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Pourquoi la culture de la boisson est une culture du viol

Pubs sexistes, shots gratuits contre topless, ivresses d’étudiants, carte de cocktails misogynes…La culture de la boisson est-elle une culture du viol?
"Bad Moms” © STX Entertainment

"Bad Moms” © STX Entertainment


Si la honte avait un goût, il faudrait le chercher chez L’Idéal. Le mois dernier, ce pub de Strasbourg a fait polémique en proposant une carte de cocktails aux noms évocateurs: “Esclave sexuel forcé à sucer”, “En attente d’être baisée”, “La sacrée pute d’Alex”, “Chatte humide à défoncer”. Derrière la consternation, cette ode à la culture du viol n’en dit-elle pas long sur une certaine “culture de la boisson”?

 

Boobs, bières et bistrots

On repense par exemple au Latin Corner de Saint-Michel et à son cocktail “Sperme du serveur”. Ou au Wanderlust Paris, où les clientes sont conviées à montrer leurs seins pour des shots, tandis qu’à L’Annexe de Saint-Laurentdu-Var, l’entrée est gratuite si leurs jupes sont (très) courtes. À croire qu’il n’y a pas de différence entre boîte branchée et PMU du coin: de l’alcool, des hommes, du sexisme. “Le bar a toujours été un lieu de sociabilité éminemment masculin”, approuve l’urbaniste Claire Gervais, qui perçoit en cet espace le pendant actuel de l’opéra du XIXème siècle -“on y va pour vivre une expérience sociale”-, mais également le fruit d’une “répartition des sexes” prégnante dès ladite époque. La femme est confinée au foyer et l’homme, maître de l’extérieur. Festivités comprises. Car la dénomination d’“happy hour” l’appuie: la boisson est festive et celles qui refusent de “se lâcher” sont des “peine-à-jouir”. Et tant pis si des festivités aussi cultes que la Fête de la Bière de Munich recèlent leur lot d’agressions sexuelles. “L’alcool masque toute une dynamique de violences, comme si ce qui arrivait lors d’une soirée arrivait à cause de l’alcool. C’est une arme utilisée par les agresseurs sexuels pour se déresponsabiliser, un prétexte”, précise Noémie Renard, autrice d’En finir avec la culture du viol.

Puisque la résistance à la boisson diffère selon les sexes, elle permet naturellement de “séparer sphère des garçons et sphère des filles”.

Tout comme il y a une culture du viol, il y a celle de l’alcool, et avec elle son cycle de rites, visibles au gré des cérémonies d’intégration des facultés. Comme à l’école d’ingénieurs de Caen, où l’on chante “bois d’l’alcool pendant que j’te viole”. Yves Raibaud, spécialiste de la géographie du genre,  s’est intéressé à l’alcoolisme au sein du milieu étudiant de Bordeaux et à ses séjours de fin d’année “avec open-bar, consommations à gogo et jeux érotiques”. L’alcool y est “un moyen de reconnaissance sociale permettant de différencier les leaders qui boivent ‘comme des hommes’ et les ‘tapettes’, consolidant ainsi la loyauté des membres du ‘club’”, note le chercheur. L’eau de vie façonne la fraternité. Des bizutages des universités de médecine à la banalisation du viol dans les facs américaines en passant par les enterrements de vie de garçon bien arrosés et autres “premières cuites ‘initiatiques’ du temps du service militaire obligatoire”, un système perdure selon le chercheur: la “culture du violeur”. Violeur et pas viol, car l’alcool est “un opérateur hiérarchique des genres”. Puisque la résistance à la boisson diffère selon les sexes, elle permet naturellement de “séparer sphère des garçons et sphère des filles”.

