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Cette chercheuse dénonce le sexisme dans le monde scientifique

La recherche scientifique n’échappe pas au sexisme. Amélie Bonnefond a récemment pris la parole pour dénoncer les remarques sexistes dont elle a fait l’objet en tant que jeune chercheuse. Elle revient ici sur ces épisodes qui ont freiné le début de sa carrière.
Amélie Bonnefond, DR
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Amélie Bonnefond, 33 ans, est généticienne et chercheuse à l’Inserm. En septembre dernier, elle a publié une tribune dans la très sérieuse revue scientifique Cell Metabolism, où elle dénonce le sexisme qu’elle a subi durant sa carrière professionnelle. Les deux épisodes marquants qu’elle évoque révèlent que les femmes subissent aussi le sexisme des autres femmes et qu’aucun domaine professionnel n’est épargné.

 

Pourquoi avoir choisi de dénoncer le sexisme auquel vous avez été confrontée dans une revue spécialisée?

J’ai été contactée par Cell Metabolism. J’étais très contente car c’est un très grand journal. On m’a alors demandé d’écrire sur mon expérience en tant que jeune femme dans la science. Ce n’était pas chose aisée. Je savais que j’allais être assez pessimiste sur ce sujet. Mon article faisait un peu tache à côté de ceux des autres chercheuses qui remerciaient tout le monde, leur famille, leurs collègues…

Quand avez-vous été la cible de sexisme en tant que chercheuse?

J’ai vraiment ressenti des soucis quand j’ai voulu passer le concours pour devenir chercheuse. C’est difficile pour tout le monde en France, qu’on soit homme ou femme, car il y a une énorme compétition. Qui dit compétition, dit que les choses peuvent déraper. Pour moi, ça a dérapé avec du sexisme.

“Une femme a essayé de me donner des conseils: ‘Faut pas être jolie comme ça… La prochaine fois, pas de maquillage, les cheveux gras et ça passera mieux.’

C’est-à-dire?

La première année, j’ai passé les concours de l’Inserm et du CNRS. J’ai été reçue à l’oral au CNRS. Mon rapporteur était une femme et ça s’est très mal passé, elle s’est énervée contre moi. J’ai décidé d’appeler les ressources humaines pour en discuter. Je suis tombée sur une femme qui a essayé de me donner des conseils: “Faut pas être jolie comme ça… La prochaine fois, pas de maquillage, les cheveux gras et ça passera mieux.” Qu’on s’en prenne à mon physique, quelque chose d’aussi superficiel, alors qu’on parle de recherche, ça m’a rendue dingue!

Que s’est-il passé les années suivantes?

La deuxième année, j’ai passé l’oral de l’Inserm. Le jury m’a dit: “Vous êtes une petite princesse. Vous avez de la chance d’être dans une unité qui fait tout pour vous.” Le directeur de mon laboratoire a alors appelé la rapporteure. Cette dernière lui a dit que je devrais partir aux États-Unis et faire deux enfants. Et que, lorsque je serai une vraie femme, je reviendrai en France et j’aurai un poste… La troisième année, j’ai finalement eu le concours de l’Inserm.

Comment avez-vous réagi à ces deux épisodes?

Je me suis posé des questions. Forcément. Est-ce que, pour être une vraie femme, il faut avoir des enfants? Est-ce que pour réussir, il faut être une wonder woman? Ce qui était particulier, c’est que ce sont des femmes qui m’ont dit ces choses-là. Comme ça a été dur pour elles, en tant que femmes, il faut que ce soit dur pour moi aussi. Les femmes plus âgées, qui ont de la bouteille, sont plus dures. Elles estiment qu’il faut avoir des épaules solides, avoir des enfants et en même temps écrire des articles… Les femmes chercheuses pensent qu’il faut être une wonder woman pour être légitime dans ce milieu. Sinon, vous êtes une petite princesse. Je parais jeune et je passais pour la petite princesse qui arrive à tout et qui n’en a pas trop chié. J’ai ressenti la même chose en voyant Angot et Rousseau sur la plateau d’ONPC, le message semblait être: “J’ai dû être une wonder woman, alors arrête de pleurer, arrête d’en parler et démerde-toi.

Maintenant, je ne me mettrai pas en jupe pour un entretien.

Quelles conséquences cela a-t-il eu sur votre carrière?

Ce qui s’est tout de suite passé, c’est que j’en ai fait trois fois plus. Avant ça, l’oral était mon point fort. Aux concours, après ma prépa, l’écrit ne s’est pas très bien passé. Mais j’ai gagné 300 à 400 places à l’oral. Ces concours pour les postes de chercheurs et de chercheuses m’ont sapé le moral. Depuis, dans mon travail et lorsque j’enseigne, je travaille beaucoup plus l’oral, je pèse mes mots, pour être encore plus… irréprochable. Au niveau vestimentaire, je fais davantage attention. Maintenant, je ne me mettrai pas en jupe pour un entretien. Je passe bientôt de nouveaux concours et je ne vais pas mettre de robe, ni vraiment me maquiller et je vais essayer de paraître le plus adulte possible. Je vais porter mes cheveux en chignon, faire ce genre de trucs complètement cons….

Vous n’aviez pas ressenti de sexisme avant ces concours-là?

Bien sûr, dans la rue, j’ai eu mon lot comme toutes les autres femmes… Mais je n’ai jamais été confrontée à ce genre de problème ni en classe prépa, ni en école d’ingénieurs, ni pendant ma thèse. En recherche, je n’ai jamais eu aucun problème avec les hommes ou du moins je ne l’ai jamais ressenti. À chaque fois, j’ai eu des soucis avec les femmes. Ce qui rendait la chose encore plus incrédule. Encore plus ridicule.

J’ai lancé une bouteille à la mer.

En aviez-vous parlé à vos proches, à vos collègues?

J’en ai parlé à ma famille, mais dans les concours, à l’oral, vous êtes seule… Je l’ai aussi raconté à des collègues mais je ne suis pas sûre qu’ils me prennent au sérieux. C’est tellement énorme, ça paraît un non-problème. Je n’en aurais jamais parlé de nouveau si la revue ne m’avait pas demandé d’écrire cet article…

Y-a-t-il eu des réactions à votre tribune dans le monde scientifique?

Non, du tout. Il faut vraiment lire du début à la fin la revue pour tomber dessus… Je n’en ai pas beaucoup parlé non plus. J’ai lancé une bouteille à la mer mais je n’ai pas fait de pub. Je n’avais pas envie d’avoir de problème, ni d’accabler le monde de la recherche. Elle est déjà assez malmenée en France où elle est vraiment mal perçue, contrairement à d’autres pays. Les chercheurs et les chercheuses sont considéré·e·s comme de bon·n·e·s fonctionnaires, qui ne font que chercher et qui ne trouvent rien. La recherche est censée être quelque chose de noble.

Propos recueillis par Juliette Marie


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