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Dossier Nouveaux Féminismes / En partenariat avec le CFPJ

Peut-on encore (vraiment) décider de son accouchement?

Si vous n’avez pas envie d’accoucher à l’hôpital, deux options s’offrent à vous: l’accouchement en maison de naissance ou l’accouchement à domicile. Reste encore à savoir si c’est facile d’accès. Peut-on librement choisir où donner la vie en France? Enquête.
Katherine Heigl dans “En cloque, mode d'emploi” © Paramount Pictures France
Katherine Heigl dans “En cloque, mode d'emploi” © Paramount Pictures France

Katherine Heigl dans “En cloque, mode d'emploi” © Paramount Pictures France


Amina frotte son ventre rond d’une main, tient sa poussette de l’autre. Assise sur les cubes en mousse de la salle d’attente de la maternité des Bluets, dans le XIIème arrondissement de Paris, la jeune femme de 32 ans patiente. Lorsqu’on lui demande pourquoi elle a opté pour un accouchement à l’hôpital, elle semble surprise: “Il y avait une autre solution?” Aujourd’hui, si la majorité des accouchements ont lieu à la maternité, il existe des alternatives pour accoucher de façon plus naturelle, dans un univers moins médicalisé. Mais les femmes ont-elles réellement le choix? 

Un étage plus haut se trouve justement la maison de naissance des Bluets, Calm -qui signifie “Comme à la maison”. Depuis que leur expérimentation a été légalement autorisée fin 2013 pour une durée de cinq ans et leur cadre fixé par décret en août 2015, neuf de ces structures associatives ont eu le feu vert pour ouvrir en France depuis avril dernier. Gérées par des sages-femmes libérales, elles proposent aux futures mères un accouchement a minima médicalisé, suivi de grossesse et préparation de naissance compris. Loin des “poussez, poussez Madame”, de la tête rouge écarlate et de la dégoulinade de stress, ici la mise au monde se fait de manière physiologique, c’est-à-dire de la façon la plus naturelle possible, dans une chambre décorée par les parents, à proximité d’une baignoire, d’une cuisine et d’un salon. Comme à la maison, quoi. Margaux, 28 ans, mère d’un petit garçon, se souvient: “Je ne voulais pas quitter ma sage-femme. Après un bain, on a fait un peu de sophro. Mes yeux restaient fermés, elle me massait avec mon mari. Au moment de l’expulsion, j’ai ressenti de la douleur mais je l’ai bien accueillie car elle accompagnait la naissance de mon bébé.” En cas de complications nécessitant un transfert rapide, la Haute autorité de santé (HAS) impose à la structure d’être proche d’une maternité, dans le même bâtiment ou dans un lieu attenant.

Peut-on encore (vraiment) décider de son accouchement?

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Un utérus sous haute surveillance

Après cinq années d’études, les sages-femmes libérales sont parfaitement formées pour dépister les premiers signaux d’urgence. Même celles qui pratiquent l’accouchement à domicile (AAD), option choisie par seulement 1% des femmes enceintes. Amina se crispe à cette éventualité. “Mon premier accouchement s’est bien déroulé, confie-t-elle, cela me rassure d’être à l’hôpital.” Ces trente dernières années, la majorité des petites maternités a fermé et, dans les 535 structures restantes, l’accouchement s’est de plus en plus médicalisé. En dépit des initiatives physiologiques comme celles de la maison de naissance hospitalière de Pontoise, située au sein du centre hospitalier de la ville. Le plus souvent, on a donc droit à la charmante écho intra-vaginale, à la perf’ glucosée qui pique ou encore au monitoring qui fait bip-bip un brin anxiogène.

L’utérus est sous haute surveillance”, observe le docteur-écrivain Martin Winckler. La sociologue de la santé Béatrice Jacques confirme: “Pour la plupart des gynécologues-obstétriciens, la grossesse peut sembler normale et dans la minute qui suit devenir pathologique.” Bon même si on aime le Dr Mamour, pourquoi tout de suite envisager un scénario pessimiste? “Dans une vie, rares sont les dangers de mort, sauf quand on accouche, justifie Bertrand de Rochambeau, président du Syndicat national des gynécologues et obstétriciens français (Syngof). Avant d’ajouter: “L’accouchement en maison de naissance, c’est intéressant sur le principe, mais en cas d’urgence, ce ne sont pas les meilleures conditions. Par contre l’AAD, c’est de la folie.

