même: “Tout le monde sait qu’une paire de Louboutin est importable!” Pourtant, nombreuses sont celles qui rêvent d’acheter ces escarpins. Alexandra Jubé confirme: “Les maisons dirigées par des hommes réalisent des pièces qui font fantasmer et que l’on achète occasionnellement.” Ces dernières saisons, une mode plus minimaliste et décontractée s’impose progressivement sur les podiums. Dior et Lanvin viennent de mettre fin à leur collaboration respective avec Raf Simons et Alber Elbaz. Et s’ils optaient pour une direction artistique au féminin?

Ségolène Crespin et Bérengère Perrocheau


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