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Portrait

Nelly Ben Hayoun: la designer française qui s’est fait une place à la NASA

Avec son diplôme de designer, la Française Nelly Ben Hayoun a réussi à ouvrir les portes des institutions les plus fermées, et collabore régulièrement avec la NASA. Portrait d’une artiste déterminée à qui tout le monde dit oui.  

Quand on entame une discussion avec Nelly Ben Hayoun, mieux vaut avoir quelques années-lumière devant soi. Cette designer d’expériences, comme elle s’est auto-qualifiée, se raconte avec une avalanche de détails et dans une sorte de climax permanent, comme si elle revivait grâce aux mots chaque seconde de ses incroyables aventures. Les mots, elle y accorde d’ailleurs une importance primordiale et enrage de les sentir s’échapper parfois, quand son français lui fait défaut. Originaire de Valence, dans la Drôme, Nelly Ben Hayoun vit depuis plus de dix ans en Grande-Bretagne. Le vocabulaire en a pris un coup, certes, mais pas l’accent: bien franchouillard quand elle s’exprime en anglais, teinté d’une couleur méditerranéenne et provençale quand elle parle dans sa langue maternelle.

Quel que soit le dialecte, Nelly Ben Hayoun a fait de sa tchatche l’un de ses principaux atouts. Elle s’en sert comme d’un bâton de nitroglycérine pour ouvrir n’importe quelle porte et, on vous le donne en mille, plus la porte est blindée et infranchissable, plus Nelly Ben Hayoun a envie de la dynamiter. Pas la peine de chercher, personne ne résiste à son bagout: ni sa grand-mère, qu’elle a un jour déguisée en Raiponce, installée dans le grenier et enjoint à appeler à l’aide (ça ressemble un peu au scénario de Psychose mais elle l’assure, c’était juste pour un exercice dans le cadre de ses études), ni le jury du Royal College of Art (RCA), prestigieuse école d’art londonienne qu’elle a intégrée sans savoir parler un mot d’anglais ou presque, ni même les pontes de la NASA, qu’elle a fini par convaincre de travailler avec elle après des années de refus et de mails restés sans réponses.

“Il y a eu des génocides des deux côtés de ma famille, mais malgré tout, on est encore là.

Car l’autre particularité de Nelly Ben Hayoun, c’est qu’elle ne lâche rien, jamais. Même quand elle se retrouve, au Royal College of Art, de loin la plus jeune de sa promotion, ne comprenant rien à ce qui se raconte en cours, au milieu d’une bande de geeks qui ont l’air d’avoir pris code en LV1, alors qu’elle n’a jamais touché un ordinateur de sa vie -avant d’intégrer le RCA, Nelly Ben Hayoun a fait l’école Olivier de Serres en BTS textile, où elle travaillait de façon manuelle ou analogique. À cette époque, elle dit avoir perdu 10 kilos, à cause du stress généré par l’immense défi à relever. Au début du RCA, elle a “voulu partir 15 milliards de fois”, mais elle a continué. Comme toutes ces années post-RCA où, pour pouvoir faire aboutir ses projets de design les plus fous, elle vendait des pâtes sur Broadway Market, tout en assurant bénévolement la fonction de directrice de la création de Shunt, un studio de théâtre expérimental immersif dans les sous-sols de Londres.

Cette capacité à l’acharnement coule dans son sang. Mon père est juif né à Oran, et ma mère vient d’une famille arménienne qui a dû se battre pour ouvrir son commerce de textile dans le sud de la France. Ma persévérance vient de mon éducation et de ma culture: il y a eu des génocides des deux côtés de ma famille, mais malgré tout, on est encore là, analyse-t-elle. De là aussi provient son aisance pour la narration: “Le génocide arménien se transmet à l’oral d’une génération à l’autre. Mes grands-parents me l’ont raconté alors que j’étais encore gamine. Cette charge historique est donc importante chez moi, et raconter des histoires a toujours été essentiel, dès mon enfance.

“Le spatial est l’un des domaines le plus élitistes que l’on puisse imaginer.”

