société

50 ans de Ia loi Neuwirth: Quand la pilule faisait flipper les députés

À l’occasion des 50 ans de la loi Neuwirth, qui fut adoptée le 19 décembre 1967, retour sur les débats qui ont accompagné son vote à l’époque et qui ont compté leur lot d’arguments d’un autre temps. Bienvenue au Moyen-Âge.
© annabelle shemer, Flickr Creative Commons
© annabelle shemer, Flickr Creative Commons

© annabelle shemer, Flickr Creative Commons


Pour des raisons mystérieuses, c’est le 9 février 2017 que le Sénat a choisi de célébrer les 50 ans de la loi Neuwirth, relative à la régulation des naissances et abrogeant les articles L. 648 et L. 649 du code de la santé publique”. Pour faire plus simple, la loi autorisant l’usage des contraceptifs, et notamment de la pilule. Les débats se sont pourtant déroulés en deux temps, en juillet et décembre 1967.

Dès le mois de juillet, lors de la présentation de la loi, Lucien Neuwirth déclarait: “Par le vote de la proposition de loi que j’ai l’honneur de vous soumettre, les conditions d’existence de millions de couples seront transformées.” En juillet 1967, un homme visionnaire affirmait donc devant une assemblée alors composée, il apparaît utile de le préciser, de 11 femmes et 476 hommes, que la contraception n’était pas une affaire de femmes mais de “couples”. Même si force est de constater que la contraception masculine, notamment orale, a peu évolué en cinquante ans.

Lucien Neuwirth entendait changer la vie de millions de couples mais il a été vite contredit par un autre visionnaire, Joseph Fontanet, ancien ministre de l’Éducation nationale qui a tempéré l’emphase du rapporteur de la loi: “Gardons-nous d’exagérer la portée de la proposition de loi sur laquelle nous allons nous prononcer.” Comme chacun sait, l’avenir lui donnera raison, mais sur un autre point qu’il semblait craindre plus qu’espérer: l’IVG. “Sans parler de l’escalade qui, des insuccès partiels de la contraception, fait tirer un argument pour élargir la législation sur l’avortement.

Comme Simone Veil quelques années plus tard pour la loi sur l’IVG, Lucien Neuwirth a dû porter la sienne contre sa propre majorité. En témoigne cette peau de banane en séance de Jean-Marcel Jeanneney, ministre des Affaires sociales alors en exercice: “Je crois qu’on ne doit pas non plus jeter la pierre au médecin qui, consulté sur la délivrance de la pilule, dirait à sa cliente: ‘En conscience, je ne puis prendre la responsabilité de vous donner raison de recourir à un contraceptif, car mes convictions religieuses me l’interdisent.’En témoigne également ce bêtisier édifiant des débats de l’Assemblée nationale, qui nous rappelle à quelle point la bataille pour la contraception a été difficile.

 

L’argument de la morale

Pour Jacques Hébert, médecin et membre de l’UDR gaulliste, une immense partouze guettait notre nation: “Une flambée inouïe d’érotisme entretenue et attisée par la propagande politique -aussi bien d’ailleurs de la majorité que de l’opposition- en faveur des techniques anticonceptionnelles hormonales menace notre pays.” Sans parler de notre jeunesse qu’on ne tiendra plus, selon Albertine Baclet: “Pour inciter les enfants à observer les lois de la morale, il faut mettre à leur disposition des centres de loisirs où ils pourront s’occuper et s’instruire. C’est souvent quand ils sont désœuvrés qu’ils sont amenés à faire ce qu’il ne faut pas. L’oisiveté est la mère de tous les vices.

Avoir recours au corps médical pour satisfaire des désirs autres que celui d’être mère, voilà bien de quoi scandaliser.

La députée de la Guadeloupe ne se déclare pas moins favorable à cette loi dans la suite de son argumentaire. Mais ce qu’elle pointe du doigt, c’est bel et bien le vice qui est encore au cœur des débats lors de l’intervention de Maurice Georges, venu en renfort du Territoire de Belfort: “Telle jeune femme, qui voudra éviter les dépenses coûteuses d’une maternité afin de satisfaire d’abord d’autres désirs qu’elle jugera plus urgents, trouvera tout de suite l’ordonnance médicale.” Avoir recours au corps médical pour satisfaire des désirs autres que celui d’être mère, voilà bien de quoi scandaliser.