 

 

Parmi les risques les plus craints par le Syngof, des pertes sanguines anormalement importantes après la naissance du bébé, autrement dit l’hémorragie de la délivrance. D’après le Dr Catherine Deneux-Tharaux sur le site de l’Inserm, ce phénomène survient après 5 à 10% des accouchements et environ 1% pour les formes graves. En somme, “les femmes ayant reçu de l’ocytocine (Ndlr: l’hormone naturelle qui permet de contracter l’utérus) pour déclencher leur accouchement ou accélérer le travail sont plus à risque.” Or, ni les maisons de naissance ni les AAD n’y ont recours, sauf en cas d’urgence post-partum. Mais pour prévoir l’imprévu, les sages-femmes libérales choisissent minutieusement les patientes. Seules les grossesses à faible risque sont acceptées. En cas d’hypertension, de diabète, de bébé se présentant par le siège ou de jumeaux, c’est retour à la case maternité. Dernière condition, le logement doit être situé à moins de 30 minutes de la structure. À Paris, 40% des cas ne finalisent pas leur naissance au Calm.

 

La peur au ventre

Face à ce contexte anxiogène, la patiente finit par se plier à la norme médicale. Et donc à la position allongée peu confortable, au déclenchement, à la quasi systématique péridurale et à l’épisiotomie. “Après la naissance de mon fils, une sage-femme qui puait la cigarette me l’a pris des bras, témoigne Barbara, 36 ans, sans même me demander mon avis. À ce moment là, les hormones te coupent la chique et tu te transformes en mouton de Panurge.” Parfois traumatisées par l’expérience à l’hôpital, certaines femmes se promettent de ne plus y remettre les pieds. À l’instar de Barbara: “La première fois, quand j’ai quitté la maternité, j’ai eu l’impression de sortir de prison. L’arrivée de mon deuxième enfant, mis au monde dans mon lit, a été totalement différente. J’avais l’impression de l’avoir depuis toujours.” Mais souvent, lorsqu’on choisit une alternative atypique, il n’est pas rare d’être taxée de “bobo”, de “marginale” ou carrément d’“inconsciente” par l’entourage -professionnel de santé, famille, amis. Depuis son accouchement en maison de naissance, Margaux n’aborde même plus le sujet avec son père: ce dernier, pédiatre de profession, estime qu’elle a pris trop de risques pour elle et son enfant.

 

 

Rentabilité de l’usine à bébés

Comme le souligne la journaliste Renée Greusard dans son livre Enceinte, tout est possible, “l’ère du risque implique une nouvelle façon de travailler. Les ambitions de l’État se traduisent par une obligation de résultats”. Sur les 800 000 accouchements annuels en France, Muguette Dini, sénatrice UDI et auteure du projet de loi sur les maisons de naissance, espère que 60 000 mères feront ce choix. À Nancy, l’association Un Nid pour naître compte seulement 20 bébés depuis mai et au Calm, on vise les 150 cette année. Bien loin des chiffres du secteur public. De quoi s’interroger sur la viabilité des maisons de naissance. Malgré les 150 000 euros alloués chaque année, l’addition s’envole: loyer exorbitant, rémunération à l’acte, surcoût d’une seconde sage-femme à l’accouchement (non dédommagée et imposée par la loi), assurance médicale, etc., les structures doivent pratiquer des dépassements d’honoraires pour s’en sortir. Au Calm, c’est 650 euros mais “on collecte des dons pour les patients en difficulté financière”.

Côté accouchement à domicile, la pratique se paye cher aussi. Voire plus que les deux autres. Surtout depuis la loi Kouchner de 2002, qui demande à ces sages-femmes d’être assurées: le coût de l’assurance varie entre 19 000 et 25 000 euros. Jacqueline Lavillonnière, sage-femme soutenue par ses pairs, porte actuellement le combat au tribunal. La bataille des accouchements alternatifs ne se joue plus sur le plan médical mais bien sur l’aspect économique.

Tiphaine Honnet


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