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“L’autodéfense féministe joue un rôle dans l’émancipation des femmes”

Dans un guide pratique, la sociologue et formatrice d’autodéfense féministe Irene Zeilinger propose une série d’astuces pour “poser ses limites et se sortir de situations difficiles”.
Irene Zeilinger, sociologue et formatrice d'autodéfense, DR
Irene Zeilinger, sociologue et formatrice d'autodéfense, DR

Irene Zeilinger, sociologue et formatrice d'autodéfense, DR


À l’heure où les femmes sont tous les jours la cible d’interpellations, de harcèlement et d’agressions, que ce soit dans l’espace public et privé ou encore au travail, la sociologue et formatrice d’autodéfense féministe Irene Zeilinger propose dans un guide pratique réédité en poche une série d’astuces pour “poser ses limites et se sortir de situations difficiles”. Dans Non, c’est non. Petit manuel d’autodéfense à l’usage de toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire, la fondatrice de l’association belge Garance revient également avec verve sur les clichés entourant cette pratique, qui vise avant tout à prévenir les violences et à lutter contre les rapports de domination. Entretien.

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Comment définir l’autodéfense féministe?

C’est une approche globale de prévention primaire des violences fondées sur le genre. “Prévention primaire” renvoie à tout ce que l’on peut faire pour que ce type de violences n’arrive pas, tandis que “fondées sur le genre” renvoie aux violences qui nous touchent différemment en fonction de notre position sociale, que l’on soit femme, personne non-binaire, etc. Enfin, c’est une approche globale car elle ne s’appuie pas que sur la défense physique, mais prend en compte toutes les dynamiques des différents types d’agressions, ainsi que toutes les choses que l’on peut faire le plus tôt possible, afin d’arrêter la situation avant que cela ne soit nécessaire de se défendre physiquement.

La première édition de votre ouvrage date de 2008, nous sommes en 2018. L’autodéfense féministe a-t-elle évolué depuis 10 ans?

Oui. En nombre, déjà: il y a plus d’associations, plus de formatrices et plus de femmes et de filles qui participent aux stages. Mais je vois aussi des évolutions par rapport à leur contenu même: je fais de l’autodéfense depuis 25 ans, et, à mes débuts, on parlait peu, que ce soit les formatrices ou les participantes, des violences faites par les proches. Et cela a complètement changé depuis. Nous mettons beaucoup plus l’accent là-dessus, sur les mécanismes à l’œuvre qui rendent parfois plus difficile de se défendre contre des proches que contre des inconnus.

Le mouvement d’autodéfense féministe prend soin de se rendre accessible à toutes les femmes, en répondant aux spécificités de chacune.

Par ailleurs, quand j’ai commencé à pratiquer l’autodéfense, c’était les femmes pour les femmes. Il y avait relativement peu de débats au sein du mouvement d’autodéfense féministe, enfin tel que moi je l’ai connu, sur la diversité des femmes: elles ne sont pas homogènes, peuvent même être en conflit d’intérêt les unes avec les autres… Et il peut y avoir des rapports de domination entre femmes, par d’autres facettes de nos identités et appartenances. Le mouvement d’autodéfense féministe est plus conscient aujourd’hui de cette complexité, et prend soin de se rendre accessible à toutes les femmes, en répondant aux spécificités de chacune. Cela se voit dans des animations en non-mixité choisie, où la non-mixité ne concerne d’ailleurs pas que le genre mais aussi le fait d’être racisée, de vivre avec un handicap… Par exemple, dans mon association Garance, on travaille spécifiquement avec les femmes issues de l’immigration, on met beaucoup plus l’accent sur comment on peut réagir en cas de discrimination raciste, islamophobe, etc., qu’on ne l’aurait fait il y a dix ans. La recherche scientifique s’intéresse également beaucoup plus à ce que l’on fait. Il y a plus de recherches sur ce qui fonctionne réellement, et on voit très clairement que l’autodéfense féministe, en promouvant une approche préventive, s’en sort beaucoup mieux que l’autodéfense conventionnelle.

Enfin, quand je suis arrivée en Belgique (Ndlr: Irene Zeilinger est originaire de l’Autriche), il n’y avait pas du tout d’autodéfense féministe à Bruxelles… et la pratique avait une image très caricaturale: c’était forcément un truc contre les hommes, ça allait rendre les femmes agressives, ça allait mener à la guerre des sexes… Donc pendant vingt ans, il a fallu défendre et expliquer la pratique. C’est aussi dans cette perspective que j’ai écrit ce livre. Cela a porté ses fruits: aujourd’hui, en Belgique, l’autodéfense féministe est beaucoup plus connue, que ça soit des pouvoirs publics ou des médias… Et puis, il y a 10 ans, les femmes qui faisaient de l’autodéfense étaient proches des assos féministes. Maintenant, on arrive à toucher des femmes pour qui c’est le premier contact avec le féminisme. Ainsi, l’autodéfense féministe joue un rôle dans l’émancipation des femmes beaucoup plus large que la sécurité.

