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Interview

Laurence Mahéo, la styliste parisienne qui s’est lancée dans le business des huîtres

Fondatrice de la marque de prêt-à-porter Prestic Ouiston, Laurence Mahéo a repris il y a onze ans les parcs ostréicoles familiaux et plaide avec ferveur et dynamisme en faveur des huîtres naturelles.

Si on avait dit un jour à Laurence Mahéo, 45 ans, qu’elle aurait une double vie, elle ne l’aurait sans doute pas cru. Pourtant, la fondatrice de la marque de prêt-à-porter Prestic Ouiston, partage aujourd’hui son temps entre Paris et Baden, dans le Morbihan. Et surtout entre ses deux métiers, à première vue à des années-lumière l’un de l’autre: styliste et ostréicultrice.

Née à Vannes, Laurence Mahéo a quitté sa Bretagne natale à 10 ans suite au divorce de ses parents. Partie s’installer à Saint-Germain en Laye avec sa mère et son frère -son père, ostréiculteur de père en fils est resté vivre à Baden-, elle y fait sa scolarité jusqu’à la première avant de lâcher l’école et de devenir vendeuse dans une jeanerie. Biberonnée depuis l’enfance “aux beaux tissus” par l’intermédiaire de ses grands-parents qui en faisaient boutique, la jeune femme rêve déjà de devenir couturière et de “faire des vêtements”. En parallèle, elle ouvre avec son petit copain de l’époque une boutique de fripes américaines aux puces de Saint-Ouen. À 24 ans, elle quitte le vintage pour travailler chez Arthur & Fox, y apprend “le tayloring masculin, les coupes, les entoilages” avant de se lancer en solo en 2004. “J’ai commencé à créer une collection de pièces uniques que j’ai vendue à Aix-en-Provence, à Saint-Tropez et à Tokyo”, se rappelle-t-elle. Le succès est quasi immédiat.

La profession disait que je n’allais pas tenir trois semaines.

Vestes, robes, tops, Laurence Mahéo fait dans le vestiaire féminin et “les foulards font décoller [s]a marque”. Qui, au début, n’a pas de nom. C’est lors d’une discussion avec un ami qu’elle se souvient du prénom de ses deux poupées lorsqu’elle était enfant. Prestic et Ouiston. L’ami trouve ça génial, sa marque est désormais baptisée. À peine deux ans après son lancement, son père meurt brutalement. Le lendemain de l’enterrement, “ses employés sont venus me voir pour savoir ce qu’il allait advenir de l’entreprise familiale”, raconte-t-elle. À l’époque, Laurence Mahéo est enceinte de son fils, et n’y connaît rien aux huîtres. Elle décide de se plonger dans le fonctionnement du domaine ostréicole, de “comprendre la vie de l’entreprise” dans l’objectif de vendre par la suite: “Ça m’a accompagnée dans mon deuil”, dit-elle aujourd’hui. Femme, parisienne, styliste et enceinte, Laurence Mahéo ne coche pas vraiment les cases “idéales” aux yeux du monde ostréicole: “La profession disait que je n’allais pas tenir trois semaines.” Un an plus tard, “j’ai compris comment la boîte fonctionnait et j’ai adoré”, sourit-elle. La vente n’est alors plus d’actualité et elle décide de poursuivre le travail de son père, militant de la première heure pour le maintien d’une ostréiculture traditionnelle: “On continue à produire des huîtres en quatre ans, on travaille vraiment en adéquation avec la nature”, explique Laurence Mahéo. Chez La Maison Mer -c’est ainsi qu’elle a appelé sa marque d’huîtres-, le naturel, l’éthique et “l’élégance” sont les maîtres mots: “Bien produire quand la planète saute, c’est un peu obligatoire”, lâche celle qui, tous les quinze jours, quitte Paris pour retrouver ses parcs ostréicoles bretons. Cet été, vous pourrez d’ailleurs déguster ses huîtres dans son restaurant éphémère, la Quinguette Atao, à Baden.

 

Comment chacune de tes deux activités nourrit-elle l’autre?

La transmission est quelque chose qui me parle. Je crois en une mode pérenne, non jetable, je mise sur des matières qui permettent à mes vêtements de bien vieillir. Avec l’ostréiculture, c’est pareil, j’ai conservé le patrimoine ostréicole de ma famille paternelle pour le transmettre peut-être plus tard à mon tour. Je veux des tissus d’exception et des huîtres d’exception.

En quoi sont-elles radicalement différentes?

Déjà, pour commencer, les collections se montrent et les huîtres se cachent. Ensuite, la temporalité est très différente: pour les huîtres, il faut attendre quatre ans alors que dans la mode, tout va beaucoup plus vite. Enfin, c’est la ville d’un côté, et la nature de l’autre. Je passe d’une capitale à un endroit où j’entends les branches des arbres craquer…

En quoi sont-elles complémentaires?

Je pense d’abord qu’elles correspondent parfaitement à ce que je suis, à savoir à la fois super citadine et extrêmement proche de la nature. Ensuite, dans chacune d’entre elles, il y a quelque chose de l’autre. Je fais par exemple des pulls marins en cachemire, des grands pantalons de pêcheur en toile de lin et, sur mes bourriches d’huître, on trouve des dessins d’artistes!

Quelles qualités requièrent-elles l’une et l’autre?

Les deux exigent une pugnacité hors norme et du courage. La mode demande de la créativité et l’ostréiculture traditionnelle, une honnêteté intellectuelle.

Je me sens aussi bien dans le monde du luxe que dans ma cabane de chantier.

Ta personnalité s’adapte-t-elle à chacune de tes activités?

Je pense être toujours la même, assez déconneuse et naturelle. Et je me sens aussi bien dans le monde du luxe que dans ma cabane de chantier.

En tant que femme, exerces-tu aussi facilement l’une et l’autre de tes activités?

Au départ, dans l’ostréiculture, personne ne croyait en moi. Les malveillants me donnaient trois semaines et les bienveillants n’espéraient pas plus de six mois… Je ne me suis pas laissé faire, malgré ma grossesse, la fatigue, etc. Ce qu’on pensait de moi m’était égal.

Si tu devais en choisir une, laquelle serait-ce?

J’ai choisi de ne pas choisir. Mais, si je devais le faire, j’arrêterais les deux et je me consacrerais à l’écriture ou peut-être à un projet plus personnel.

Crédits photos Dirk Seiden Schwan / Patrick Messina 

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