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Interview / Amandine Gay

Amandine Gay: “La France a 20 ans de retard sur les questions raciales”

Comédienne et réalisatrice mais aussi féministe, militante des causes LGBT et anti-raciste: à 30 ans, Amandine Gay connaît bien le monde du cinéma et les obstacles qu’on peut rencontrer quand on est noire. Nous l’avons fait réagir à la sortie en salles, cette semaine, de la comédie américaine Dear White People. Rencontre.
© Chayet Chiénin pour Cheek Magazine
© Chayet Chiénin pour Cheek Magazine

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Amandine Gay n’est pas femme à tergiverser trop longtemps. Après avoir passé cinq ans à courir les castings, la comédienne finit par se lasser de se voir proposer toujours les mêmes rôles -sans-papiers, droguée ou prostituée. Depuis, elle est passée derrière la caméra. Elle est d’ailleurs en plein montage d’Ouvrir la voix, un documentaire auto-financé de 90 minutes qui se penche sur le parcours de femmes noires et qui devrait sortir à l’automne 2015. À cette occasion, et alors qu’est sorti en salles Dear White People, qui traite des clichés raciaux, nous avons rencontré cette militante des causes féministe, LGBT et antiraciste. Celle qui ne veut pas être cataloguée comme “l’afro-féministe de service”, nous attend dans un petit restaurant du 11ème arrondissement de Paris. Souriante et volubile, cette ancienne joueuse de basket de haut niveau ne passe vraiment pas inaperçue.

Dear White People de Justin Siemen, est une comédie satirique qui suit la vie de quatre étudiants noirs dans une prestigieuse université américaine, à dominante blanche. Le racisme ordinaire y est dénoncé, non sans humour! Tu as vu le film? 

Oui,  je l’ai vu en avant-première au Forum des Halles, et je suis très contente que ce film sorte en France. Pendant la séance, nous étions une minorité de noirs et nous n’avons pas toujours ri au même moment que les blancs. J’ai aimé cette connivence qui faisait que l’on pouvait se dire parfois: “Ah oui, cette situation, je l’ai vécue.” Une manière de retourner le miroir et de dire: “C’est comme ça qu’on vit ce que vous nous faites et c’est comme ça que l’on vous voit.

“L’héroïne est toujours celle qui a la peau claire, tandis que celle qui a un problème d’identité et porte des tissages est celle qui a une peau foncée.”

Ceci dit, une critique -que je partage- revient souvent dans les milieux militants, notamment dans les cercles anglophones politiquement très radicaux: le film tombe dans le cliché du “colorisme”. Ce “colorisme” (Ndlr: soit la hiérarchisation des noires selon leur teintes de peaux) est systématiquement présent dans les films afro-américains. L’héroïne est toujours celle qui a la peau claire, tandis que celle qui a un problème d’identité et porte des tissages est celle qui a une peau foncée. C’est dommage, le film aurait pu être subversif s’il n’était pas tombé là-dedans.

En 2012, les distributeurs français avaient boudé le film Think Like a man, certains ayant jugé que le film était “trop communautariste”. Aujourd’hui, c’est un distributeur indépendant qui sort Dear White People. Comment expliquer cette frilosité générale?

L’argument qui est souvent présenté en France pour ne pas sortir ces films, c’est que ce sont des films de niche, qui ne vont pas intéresser le grand public. C’est à dire le public mainstream français, donc blanc. Alors qu’aux États-Unis, dans le cas de Think Like a man, non seulement le public s’est totalement identifié aux personnages mais en plus, le film a rencontré un réel succès.

“Qui sont les décideurs et les producteurs français, et quel est leur lien avec la réalité? Voilà la vraie question. Ce sont typiquement des hommes blancs de plus de 50 ans.”

Et puis, qu’est-ce que ça veut dire “communautariste”? Lorsqu’Amistad est sorti, il y avait plein de noirs dans le film, mais ça n’a dérangé personne parce qu’ils jouaient des esclaves. Là où ça coince, en France, c’est quand il s’agit de faire jouer à des comédiens noirs des rôles de personnages principaux qui ont des boulots, appartiennent à la classe moyenne, sont cadres sup’… Qui sont les décideurs et les producteurs français, et quel est leur lien avec la réalité? Voilà la vraie question. Ce sont typiquement des hommes blancs de plus de 50 ans.

Il y a quelques jours, une annonce de casting véhiculant des clichés raciaux a circulé: ils cherchaient un “Mamadou, agressif, comique et sachant danser”, un “Rachid, voleur maghrébin”… Tu a vu beaucoup d’annonces de ce type durant ta carrière? 

On est dans une société pleine de préjugés où être noire, c’est être associée à certains métiers, comme femme de ménage, nounou, etc… J’ai été naïve de croire qu’il y avait de la place pour moi dans le cinéma, alors même qu’il y a très peu de comédiennes noires connues, en dehors d’Aïssa Maïga ou Firmine Richard. Moi, j’ai joué en majorité des rôles de femmes sans-papiers, droguées, prostituées, strip-teaseuses, qui entrent ou sortent de prison. Ici, si on est noir dans un film, c’est que cela fait obligatoirement partie de l’histoire. Dans la série anglaise Luther, le héros aurait pu être asiatique ou même blanc, cela n’a pas d’impact sur l’histoire. Du coup, en cinq ans de carrière je n’ai eu que deux rôles “normaux”, un rôle d’avocate sur une série de TF1 et un rôle au théâtre, dans lequel j’incarnais plusieurs personnages différents. Au bout de cinq ans, j’en ai eu marre: j’ai cessé ma carrière de comédienne pour devenir réalisatrice. 

