société

L'interview “blog-trotteuse” de Yoani Sanchez

“À Cuba, la jeune génération rêve de Berlin, Buenos Aires ou New York”

Elle est devenue l’emblème de la jeunesse cubaine connectée, qui dénonce le régime castriste de l’intérieur. On a rencontré Yoani Sanchez au Hay Festival de Carthagène en Colombie.
Yoani Sanchez au Hay Festival de Carthagène, en Colombie © Margot Loizillon
Yoani Sanchez au Hay Festival de Carthagène, en Colombie © Margot Loizillon

Yoani Sanchez au Hay Festival de Carthagène, en Colombie © Margot Loizillon


À 39 ans, Yoani Sanchez est sans aucun doute la dissidente cubaine la plus médiatique du moment. Derrière son allure de hippie un peu désuète, se cache en réalité une serial hackeuse, qui réussit depuis 2007 l’exploit de tenir un blog dans un pays où Internet est non seulement rare et cher, mais également censuré. Mondialement connue pour son blog Generaciòn Y, elle a enfin obtenu l’an dernier l’autorisation de voyager librement. Début février, elle a posé quelques heures son sac en Colombie, à l’occasion du Hay Festival de Carthagène. Rencontre.

En 2013, vous avez obtenu l’autorisation de voyager hors de votre île natale: comment expliquez-vous cet assouplissement du régime castriste?

Je pense que les autorités cubaines m’ont laissé sortir pour dire au monde: “Regardez, nous sommes en train de changer”, car avec les années je suis devenue une sorte de thermomètre à Cuba. Ce droit arrive après une bataille légale et journalistique qui a duré près de cinq ans. J’ai raconté ce processus sur mon blog, avec photos des documents à l’appui, et les réseaux sociaux ont joué un rôle primordial. Il faut dire que la rigidité des politiques migratoires cubaines avait généré un immense mal-être pour des milliers de familles: des parents qui ne voient plus leurs enfants, des grands-parents qui n’ont jamais rencontré leurs petits-enfants… Tous ces drames étaient devenus intolérables pour un pays se disant un minimum démocratique. Mais la situation est encore loin d’être parfaite et certaines personnes n’ont toujours pas le droit de quitter l’île. En ce qui me concerne, je continuerai de vivre à La Havane, sans la moindre hésitation.

Cette liberté de voyager, que vous-a-t-elle apporté?

Énormément de choses! D’abord, j’ai revu des gens que je n’avais pas vus depuis des années, comme ma sœur qui vit en Floride. J’ai également retrouvé de nombreux amis. Pour vous donner un exemple, en 2000, nous étions 22 étudiants à recevoir notre diplôme de philologie. Aujourd’hui, seuls trois d’entre nous vivent encore à La Havane. Et puis, ces voyages ont indubitablement ouvert mon esprit sur des sujets plus internationaux. À Cuba, on est parfois un peu obnubilé par des questions locales et tout à coup, je me suis retrouvée face à des problématiques comme l’écologie, la légalisation de la marijuana, le mariage gay… Tous ces débats m’ont aidée à élargir ma vision sur des sujets que les Cubains vont aussi devoir aborder.

Ces voyages font-ils de vous une ambassadrice particulière?

Non, je ne crois pas. Je n’appartiens à aucun groupe politique et je ne veux surtout pas parler au nom du peuple cubain. Cette rhétorique appartient à Raúl et Fidel Castro: “Le peuple cubain a décidé que…” Le peuple cubain n’a rien décidé du tout, ce sont Raúl et Fidel qui décident tout et je suis fatiguée qu’ils utilisent cette expression pour parler d’un peuple dont je fais partie. Je dis ce que je pense, j’ai d’ailleurs un tas de problèmes pour ça, et j’essaie juste d’être moi. Je crois que c’est ce que les gens apprécient d’ailleurs, surtout ceux de ma génération.

Deviendriez-vous une femme politique si demain Cuba devenait un pays démocratique?

Non, car je n’ai pas l’étoffe d’une femme politique et j’ai trop besoin de dire tout haut ce que je pense. Demain, je me verrais bien diriger une rédaction, écrire, être journaliste. D’ailleurs, c’est ce que je vais faire puisque, dans les prochains mois, nous allons sortir un journal en ligne cubain. Il ne paraîtra pas en version papier car ce serait un “délit de propagande ennemie” mais se sera un portail Web, que nous espérons actualiser jusqu’à quatre fois par jour et dans lequel on trouvera des informations, des grands reportages, des enquêtes, mais aussi la météo! Nous comptons également avoir une version PDF de ce journal afin de pouvoir le distribuer via des clés USB.

Vous n’avez pas peur de la censure?

Il n’y a rien de plus attirant que ce qui est interdit! La censure du site serait la meilleure chose qui pourrait nous arriver. Mon blog l’a été pendant près de quatre ans, mais il y a toujours des moyens pour arriver à déjouer les filtres technologiques.

Malgré les restrictions qui persistent sur l’île, la jeunesse cubaine actuelle est née dans un monde digital. Sera-t-elle selon vous à l’origine d’un changement de fond?

C’est difficile à dire. J’y réfléchis en regardant Teo, mon fils de 19 ans. Une bonne partie de cette génération, relativement apathique, regarde vers l’extérieur et rêve de Berlin, Buenos Aires ou New York. Lorsque je demande à mon fils de quoi il discute avec ses amis, il me répond: des filles, du foot, des telenovelas… Je suis un peu atterrée mais je me dis qu’au moins, ce ne sont pas des soldats. Ils sont apathiques mais pas fanatiques. Et on peut se réveiller de l’apathie. Je suis sûre que le prochain président ou la prochaine présidente de Cuba est en ce moment en train de jouer au base-ball à un coin de rue de La Havane: personne ne le connaît, il n’a pas de pedigree politique mais il veut vivre ici, à Cuba.

Propos recueillis par Margot Loizillon, à Carthagène (Colombie)


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Yoani Sanchez au Hay Festival de Carthagène, en Colombie © Margot Loizillon - Cheek Magazine
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Yoani Sanchez au Hay Festival de Carthagène, en Colombie © Margot Loizillon - Cheek Magazine
Yoani Sanchez au Hay Festival de Carthagène, en Colombie © Margot Loizillon