Conseilleriez-vous à toutes les femmes de faire un stage de ce type?

Je pense que ce qui est important pour profiter de cette expérience de stage, c’est que ce soit le bon moment dans la vie. Apprendre à se défendre peut confronter une participante à des violences qu’elle a vécues. Lorsqu’on a subi des violences et que l’on n’a pas atteint une certaine stabilité émotionnelle, participer à un stage de ce type peut être contre-productif. Ou encore lorsqu’on n’a pas tellement besoin d’apprendre à se défendre mais plutôt d’exprimer tout ce qui nous est arrivé. Il y a bien évidemment de l’écoute dans les groupes d’autodéfense, mais ce ne sont pas des groupes de parole. Je dis toujours aux femmes qui hésitent qu’elles sont les seules personnes à savoir si elles sont prêtes pour ce type d’expérience. Si, du côté des formatrices, le travail est fait pour que tout se passe bien, il y a aussi un boulot à faire de la part de chacune pour que ça se passe bien. Si elles n’ont pas de ressources du tout à ce moment-là pour prendre bien soin d’elles-mêmes, peut-être que ça n’est pas le moment de faire un stage d’autodéfense.

Loin de l’idée que l’autodéfense serait forcément physique, vous expliquez qu’elle peut être aussi émotionnelle ou encore verbale…

C’est la grande différence entre l’autodéfense féministe et l’autodéfense conventionnelle: tenir compte de tous les aspects des personnes mais aussi des situations. Dans notre perspective, le but est de prévenir les violences, plus on commence tôt, mieux c’est. Cela dit, la défense physique n’est pas toujours légitime aux yeux de la loi. Il faut donc d’autres outils: on est forcément dans le mental, l’émotionnel, le verbal. Et puis, même si l’on a de très bons outils physiques, si l’on n’arrive pas gérer ses émotions, on ne va pas pouvoir les mettre à profit. Ces différents aspects de l’autodéfense se complètent et se renforcent entre eux.

Lorsqu’on doit se limiter aux choses qu’on peut faire soi-même, on peut par exemple crier, dire clairement non, rendre public le problème, se défendre physiquement…

Que faire en cas de harcèlement ou d’agression? Sachant que, comme vous l’expliquez, les techniques varient selon la situation, le contexte, et la femme concernée…

Dans l’autodéfense féministe, on arrive avec notre boîte à outils, en expliquant lesquels sont disponibles. Ensuite, c’est à chacune de choisir celui qui lui convient le mieux à tel moment de sa vie et dans telle situation. Dans le livre, je fais des propositions. Mais les femmes peuvent en inventer d’autres, questionner celles que je propose ou même faire le contraire! Elles savent mieux que moi ce qui est mieux pour elle. Cela dit, statistiquement il y a des tendances. Dans le cadre d’agressions sexuelles, ce qui ressort des enquêtes est que le fait ne pas réagir laisse moins de chances de mettre un terme à l’agression, mais plus de risques d’aggraver les choses. Par exemple, quand il est possible de fuir, c’est super -mais ce n’est pas toujours le cas… C’est la même chose avec le fait de demander de l’aide: si c’est possible, ça marche bien. Lorsqu’on doit se limiter aux choses qu’on peut faire soi-même, on peut par exemple crier, dire clairement non, rendre public le problème, se défendre physiquement… Bref, faire plein de choses différentes à la fois, en fonction de la situation. Concernant le harcèlement, qui peut prendre de multiples formes (harcèlement au travail, dans la rue, chez soi, etc.), il n’y a pas de réponse unique. C’est à chacune de puiser dans la boîte à outils pour faire ce qui lui convient le mieux.

Comme vous le rappelez, contrairement au cliché de l’agression dans un parking sombre, la majorité des cas de violences se passe au sein des couples et des cellules familiales…

Oui, malheureusement. Ces dernières années, la société est davantage consciente que les femmes peuvent subir des violences de la part de leurs proches. Évidemment, les agressions peuvent aussi être le fait d’inconnus dans l’espace public, mais ce ne sont pas les plus fréquentes. Le savoir permet de moins culpabiliser lorsqu’on vit une telle situation, de l’identifier plus rapidement et donc aussi de s’en sortir plus facilement.