Surnommée la “Willy Wonka du design”, elle avoue volontiers que chez elle, “réel et imaginaire se confondent”. Et elle n’hésite pas à embarquer le public aux frontières des deux mondes, pour lui permettre de mieux appréhender une réalité pas toujours accessible. C’est ce qui l’a menée à concevoir la Soyuz Chair, un fauteuil de salon qui permet de ressentir toutes les sensations provoquées par le décollage d’une navette spatiale. “Le spatial est l’un des domaines le plus élitistes que l’on puisse imaginer. Il y a quoi, 250 astronautes sur cette planète, donc ta chance d’aller un jour dans l’espace est vraiment microscopique. C’est cette injustice qui m’a poussée à explorer ce domaine-là. À mon sens, il était évident que le public devait avoir accès à cette expérience hors du commun”, explique-t-elle. Offrir au public l’accès aux institutions les plus secrètes, telle est la motivation de cette trentenaire qui cite Les Mythologies de Roland Barthes pour expliquer comment elle envisage son métier de designer: “Mon rôle est de révéler les structures de pouvoir”, dit-elle. En clair, quand Nelly Ben Hayoun défonce une porte, elle la laisse grande ouverte derrière elle pour que le commun des mortels puisse s’y engouffrer à son tour.

C’est aussi dans cet état d’esprit qu’elle a mis sur pied l’International Space Orchestra, un orchestre symphonique constitué d’employés de la NASA, auquel elle a demandé de jouer tout ce qui s’est mal passé pendant la mission Apollo 11, en reproduisant les sons et les dialogues enregistrés par la salle de contrôle. Au départ, la NASA a été créée pour essayer de découvrir notre place dans l’univers. J’ai donc cherché un moyen de reconnecter le public avec la conquête spatiale. J’ai étudié comment la NASA communiquait sur ce qui tournait mal, les failles, et je me suis rendu compte qu’ils ne partageaient pas cette partie-là de l’histoire. Pour mettre sur pied cette pièce sonore, Nelly Ben Hayoun s’est entourée des plus grands, comme l’auteur de science-fiction Bruce Sterling ou les musiciens Damon Albarn, Beck, Savages, Sigur Ros ou Bobby Womack. Là encore, il a parfois fallu user de sa fameuse “hammering technique” (“technique du marteau”) pour les convaincre: “J’y retourne, j’y retourne, j’y retourne”, résume-t-elle.

Cette détermination insolente a mené Nelly Ben Hayoun à réaliser plusieurs fois l’impossible.

Cette détermination insolente a mené Nelly Ben Hayoun à réaliser plusieurs fois l’impossible: collaborer avec la NASA ou être nommée designer d’expériences au Search For Extra-Terrestrial Intelligence Institute (SETI), pour une jeune femme originaire de la Drôme qui a commencé par des études de textile, ne sont pas les moindres des prouesses. Son prochain défi la mènera à ouvrir une école pas comme les autres à la rentrée prochaine, la University of The Underground, où elle transmettra aux étudiants ses méthodes pour travailler avec les grandes institutions et enseignera ses classes dans les sous sols de Londres et Amsterdam.

Mais Nelly Ben Hayoun s’apprête aussi à voyager aux quatre coins du monde, dans le cadre d’une expédition qui donnera lieu à un film, son troisième, intitulé The Life, The Sea and The Space Viking. Un projet “monstrueux” actuellement en phase de recherche et développement, pour lequel elle espère sécuriser les fonds cette année: elle embarquera en compagnie d’une équipe de scientifiques et du groupe islandais Sigur Ros à la recherche d’extrêmophiles, ces “bactéries qui existent dans des parties extrêmes du monde comme l’Antarctique, les mines de platine en Afrique du Sud ou les caves de cristal au Mexique”. Des petites bêtes ultra-résistantes et bien décidées à vivre leur vie, en somme, quel qu’en soit le degré d’adversité.

Crédits photos Sarah Piantadosi / Marius W Hansen / Aaron Wojack 

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