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Témoignage

Hadia Decharrière: “En écrivant, j’ai découvert pourquoi j’étais devenue chirurgien-dentiste”

Hadia Decharrière est chirurgien-dentiste. Loin, très loin, en apparence du moins, du métier d’écrivain. Et pourtant c’est ce qu’elle est aussi depuis la parution de son premier roman, Grande section.

“Au 30ème anniversaire de la mort de mon père, j’ai écrit mon premier roman, Grande section: j’ai alors l’âge de ma mère quand elle est devenue veuve et ma fille a le mien quand mon père est mort. Rien n’arrive par hasard. Je suis née au Koweït en 1979. Mes parents, syriens tous les deux, s’y sont installés en 1975 après avoir vécu au Liban pendant 5 ans, et l’avoir quitté à cause de la guerre civile. Deux semaines après ma naissance, ma famille est venue vivre en France, à Cannes. Mes parents avaient des liens très forts avec ce pays. Nous y sommes restés quatre ans avant de repartir à Damas une année et de déménager à nouveau, cette fois-ci à Los Angeles. Ma sœur et mon frère aînés, eux, ont été envoyés par mes parents en France. Ce n’est que plus tard que je comprendrai pourquoi la fratrie a été séparée à ce moment-là. Assez rapidement, je me rends compte que mon père est malade, il a 42 ans et un cancer de la plèvre. Il est très souvent allongé, se déplace en fauteuil roulant, avec un appareil respiratoire et je n’ai pas trop le droit d’aller le voir. Le dernier souvenir que j’ai de lui, c’est le jour où, ma mère n’étant pas à la maison, il m’a demandé de lui régler sa pression d’oxygène. C’était au mois de mai, j’allais avoir 6 ans. J’ai fêté mon anniversaire à Disneyland. Une semaine plus tard, mon père a eu 43 ans et il est mort quelques jours après.

Du jour au lendemain, je décide de devenir chirurgien-dentiste. Sans savoir pourquoi, mais c’était devenu un leitmotiv.

Avec ma petite sœur et ma mère, nous sommes partis à Paris pour retrouver le reste de la fratrie. À partir de ce moment-là, ma mère a mis sa vie entre parenthèses comme si elle ne s’autorisait plus à vivre. Nous vivions dans le 16ème arrondissement, ma mère avait acheté un appartement avec l’argent que mon père nous avait laissé. À cette époque, chacun d’entre nous essaye de survivre. Comme un bon petit soldat, j’ai grandi, bien travaillé à l’école et j’ai passé mon bac en 1997. Du jour au lendemain, je décide de devenir chirurgien-dentiste. Sans savoir pourquoi, mais c’était devenu un leitmotiv. Je fais une première année de médecine que je loupe, une deuxième que je réussis haut la main et j’arrive en dentaire. C’est cette année-là que je décide d’aller voir un psy. Au bout d’une heure de consultation, ce dernier me dit ‘je ne sais pas pourquoi vous avez choisi ce métier-là car ça ne vous correspond absolument pas, mais un jour vous saurez pourquoi.’. Les années passent, je termine mes études et deviens chirurgien-dentiste. En 2008, je fais une fausse couche à 5 mois de grossesse. J’avais du mal à en parler et un jour, je me suis mise devant mon ordinateur et j’ai écrit ce que j’avais vécu, c’était un texte très cathartique. Ensuite, focalisée sur mon désir d’enfant, j’ai mis de côté l’écriture.

Sur le papier, ce sont deux métiers très différents mais les deux sont très liés à mon histoire personnelle.

En mai 2015, très peu de temps avant d’écrire mon premier roman, je m’interroge sur les derniers jours de la vie de mon père. J’envoie un message sur Facebook à mon oncle, à qui je n’ai pas parlé depuis 30 ans et je lui demande pourquoi notre famille est partie s’installer à Los Angeles quand j’avais 5 ans. Il me répond que mon père avait envie de monter un business en Californie, une chaîne de clinique de dentisterie… Je suis totalement hébétée par sa réponse, à partir de ce moment-là, tout fait sens et tout perd son sens à la fois. J’ai eu une période de flottement, comme s’il n’y avait plus de légitimité à ce que je faisais. Et en même temps, je trouvais ça assez joli. J’ai perdu le sommeil et je me suis remise à l’écriture. C’est en écrivant que j’ai découvert pourquoi j’étais devenue chirurgien-dentiste. Dans Grande section, je raconte l’année 85-86, la dernière année de mon père, c’était une façon de lui offrir une éternité, lui qui avait eu beaucoup moins de temps que d’autres gens de sa génération. Une amie a lu le premier jet et elle m’a dit ‘je ne te lâche pas tant que tu n’as pas fait quelque chose avec ce texte’. On a déjeuné ensemble un midi, c’était le 13 novembre 2015. Le soir, elle m’a envoyé un message pour me dire que je n’avais pas le droit de laisser ce texte comme ça et qu’on allait trouver un éditeur. On a envoyé le manuscrit à Fayard, et à Lattès. J’ai eu un vrai coup de cœur pour l’éditrice de Lattès, et c’est dans cette maison que j’ai publié. Aujourd’hui, je suis chirurgien-dentiste et écrivain. Sur le papier, ce sont deux métiers très différents mais les deux sont très liés à mon histoire personnelle. Il y en a un qui va enclencher l’autre alors qu’a priori, il n’y a aucune chance que la dentisterie et la littérature cohabitent. Il faut accepter d’être les deux, et quand on veut se présenter comme étant capable de faire deux choses, il faut être capable de faire les deux correctement. Le fait d’écrire, d’avoir été publiée et d’avoir un cabinet qui marche bien, je me dis que oui, on peut être plusieurs choses à la fois, même si ces dernières paraissent antinomiques à la base. D’ailleurs, je suis en train d’écrire un deuxième livre. Cette fois-ci, il parlera de la transmission de la féminité entre les générations.”

Photo DR 

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