Pourquoi la France est-elle en retard sur ces questions de représentation des minorités?

On a 20 ans de retard sur les questions raciales. En plus, depuis que le mot “race” a été enlevé de la législation française en 2013, on ne peut plus parler des questions qui fâchent. On les met sous le tapis. Supprimer le mot “race” n’a pas fait disparaître le racisme. L’État a instauré le système de la parité pour mettre en place des mesures d’égalité femmes-hommes, maintenant j’attends qu’il y ait des mesures sur l’égalité raciale. D’ailleurs, on ne parle pas d’égalité raciale mais de “diversité”! Mais la diversité, c’est autant les handicapés que les non-blancs ou les non-hétéros. C’est donc une façon de ne pas traiter les problèmes de façon spécifique.

Est-ce que toutes ces discriminations ont nourri ton militantisme féministe et antiraciste?

Non! Je suis née sous X et j’ai grandi dans une famille blanche. Dans notre village de la campagne lyonnaise, il n’y avait pas beaucoup de noirs. Toute ma scolarité, je l’ai faite dans des milieux blancs, avec des gens racistes. J’ai essayé de faire des efforts mais je n’étais toujours qu’une noire pour eux. Je suis donc remontée, depuis toute jeune. Après, je dirais que le militantisme est venu avec une certaine prise de conscience politique. Lorsqu’en 2005, les députés UMP ont essayé de faire passer la loi sur le rôle positif de la colonisation, j’étais tellement outrée que j’ai choisi “les enjeux et le traitement de la question coloniale” comme sujet d’étude pour mon mémoire de fin d’année à Sciences Po Lyon. 

Aujourd’hui, tu te définis comme “afro-féministe”. Y a-t-il une différence entre le féminisme blanc et le féminisme noir?

J’ai milité à Osez le féminisme et je ne me suis pas retrouvée dans leur féminisme. J’étais la caution noire dans une association de bourgeoises majoritairement blanches. Dans l’afro-féminisme, on part du principe que les questions de races, de classes et de genres ne se désolidarisent pas. Je ne sais pas si on peut réellement opposer féminisme noir et féminisme blanc mais la différence, c’est lorsque les personnes concernées parlent pour elles-mêmes, qu’elles prennent en main leurs propres problématiques… Dans un féminisme blanc, on part du principe que nous sommes toutes des femmes. Mais des femmes blanches bourgeoises, qui ont une nounou noire, peuvent-elles dire qu’elles vivent les mêmes types de discriminations que les femmes noires, juste parce que nous sommes toutes des femmes?

Par ailleurs, le féminisme noir n’est pas un phénomène nouveau. Il a émergé dans les années 70 avec des associations telles que La coordination des femmes noires ou le mouvement de défense des femmes noires, et a pris fin au début des années 90. Mais aujourd’hui, de nouveaux groupes afro-féministes commencent à voir le jour, comme le collectif de Mwasi par exemple. 

“On m’a souvent dit que j’étais “la noire d’exception” parce que j’avais fait Sciences Po ou encore le conservatoire. Comme si des noirs intelligents, c’était rare.”

D’ailleurs, tu viens de réaliser Ouvrir la voix, un documentaire sur des parcours de femmes noires. 

Je voulais montrer que la seule chose que toutes les femmes noires en France ont en commun, peu importe leurs origines sociales, c’est une expérience commune face à la discrimination. Quand je demande à des filles si on leur a déjà touché les cheveux ou si elles ont connu des cas de négrophilie, beaucoup reconnaissent en avoir fait l’expérience. 

Je n’avais pas envie de traiter le sujet sur un ton drôle car, dans le monde du spectacle, le noir est toujours dans l’humour ou dans le stand-up. Et puis, on m’a souvent dit que j’étais “la noire d’exception” parce que j’avais fait Sciences Po ou encore le conservatoire. Comme si des noirs intelligents, c’était rare. Du coup, j’ai eu envie de montrer à travers ce documentaire qu’il existe plein d’autres femmes noires avec des parcours de vie exceptionnels et variés. Des femmes qui font du burlesque, des femmes voilées et féministes, des femmes lesbiennes… Des filles qui vivent juste leur vie. 

Qu’est-ce qui t’a poussée à réaliser ce documentaire?

Ce que je reproche aux aînés, c’est cette absence de transmission. En France il n’y a pas de “Black History month” comme aux États-Unis et il a fallu que je fasse des recherches pour trouver l’association militante La coordination des femmes noires et en savoir d’avantage sur le sujet. Pour moi, ce n’est pas normal que cette histoire sur l’origine du féminisme noir ait disparu. Et qu’est-ce qu’il y avait en Afrique avant la colonisation? Et avant l’esclavage? Quelle est l’histoire des Pharaons? Ce ne sont pas des choses que l’on apprend à l’école. Et même, lorsqu’on nous apprend à l’école le commerce triangulaire, on a l’impression qu’il s’agit d’un simple accord de libre-échange.

Aujourd’hui, avec Internet, les réseaux sociaux, les blogs, les gens laissent des traces et témoignent d’une certaine manière. Moi, je me suis dit, je quitte la France (Ndlr: pour le Canada) mais avant de partir, je vais laisser quelque chose. Et ce quelque chose, c’est mon documentaire. Chacun pourra s’y reconnaître et se dire que, quelle que soit sa couleur de peau ou son orientation sexuelle, l’horizon n’est pas bouché. Découvrir cela très tôt, c’est vraiment une force.

Propos recueillis par Chayet Chiénin 

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Cet article a été réalisé par une participante à la Street School, formation gratuite au journalisme par StreetPress.

 


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