société

Enquête

Androcur: après Diane 35, l'autre pilule qui fait peur

Un médicament utilisé comme castration chimique des pédophiles se révèle avoir des effets spectaculaires sur l’acné. Il fait fureur chez de nombreuses femmes qui n’en connaissent pas forcément les risques. Androcur, c’est une super Diane 35 pour les uns, Diane 35 en pire pour les autres.
© Skëne, Flickr Creative Commons
© Skëne, Flickr Creative Commons

© Skëne, Flickr Creative Commons


Sur les forums des sites médicaux, les femmes se passent le tuyau. L’Androcur serait un remède miracle: un anti-acné très efficace et un contraceptif fiable, qui, cerise sur le gâteau, supprime les règles. Rien d’étonnant: il provoque une ménopause artificielle. L’Androcur est un médicament hormonal qui diminue la production d’hormones masculines, en particulier la testostérone. Pour les hommes, il est prescrit en traitement palliatif du cancer de la prostaste ou comme castration chimique des délinquants sexuels. Chez les femmes, ce produit permet de soigner les hirsutismes graves et le syndrome des ovaires polykystiques. C’est en tout cas ce que prévoit l’autorisation de mise sur le marché. Mais ce traitement a aussi des résultats spectaculaires sur l’acné et un effet contraceptif. Un comprimé contient la même molécule que Diane 35 (l’acétate de cyprotérone), mais 25 fois plus dosée.

Certains médecins, gynécologues ou dermatologues n’hésitent pas à prescrire de l’Androcur sans respecter les règles.

Androcur-mania

Des vertus qui n’ont pas échappé aux femmes complexées par leurs boutons. Des dizaines de forums sont consacrés à l’Androcur sur Doctissimo ou Doctoralia. “Peau superbe, cheveux magnifiques”, “Mon acné a disparu comme par miracle”, “Visage nickel”… Comment expliquer cette Androcur-mania? Certains médecins, gynécologues ou dermatologues n’hésitent pas à en prescrire sans respecter les règles. Sur 142 000 ordonnances l’an dernier, ce médicament a été prescrit comme contraception dans 22,8% des cas et contre l’acné dans 8,6% des cas d’après la Haute Autorité de santé (HAS).

Prescrit à la légère

C’est ce qu’a vécu Florence, 30 ans, en consultant un dermatologue parisien pour un problème d’acné. “Il m’a tout de suite prescrit de l’Androcur”. Pourtant, ce médicament ne doit “jamais” être proposé “dans les acnés banales” ni “jamais en première intention”, explique le Pr Brigitte Dréno, du service dermatologie du Centre hospitalier universitaire (CHU) de Nantes. Pour Florence, “il s’agissait d’un simple médicament contre l’acné”. Le médecin ne la détrompe pas. Il ne lui prescrit pas d’analyse de sang, notamment pour évaluer le niveau de glycémie ou le risque de phlébite. Il ne mentionne pas non plus les risques. Le dermato zappe l’indispensable traitement hormonal substitutif (pour éviter les effets secondaires: baisse de libido, prise ou perte de poids, sécheresse vaginale, contractions utérines). Ces pratiques étonnent le Dr Pierre Nagy, gynécologue au CHU de Montpellier. “Jamais de [sa] vie”, il n’a prescrit d’Androcur. “C’est trop fort, trop risqué.” Pour le praticien, il y a trop d’effets secondaires: risques hépatiques, de thrombose ou d’embolie pulmonaire. Plus nuancée, le Pr Brigitte Dréno rappelle que “la prescription d’Androcur, dans le cas d’un syndrome d’ovaires polykistiques, comporte plus de bénéfices que de risques et peut avoir un effet positif sur l’hypertension artérielle, le taux de triglycérides élevé et le risque de diabète à moyen terme qu’implique le syndrome.

Outre les forums, certains médecins assurent sa réputation sur Internet. C’est le cas de “Miss Frottis”, une gynécologue blogueuse anonyme très lue.

“Ma gynécologue m’a mise à la porte!”

L’expérience de Gaëlle, 30 ans, est édifiante. Elle a pris de l’Androcur de 18 à 29 ans pour traiter son acné, d’abord sur les conseils de son généraliste. Pendant cinq ans, Gaëlle déménage régulièrement pour ses études et change de médecin. À chaque fois, gynécologues ou généralistes renouvellent son traitement sans hésiter. Gaëlle doit attendre l’âge de 23 ans pour qu’une gynécologue lui explique ce qu’est vraiment l’Androcur. Inquiète, la jeune femme arrête. Son acné revient de plus belle au pire moment: elle cherche du travail, son image est importante et elle reprend alors le traitement. Aujourd’hui, elle a définitivement arrêté. Le déclic a eu lieu dans le cabinet d’une gynécologue, qu’elle interrogeait sur le médicament : “Elle a très mal pris cette remise en question et m’a mise à la porte!

Pour les “orphelines” de Diane 35

Outre les forums, certains médecins assurent sa réputation sur Internet. C’est le cas de “Miss Frottis”, une gynécologue blogueuse anonyme très lue. Depuis le scandale Diane 35, elle propose aux lectrices privées de leur pilule de prendre de l’Androcur. Un traitement “indispensable (…) à toutes celles qui ont une acné très sévère et sont contraintes d’avoir un visage impeccable de par leur métier (esthéticiennes, professeures, hôtesses d’accueil)”, explique la gynécologue.

