société

Dossier “Le corps” / En partenariat avec le CFPJ

Pourquoi voulons-nous absolument chiffrer notre bien-être?

On ne compte plus les objets connectés et applications pour smartphones qui promettent de nous faire manger, dormir et bouger mieux. Au prix d’en devenir dépendant? Santé et bien-être se résument-ils à une poignée de chiffres?
© François Vincent pour “Cheek Magazine”
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13 685 pas, ou 9,3 kilomètres. 2 410 calories ingérées, contre 2 530 brûlées. Laure, 29 ans, fait le bilan d’une journée réglée comme du papier à musique. Ou presque. “Je n’ai pas consommé autant de protéines que prévu”, regrette cette jeune Lyonnaise qui fait partie des adeptes de l’auto-mesure -quantified self en anglais-, cette tendance qui veut chiffrer la vie dans ses moindres aspects. Laure traque les distances qu’elle parcourt, les nutriments qu’elle absorbe, mais aussi son rythme cardiaque, ses cycles de sommeil ou bien son pourcentage de graisse corporelle… Rien ne lui échappe. À quel prix? “Je n’y jette pas plus d’un coup d’oeil, tempère-t-elle. Ce n’est pas un dogme non plus. Ça me permet juste de vérifier que je fais à peu près ce qu’il faut, et de m’encourager si besoin.

On ne compte plus le nombre d’applications ou d’objets connectés qui permettent de chiffrer nos activités physiques, notre alimentation ou bien nos calories évaporées. Il faut dire que, ces derniers temps, plusieurs chiffres circulent comme des mantras à suivre absolument. Vous n’avez sans doute pas échappé à certaines campagnes de sensibilisation ou à ces injonctions chiffrées émanant d’études toujours plus nombreuses: il faudrait manger 5 fruits et légumes par jour, faire 10 000 pas par jour, dormir 8 heures par nuit, etc. “Avoir une vie saine, c’est vague, lâche Catherine Lejealle, sociologue spécialiste du digital et enseignante-chercheure à l’ISC Paris Business School. Alors que les chiffres, c’est simple. Ça rassure.” Pour Stéphanie Ladel, addictologue et fondatrice de Cabinet social, ces applis et objets connectés jouent avant tout un rôle de coup de pouce: “Les gens réalisent qu’en poussant 300 mètres plus loin, ils remplissent un objectif et respectent un comportement de santé.

Ces applis proposent des objectifs basés sur des normes qui ne nous correspondent pas forcément.

L’illusion du contrôle

Ajoutez-y un logiciel bien présenté et les encouragements qui vont bien, “et ça devient presque un jeu”, estime Cécile. À 27 ans, la jeune femme a adopté la montre connectée pour suivre ses progrès sportifs: “On remplit ses objectifs jour après jour, et on voit le nombre à l’écran augmenter. C’est bête, hein? Mais ça marche.” Et ça donne l’impression de reprendre le contrôle sur son corps. “Le quantified self a ça de génial qu’il résume une personne à quelques variables techniques, lâche Linda Cambon, professeure à l’École des hautes études en santé publique et spécialiste des comportements à risque. On a de nouveau le sentiment d’avoir prise sur soi.

Sauf que les variables en question sont standardisées à souhait. “C’est le gros paradoxe des applis chiffrées, note Catherine Lejealle. Elles se disent ultra-personnalisées. Elles connaissent notre petit nom, nos habitudes, nos envies. Mais au final, elles proposent des objectifs basés sur des normes qui ne nous correspondent pas forcément.” Laure l’admet, il lui est arrivé de suivre les instructions à l’aveugle. Quitte à viser un poids qui ne lui convenait pas, ou à ignorer ses douleurs: “J’ai arrêté d’écouter mon corps. Au bout d’un moment, c’est lui qui a dit stop.

 

Une efficacité relative

Elle n’est pas la seule à avoir dérapé. Les applis ne lésinent pas sur la flatterie, “et ce système de gratification marche d’autant mieux qu’on est de plus en plus seul·e·s, précise Stéphanie Ladel. Les compliments que l’on aurait dû recevoir de sa famille, ses amis ou ses voisins, on est obligé·e·s d’aller les chercher auprès d’une machine.” Le mécanisme est à peu près le même que sur les réseaux sociaux, où on laisse la communauté Instagram ou Twitter juger notre mode de vie, nos performances ou nos triceps. “On se déconnecte de nos sensations, explique Catherine Lejealle. Avec le risque de ne plus rien percevoir par soi-même, de toujours attendre une validation extérieure.

Le cœur de cible de cette tendance, ce sont des gens riches et bien informés. Les applis ne leur apprennent rien.

Tweeter sa performance du jour, ça ne parle ni à Laure ni à Cécile. “Je fais ça pour moi, pas pour le diffuser”, s’amuse la seconde. Mais cette vingtenaire reconnaît “à quel point c’est efficace, ce système de récompenses quotidiennes, on a toujours cette envie d’y retourner”. Jusqu’à en devenir addict? Stéphanie Ladel calme le jeu: “Les applis chiffrées peuvent servir de porte d’entrée ou d’accélérateur. Mais elles ne déclencheront pas une addiction.” En revanche, elles peuvent encourager un trouble du comportement qui ne demande qu’à se développer. “Ces personnes vulnérables peuvent s’enfoncer, reprend Stéphanie Ladel. Elles deviennent les esclaves d’un truc censé être agréable et qui devient un enfer. Comme elles pourraient être les esclaves du burger-frites, du cupcake ou de l’orgasme. Est-ce qu’on doit les remettre en cause pour autant? Ce serait un gâchis de se priver d’outils aussi pratiques.

Si ces applis peuvent être pratiques, sont-elles réellement efficaces? “Les personnes qui utilisent ces applis sont en meilleure santé”, concède Fabienne El Khoury, chercheuse à l’Inserm. Avant de relativiser: “Mais c’est un écran de fumée: elles avaient une bonne hygiène de vie avant de les télécharger. Le cœur de cible de cette tendance, ce sont des gens riches et bien informés. Les applis ne leur apprennent rien.” Et souvent, les utilisateurs et utilisatrices finissent par se lasser: si Laure reste, elle, fidèle à sa panoplie d’applis, de son côté Cécile commence à décrocher: “Je mets ma montre seulement quand je vais à la salle. Et encore, je l’oublie les trois quarts du temps.

François Vincent


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