Votre ouvrage dénonce les discriminations systémiques subies par les femmes du fait de leur genre et l’intériorisation de certains comportements dès le plus jeune âge (être polie, ne pas se battre, etc.). Quel rôle peut jouer l’éducation là-dedans?

Le genre se construit dans une interaction. Si on enseigne aux filles comment se défendre, mais qu’on continue à apprendre aux garçons à être bagarreurs, à dominer, ça ne règle pas le problème. La véritable problématique, ce sont les rapports de domination. L’éducation ne suffira pas à les supprimer. Pour y mettre un terme, il faut changer toute la structure de la société. 

Dès que des femmes témoignent, il y a tout de suite une réaction anti-féministe qui va décrédibiliser, banaliser, jeter l’opprobre sur leur parole.

Que vous inspire l’émergence de #MeToo et #BalanceTonPorc?

À chaque fois que des femmes se mettent à parler de ce qu’elles vivent de façon massive et publique, il y a un grand étonnement! Comme si c’était la première fois… Quand vous pensez à la fin des années 1960, où les femmes échangeaient entre elles dans des groupes de conscientisation féministe pour ensuite écrire l’histoire et témoigner en public, c’était la même chose. Aujourd’hui, ce qui est différent, c’est que le média a une portée plus large. À l’époque, parler de leur vécu était l’un des moyens d’action des femmes dans le mouvement féministe. D’ailleurs, la source du savoir a toujours été l’expérience des femmes. Ce n’est pas nouveau, c’est notre mémoire qui est mauvaise! Dès que des femmes témoignent, il y a tout de suite une réaction anti-féministe qui va décrédibiliser, banaliser, jeter l’opprobre sur leur parole, en décrivant les hommes comme de pauvres victimes… Avec #MeToo et #BalanceTonPorc, ça me semble être le bon moment pour réfléchir, chercher des solution et demander des changements concrets.

En France, une loi contre le harcèlement sexiste et les violences sexuelles a récemment été adoptée par l’Assemblée nationale. Elle contient la création d’une infraction d’outrage sexiste, censée permettre de sanctionner le harcèlement de rue. Qu’en pensez-vous?

Je comprends la volonté de faire une action politique, de marquer le coup pour montrer que notre société n’accepte plus le sexisme, mais je vois aussi plein d’inconvénients. D’abord, comment définir le sexisme? On le réduit à des comportements individuels envers des femmes individuelles. Mais quid des comportements/situations de la part d’institutions sexistes qui touchent les femmes en tant que groupe social? Ou des clichés véhiculés dans les médias? Ou encore du sexisme dans l’espace privé? Autre souci: est-ce que punir va résoudre le problème? Les violences faites aux femmes sont déjà punies par la loi et pourtant, elles continuent… Il y a déjà très peu de femmes qui osent porter plainte pour viol, parce qu’elles n’ont pas confiance dans le système. Pourquoi porteraient-elles plainte contre le sexisme? Enfin, qui va être puni? Si l’outrage sexiste consiste en des remarques dans l’espace public, la punition va davantage concerner les hommes qui investissennt le plus l’espace public, pour des raisons de problèmes de logement, de faibles revenus, d’un manque de loisirs accessibles, etc. Ils vont être proportionnellement plus touchés que les hommes plus aisés, qui, eux, sont moins dans l’espace public, mais pas pour autant moins sexistes.  On renforce ainsi les inégalités existantes, sans résoudre les inégalités de genre. 

Avec l’autodéfense féministe, l’idée est d’agir avant de réagir.

La prévention coûterait in fine moins cher que les mesures prises après les agressions…

Économiquement, la prévention a du sens: si l’agression n’a pas lieu, il n’y a pas de frais médicaux, pas de psychologue pour s’occuper de la victime, etc.  On est toujours en train de réagir au lieu d’agir. Politiquement, ça a du sens aussi: on pourrait s’épargner beaucoup de souffrances si les violences n’arrivaient pas. Avec l’autodéfense féministe, l’idée est d’agir avant de réagir. Cela serait donc intéressant pour les pouvoirs publics d’investir de l’argent dans cet outil qui a déjà fait ses preuves. Celles qui suivent de tels cours subissent moins d’agressions et en plus, ça aide les femmes confrontées à des violences à mieux s’en sortir. 

Propos recueillis par Amélie Quentel

Ce papier a été initialement publié sur le site des Inrocks.

Non c’est non. Petit manuel d’autodéfense à l’usage de toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire, Irene Zeilinger, Éd. La Découverte, 10,90€.

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