Un jugement que corrobore Claude Peyret, venu, lui, de la Vienne: “Vouloir contraindre le médecin à délivrer une ordonnance lorsqu’une jeune fille ou une femme, sans aucun prétexte médical ni même social, c’est-à-dire dans un souci évident d’agrément, vient lui demander la prescription de contraceptifs serait pour lui un viol de la conscience médicale.” Qu’en termes galants, ces choses-là sont dites! Notamment dans le choix du mot “viol”, certes de la conscience.

Pire, le vice ne paie pas et conduit tout droit à la morosité, ce qui donne l’occasion de retrouver l’ancien ministre de l’Éducation nationale Joseph Fontanet qu’on ignorait également cinéphile: “Qui n’a remarqué, fût-ce, par exemple, à travers les poignants témoignages du cinéma suédois, le morne ennui suintant de certaines sociétés scandinaves qui ont proclamé le droit au bonheur par la libération des sexes?” Alors qu’en 1967, “se marier, avoir des enfants, c’est l’aspiration légitime et normale de tout être humain”, comme l’affirme Jeannette Prin, députée communiste, et dont la saillie est d’autant plus paradoxale que l’élue est partisane de l’adoption de la loi.

 

L’argument de “la vie” 

Mais cet ordre établi apparaît menacé pour le pugnace Claude Peyret citant le professeur Grassé, président de l’Académie des sciences de l’époque: L’emploi de la pilule, déjà très répandu dans le monde intellectuel, a des conséquences imprévues. Il précipite certaines catégories de femmes vers la prostitution clandestine et temporaire.” Un président d’Académie très inspiré, puisqu’à nouveau cité par Claude Peyret: “Les délégués africains et du Tiers-Monde ont montré que l’emploi des anticonceptionnels, réglementés par certains gouvernements, peut aboutir, si l’on n’y met ordre, à de véritables génocides.

Autres temps, autres mœurs, cette intéressante intervention de Bertrand Flornoy, même si c’est un autre débat: “L’objet du texte en discussion est très grave. Il intéresse l’avenir même de notre société. Il touche au problème fondamental de la vie. Or nous ne sommes plus que quelque trente ou quarante parlementaires pour en décider.” Les débats deviennent néanmoins houleux comme le souligne Jacques Chaban-Delmas, président de séance: “Je suis au regret de vous dire que nous nageons dans l’incorrection” avant de tempérer: “Poursuivons le débat dans la bonne humeur. La parole est à M. Georges, dernier médecin inscrit.

Je regrette que nous ayons à nous prononcer sur un sujet aussi essentiel un samedi. 

Mais Maurice Georges douche cette volonté de bonne humeur: “Je regrette que nous ayons à nous prononcer sur un sujet aussi essentiel un samedi. Avant de s’essayer à l’humour: “On sourira peut-être quand on réalisera mieux comment le gouvernement a consenti à l’utilisation de la pilule à condition que ce soit, au moins pour le ministre des Finances, et si je puis m’exprimer ainsi, sans avoir à délier les cordons de sa bourse.

Florilège dans le florilège, le best-of du député de la 6è circonscription de la Moselle Jean Coumaros, qui, rappelle dans un premier temps nos racines chrétiennes, comme une autre Lorraine le fera quelque cinquante ans après: “La pilule engendre le néant puisqu’elle empêche la formation de l’œuf et porte atteinte à la finalité de la vie, œuvre sublime du Créateur.

Reconnaissons tout de même en Jean Commaros un annonciateur du fameux effet Streisand (Ndlr: mettre en lumière une information en tentant de la cacher) et de la puissance à venir de la com sur la politique, même en huis clos, et qu’il mêle habilement avec la protection de la population: “Ne faisons-nous pas une propagande effrénée et sans pudeur, mieux que ne saurait le faire la meilleure maison de publicité? Il est regrettable qu’un tel sujet ne puisse être discuté à huis clos comme aux assises quand il s’agit d’une affaire de mœurs.