 

Le dernier métro

Séparer, mais pas que. Des intitulés (“blondes faciles” et “brunes légères”) aux publicités -les champions de la pépite sexiste restant Budweiser-, la boisson façonne l’image de la femme-objet. Pour Noémie Renard, l’idée des “consos” offertes dans les bars prolonge cette logique: “Si c’est gratuit, c’est vous le produit.” D’ailleurs, de la culture Playboy des années cinquante, où l’alcool “chic” servi au manoir de Hugh Hefner permettait de minimiser les abus sexuels, au slogan “LOL” du Saint des Seins à Toulouse (tits = shots), qu’importe le flacon, la femme reste “le produit”. Cette évidence éclôt dès l’enfance, où le jeu de la bouteille induit une liaison “ludique” entre le corps féminin et la boisson. Puis elle s’éternise. “Quand un homme d’un certain âge invite une femme au restaurant et lui sert du vin, son intention est identique au jeune qui fait boire pour forcer le consentement. C’est intergénérationnel”, note Yves Raibaud. Au sein d’une société où l’initiation à l’alcool importe autant que le dépucelage, sa banalisation est tout sauf positive. Elle semble même aller de pair avec celle des violences et féminicides. Ainsi dans les médias l’accroche “Ivre, il…” est devenu un running gag auquel répondent des titres d’articles tout aussi désinvoltes: Ivre, il jette sa femme par-dessus bord, Ivre mort pendant l’anniversaire de sa femme, il lui balance le four micro-ondes, Ivre et jaloux, il frappe sa femme. L’ivresse excuse l’agression.

Être au comptoir en plein rush reviendrait à être “à libre disposition”.

Cette menace qui pèse sur le corps féminin nous ramène à ces bars qui, au fil de la nuit, “se transforment en jungle”, note Claire Gervais, comme si y être donnait la permission à certains d’entrer dans votre sphère intime”. L’urbaniste lie cette “liberté d’importuner” à la topographie des lieux: être au comptoir en plein rush reviendrait à être “à libre disposition”, “proie” évidente du dragueur. De l’établissement, entre l’intensité de la consommation et l’observation du contenu du verre, au dehors, de la question du “quand rentrer” à la crainte d’une potentielle agression sexuelle, la “conscientisation” est inégale entre les sexes. D’autant plus que la fermeture des bars coïncide avec l’appréhension du dernier métro, “un moment d’arbitrage!” selon l’urbaniste: “On peut ‘assumer’ de rentrer à pied. Or c’est une vraie prise de risque, conscientisée chez les femmes, et pas du tout chez les hommes.” Face à cela, la présence masculine éméchée, elle, se fond dans le décor, entre clameurs des clients et odeurs d’urine dans les ruelles.

 

Les barmen à l’heure de #MeToo

D’autres sons de cloche se font cependant entendre. Au Meltdown de Rennes par exemple. Dans ce bar, on propose depuis le 4 janvier le cocktail l’Oeil d’Horus. Sa spécificité? Il est fictif. Celles qui se font importuner le commandent au barman et ce dernier fait le nécessaire: discuter en cuisines, détourner l’attention du harceleur, appeler un taxi à la victime et la faire sortir par derrière. Les mecs trop oppressants se voient interdits de bar. À l’origine de l’initiative, le succès au Royaume Uni de “Ask For Angela”, une campagne nationale  de sensibilisation au harcèlement: en cas de date chelou, une cliente demande “Angela” au barman afin de l’alerter. Le cocktail a été inventé car on a découvert que certains gars emmerdaient les filles, et je n’ai pas envie d’aller dans un bar où ils autorisent plus ou moins cela en fermant les yeux”, nous explique Franck Hillion, habitué du Meltdown qui voit là une manière de rassurer, garantir une solidarité entre client·e·s, mais aussi faire de la prévention. “Avant, je ne me rendais pas compte que pour certaines clientes, c’était banal d’être importunée dans un bar. Ça ne devrait pas”, ajoute le rennais.

Car une “bonne soirée” n’est pas simplement synonyme de pintes à bas prix, chaque barman -un rôle qui n’est pas considéré comme un soutien naturel- peut se faire l’Oeil d’Horus, ce symbole de l’Égypte antique offert aux pharaons afin de leur apporter protection: s’affirmer en gardien des lieux et garant de la sécurité de celles qui y consomment. “Et il ne faut pas hésiter à reprendre le concept!”, suggère notre interlocuteur. Pour Claire Gervais, cette démarche suggère le début d’une solution face à une culture encore oppressive : “Transformer les bars en safe-space.

Clément Arbrun


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