Miss Frottis est consciente que sa proposition est délicate : “Si on veut retrouver Diane, c’est possible dans notre pharmacopée… À condition de trouver le médecin qui va oser prescrire” de l’Androcur. Car “s’il y a accident thrombotique, nous ne pourrons nous défendre au tribunal car Androcur n’a pas l’autorisation pour l’acné mais uniquement pour soigner la pilosité”. Sollicitée à plusieurs reprises, la gynécologue ne nous a pas répondu.

Remplacer Diane 35 par Androcur: cette “astuce” a-t-elle pu être suggérée par le laboratoire Bayer, fabricant des deux produits? Impossible de le savoir.

Silence du laboratoire

Le Dr Pierre Nagy préfère orienter ses patientes vers d’autres pilules anti-acné. “Je leur explique qu’il vaut mieux avoir quelques boutons, plutôt que de prendre un médicament trop puissant.” Remplacer Diane 35 par Androcur: cette “astuce” a-t-elle pu être suggérée par le laboratoire Bayer, fabricant des deux produits? Impossible de le savoir. Il refuse de répondre à nos questions. Pas moyen non plus d’évaluer combien d’“orphelines” de Diane 35 se sont rabattues sur Androcur. Pour rappel, la pilule et ses génériques avaient été retirés du marché à cause du risque thromboembolique veineux et artériel, mais devrait être bientôt ré-autorisée à la vente. Les femmes qui prennent de l’Androcur ingèrent, selon le dosage prescrit, six à 25 fois plus de la molécule mise en cause. 

Justine Charlet et Julie Coste


1. Pussypedia, l'encyclopédie du sexe féminin qu'il nous faut absolument

“Quand on lui demande comment est née l’idée de Pussypedia, Zoe Mendelson répond en étouffant un petit rire gêné: ‘Je débattais avec mon copain de la question de l’éjaculation féminine. J’ai donc cherché sur Google si toutes les femmes étaient capables ou non d’éjaculer.’ La jeune…
© Skëne, Flickr Creative Commons - Cheek Magazine
© Skëne, Flickr Creative Commons

2. Lena Dunham se confie sur son ablation de l'utérus

“Je n'ai jamais douté qu'un jour, j'aurai des enfants. Je n'en ai jamais douté depuis le jour où j'ai compris comment les familles se créaient. Et la grossesse était au commencement de cette glorieuse vision. Enfant, je roule en boule une partie du linge à…
© Skëne, Flickr Creative Commons - Cheek Magazine
© Skëne, Flickr Creative Commons

3. Naissance par PMA: recherche origines désespérément... ou pas

Alors que les États généraux de la bioéthique se sont ouverts le mois dernier, un débat a déjà surgi dans les médias: faut-il lever l'anonymat du don de gamètes dans le cadre d'une PMA? En clair, les enfants nés d'un don d'ovocytes ou de sperme…
© Skëne, Flickr Creative Commons - Cheek Magazine
© Skëne, Flickr Creative Commons

4. Lean In France: Elle anime le réseau de femmes de Sheryl Sandberg dans l’Hexagone

Il y a des lectures qui peuvent changer une vie, et c’est ce qui est arrivé à Insaff El Hassini quand elle a eu Lean In (Ndlr: En avant toutes dans sa traduction française) de Sheryl Sandberg entre les mains pour la première fois à l’automne…
© Skëne, Flickr Creative Commons - Cheek Magazine
© Skëne, Flickr Creative Commons

5. “Pour qu'on ne puisse plus dire ‘qui ne dit mot consent’.”

“Toutes les victimes d'abus sexuels le disent, quand elles trouvent la force de parler: le viol est un traumatisme indélébile, qui saccage votre vie de manière profonde et tentaculaire. Comme une lame de fond. Mais ne pas être reconnue comme victime, à la hauteur de…
© Skëne, Flickr Creative Commons - Cheek Magazine
© Skëne, Flickr Creative Commons

6. On a testé pour vous le pom-pom inclusif et body positive

Autant vous dire que, lorsqu'on a reçu un mail d’invitation à un stage de pom-pom, on n’était pas franchement partante. Sûrement parce qu’on a toutes en tête l’image de la méchante cheerleader américaine, bien foutue et dédaigneuse. Lorsque l’organisatrice, Elise Bouskila, aka Elise Pompom Girl -elle…
© Skëne, Flickr Creative Commons - Cheek Magazine
© Skëne, Flickr Creative Commons

7. Au Canada, les femmes autochtones veulent en finir avec l'impunité

Combien sont-elles vraiment, ces femmes et ces filles autochtones mystérieusement disparues ou assassinées ces trente dernières années? 1182, comme le soutient un rapport de la Gendarmerie royale du Canada daté de 2015? 4000, selon l’estimation de l’association des femmes natives du Canada? Comment savoir, quand…
© Skëne, Flickr Creative Commons - Cheek Magazine
© Skëne, Flickr Creative Commons