 

L’argument masculiniste  

Il en appelle ensuite aux hommes dont le pouvoir viril se verra contesté, voire totalement inversé par la dictature des femmes sans même qu’ils en aient conscience: “Les maris ont-ils songé que désormais c’est la femme qui détiendra le pouvoir absolu d’avoir ou de ne pas avoir d’enfant en absorbant la pilule, même à leur insu? Les hommes perdront alors la fière conscience de leur virilité féconde, et les femmes ne seront plus qu’un objet de volupté stérile.

Au cours des débats se seront exprimés 34 hommes et 4 femmes.

Dans une dernière envolée, il n’en milite pas moins pour l’égalité des droits entre hommes et femmes, ce qui est tout à son honneur: “Il est logique que, dans le mariage, le mari et la femme aient les mêmes droits de procréation. Vous ne pouvez donner ce droit seulement à la femme, le mari demeurant dans l’ignorance de ce que fait son épouse. Ma conclusion est donc que la pilule ne doit être prescrite que sur la demande conjointe du mari et de la femme.” Une bien belle conclusion, en effet.

La loi Neuwirth a été finalement adoptée. Au cours des débats se seront exprimés 34 hommes et 4 femmes. Le dernier mot sera néanmoins laissé à Lucien Neuwirth: “Il est connu que 30 % des cas de stérilité proviennent de l’avortement. Ainsi un nombre important de femmes que nous préserverons par la contraception seront capables de devenir mères.” Tout comme sept ans plus tard, Simone Veil présentera sa loi comme une œuvre de santé publique et non comme une affaire de morale. Rendez-vous donc en 2024 pour les 50 ans d’un autre débat.

Laurent Malet 


1. Viol: la victime parfaite n'existe pas

On a lu pour vous cet article du Harper’s Bazaar, qui déconstruit le mythe de la victime parfaite, si souvent invoquée lors des affaires de viols ou d’agressions sexuelles, et on vous le conseille fortement.    
© annabelle shemer, Flickr Creative Commons - Cheek Magazine
© annabelle shemer, Flickr Creative Commons

3. Consentement sexuel: Noémie Renard dénonce les actes non désirés lors d'un rapport

Si vous ne deviez voir qu’une seule vidéo aujourd’hui, ce serait cette interview de Noémie Renard pour Konbini, dans laquelle elle évoque les agressions parfois subies dans le cadre de rapports consentis.
© annabelle shemer, Flickr Creative Commons - Cheek Magazine
© annabelle shemer, Flickr Creative Commons

4. Les Incels, la communauté masculiniste qui acclame l'attaque de Toronto

Les Canadiens découvrent avec effroi que la tuerie de Toronto, qui a fait 10 morts et une quinzaine de blessés dont une majorité de femmes, a été commise par Alek Minassian, un masculiniste membre des Incels, une communauté de  “célibataires involontaires” vouant aux femmes une haine sans limite. 
© annabelle shemer, Flickr Creative Commons - Cheek Magazine
© annabelle shemer, Flickr Creative Commons

5. Violences gynécologiques: une réalisatrice met les médecins au pied du mur

Avec son court-métrage Paye (pas) ton gynéco, la réalisatrice Nina Faure souhaite faire entendre la voix des femmes victimes de violences gynécologiques et demander des explications aux représentant·e·s de la profession.
© annabelle shemer, Flickr Creative Commons - Cheek Magazine
© annabelle shemer, Flickr Creative Commons

6. Avec “Ta Mère Nature”, Ophélie Damblé nous initie à l'agriculture urbaine

Si vous ne deviez voir qu’une seule vidéo aujourd’hui, ce serait cet épisode de Ta Mère Nature, dans lequel Ophélie Damblé nous fait découvrir la Prairie, une friche urbaine implantée à Pantin.
© annabelle shemer, Flickr Creative Commons - Cheek Magazine
© annabelle shemer, Flickr Creative Commons